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« L’Europe se débat comme dans un cauchemar »

par , le 22 septembre 2022

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Une analyse de Georges Kuzmanovic

« Eh bien ! citoyens, dans l’obs­cu­rité qui nous envi­ronne, dans l’incer­ti­tude pro­fonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux pro­non­cer aucune parole témé­raire, j’espère encore malgré tout qu’en raison même de l’énormité du désas­tre dont nous sommes mena­cés, à la der­nière minute, les gou­ver­ne­ments se res­sai­si­ront et que nous n’aurons pas à frémir d’hor­reur à la pensée du cata­clysme qu’entraî­ne­rait aujourd’hui pour les hommes une guerre euro­péenne ».
Ultime dis­cours de Jean Jaurès, à Vaise, 25 juillet 1914 (5 jours avant son assas­si­nat).
Ce 21 sep­tem­bre, Vladimir Poutine a fait une allo­cu­tion mar­tiale, fai­sant monter d’un cran encore la ten­sion entre la Russie et l’Occident. Son homo­lo­gue étasunien Joe Biden n’est pas en reste dans la pro­vo­ca­tion et l’esca­lade d’une guerre qui ne se fait pas sur son conti­nent.
L’heure est grave, car cette esca­lade russe est signi­fi­ca­tive. Quelle est-elle réel­le­ment ?
➡️ D’abord la mobi­li­sa­tion par­tielle des forces armées russes.
➡️ Ensuite, l’annonce de la tenue de réfé­ren­dums les 23 et 27 sep­tem­bre dans les ter­ri­toi­res occu­pés en Ukraine, le Donbass et la région de Kherson, pour une annexion à la Russie.
➡️ Plus pro­blé­ma­ti­que encore, l’annonce des nou­veaux objec­tifs de guerre (exac­te­ment ceux que j’avais anti­ci­pés) : l’annexion de la Novorossia (« la nou­velle Russie ») dans son ensem­ble.
➡️ Enfin, l’orien­ta­tion de l’économie russe vers une économie de guerre.
Concernant la mobi­li­sa­tion par­tielle :
Elle concerne les citoyens qui sont actuel­le­ment dans la réserve, qui ont servi dans les forces armées et qui ont cer­tai­nes spé­cia­li­tés mili­tai­res, soit 300 000 hommes au total.
Les cons­crits ne sont pas immé­dia­te­ment mobi­li­sa­bles sur le théâ­tre d’opé­ra­tions ukrai­nien, mais sui­vront une for­ma­tion mili­taire com­plé­men­taire, tenant compte du retour d’expé­rience du front – cette pré­pa­ra­tion à leur enga­ge­ment futur signale l’anti­ci­pa­tion d’une guerre longue. Les étudiants sont exemp­tés.
Cela ne se fera pas en un cla­que­ment de doigts. Pour mobi­li­ser ces 300 000 hommes (et, a for­tiori, les 5 mil­lions qu’a évoqués, comme pos­si­bi­lité, le minis­tre de la défense russe Sergueï Choïgou), il faut des caser­nes, des uni­for­mes, des armes et des muni­tions, des offi­ciers et des sous-offi­ciers, il faut également former tout ce monde-là, sans parler du fait qu’ils devien­nent impro­duc­tifs et repré­sen­tent un coût sup­plé­men­taire sub­stan­tiel pour l’économie russe.
Concernant les réfé­ren­dums :
Dans un contexte de guerre et de guerre civile, la tenue de réfé­ren­dums a une légi­ti­mité plus que dis­cu­ta­ble. Au moins autant que les réfé­ren­dums orga­ni­sés par l’OTAN en 1992 en Bosnie, en 2006 au Monténégro ou le pro­ces­sus d’indé­pen­dance du Kossovo. Ce sera donc une annexion.
Elle ne sera bien évidement pas reconnue par l’Occident et cri­ti­quée, mais côté russe, elle sera consi­dé­rée comme légale. Dès lors, et c’est là que se trouve un des dan­gers de cette esca­lade, toute atteinte à ce ter­ri­toire nou­vel­le­ment annexé sera consi­dé­rée par le Kremlin comme une atta­que directe contre la Russie, ce qui impli­que dans la doc­trine russe l’emploi éventuel de l’arme nucléaire, et avant cela toute la pano­plie des armes exis­tan­tes.
Concernant les objec­tifs futurs dans la « Novorossia » :
Le Kremlin annonce la cou­leur et elle est sombre, ce sera l’annexion de la moitié de l’Ukraine, com­pre­nant non seu­le­ment le Donbass, mais aussi tous les ter­ri­toi­res à l’est du Dniepr (incluant Kharkov), et également Odessa. Dans la logi­que de Poutine, le reste de l’Ukraine fera ce qu’il voudra, c’est-à-dire pas grand-chose mis à part adhé­rer à l’OTAN et à l’Union euro­péenne, puis­que les res­sour­ces, les indus­tries, les grands ports et les meilleu­res terres ara­bles se trou­vent dans la zone visée.
Concernant l’économie de guerre :
Les objec­tifs pré­cé­dem­ment cités et la mobi­li­sa­tion par­tielle, donc la conti­nua­tion de la guerre dans un régime de haute inten­sité impli­quent une économie de guerre, ou au moins par­tiel­le­ment de guerre. Et c’est une très mau­vaise nou­velle.
Cela signi­fie qu’il n’y aura pas d’apai­se­ment avant long­temps – Winter is coming et les Russes s’y pré­pa­rent. Si l’Occident (enfin, Bruxelles et Washington) veut s’oppo­ser aux objec­tifs russes, cela impli­quera de bas­cu­ler également en économie de guerre, au moins par­tielle. Et c’est là que, nous concer­nant, le bât blesse.
Beaucoup ont glosé sur l’économie russe dont le PIB serait celui de l’Espagne. Comme je l’ai écrit dans une autre publi­ca­tion, c’est d’abord faux (c’est plutôt celui de l’Allemagne), mais sur­tout c’est absurde si on se penche sur la struc­ture de ce PIB. Le PIB de la Russie est com­posé de res­sour­ces pre­miè­res, de gaz, de pétrole, de char­bon, d’ura­nium, d’indus­trie d’arme­ment, d’indus­trie lourde un peu ancienne, toute une économie qu’on peut bro­car­der quand tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes mon­dia­li­sés, mais qui est par­ti­cu­liè­re­ment avan­ta­geuse en temps de guerre. Sans parler du fait que les Russes se pré­pa­rent depuis des années : auto­no­mie ali­men­taire, réser­ves colos­sa­les de nour­ri­ture et d’engrais, allian­ces ren­for­cées avec les BRICS et les pro­duc­teurs d’hydro­car­bu­res dans le monde (Iran, Venezuela, Algérie, etc.) et rela­tion ren­for­cée avec la Chine – que déplore Henry Kissinger, regret­tant qu’on ait pré­ci­pité Moscou dans les bras de Pékin.
Les Etats-Unis ont eux aussi les capa­ci­tés dans tous les domai­nes, mais ils sont loin et ris­quent d’avoir la Chine sur le dos vu la posi­tion de Joe Biden qui a déclaré que « les Etats-Unis d’Amérique défen­draient Taïwan en cas d’inva­sion chi­noise ». Surtout, les Etats-Unis pour­raient y perdre beau­coup, rien de moins que leur domi­na­tion sur l’économie mon­diale qui passe par le dollar. Les deux com­par­ses, Russie et Chine, et bien des pays, y com­pris l’Arabie saou­dite, alliée de longue date des Etats-Unis, sont prêts à s’atta­quer à l’hégé­mo­nie du dollar comme devise de réserve et d’échange.
L’Union euro­péenne, elle, n’est abso­lu­ment pas prête à sou­te­nir une économie de guerre, la France tout par­ti­cu­liè­re­ment. Car, si nous avons une place au chaud dans la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, notre économie certes riche mais ter­tia­ri­sée (finance, ser­vi­ces, tou­risme, etc.) est inap­pro­priée pour une conjonc­ture de guerre : les pro­duits manu­fac­tu­rés comp­tent pour moins de 10 % dans notre PIB (ne par­lons pas de l’Espagne). Il y a bien sûr l’indus­trie alle­mande et l’indus­trie ita­lienne, excé­den­tai­res, mais elles dépen­dent for­te­ment du gaz russe. L’indus­trie alle­mande, en par­ti­cu­lier, ne peut pas fonc­tion­ner sans lui. Emmanuel Macron a déjà accepté d’envoyer une partie de nos réser­ves de gaz à l’Allemagne pour que son indus­trie ne s’effon­dre pas tota­le­ment. Le terme effon­dre­ment n’est pas ici exa­géré, bien au contraire – en témoi­gnent les aler­tes des indus­triels de l’UE depuis des semai­nes.
Un autre drame tient au fait que, contrai­re­ment à l’époque de la guerre froide entre les deux blocs, les outils et ins­tan­ces de déses­ca­lade sont dix fois moins nom­breux et opé­rants : beau­coup de trai­tés de désar­me­ment ont été déser­tés par les Etats-Unis et la Russie, les liens entre diplo­ma­tes et mili­tai­res des deux bords sont net­te­ment plus fai­bles, les réseaux sociaux hys­té­ri­sent tout avant même qu’un res­pon­sa­ble poli­ti­que n’ait le temps de souf­fler, la culture mili­taire des élites poli­ti­ques (en par­ti­cu­lier en Europe) est très faible, beau­coup ne com­pren­nent pas réel­le­ment le concept de la dis­sua­sion nucléaire ni son fonc­tion­ne­ment.
Les choses sem­blent mal par­ties pour tous les Européens, de l’Atlantique à l’Oural – car, ne nous y trom­pons pas, la Russie fait partie inté­grante de la civi­li­sa­tion euro­péenne – et en par­ti­cu­lier pour sa jeu­nesse qui, en sus de la crise cli­ma­ti­que et énergétique struc­tu­relle, fait face à une crise géo­po­li­ti­que sans pré­cé­dent qui donne lieu à une guerre ter­ri­ble en Ukraine, mais pour­rait tour­ner en une guerre ter­ri­ble sur tout le conti­nent, voire à l’échelle du monde.
Pour l’ins­tant, les pro­ta­go­nis­tes ont, de part et d’autre, des objec­tifs et des solu­tions jusqu’aubou­tis­tes : conqué­rir la moitié de l’Ukraine sera une gageure pour la Russie, la garan­tie de souf­fran­ces impor­tan­tes pour le peuple russe et d’une cou­pure défi­ni­tive de son pen­chant natu­rel vers l’Europe ; pour l’UE et l’OTAN, exiger le retour à l’Ukraine de l’ensem­ble des ter­ri­toi­res, y com­pris des régions sépa­ra­tis­tes du Donbass et de la Crimée, voire le démem­bre­ment de la Russie ou au mini­mum un chan­ge­ment de régime au Kremlin est tout aussi dan­ge­reux pour nos peu­ples car cela impli­que le risque d’une réces­sion majeure, voire la menace de des­truc­tion de nos économies, elle-même por­teuse d’aléas poli­ti­que graves. Quant au peuple ukrai­nien, placé au car­re­four des volon­tés géo­po­li­ti­ques anta­go­nis­tes, il res­tera la pre­mière vic­time de cette esca­lade de vio­lence qui promet un conflit long et intense sur son sol.
A ce cau­che­mar dans lequel l’Europe recom­mence à se débat­tre, il n’y a qu’une seule solu­tion : la négo­cia­tion, le com­pro­mis. Il est urgent de convo­quer une grande confé­rence pour la paix et la sécu­rité en Europe, confé­rence qui aurait dû se tenir au moins depuis 2014 et le début de la guerre civile ukrai­nienne, sinon avant, dès 2007 et le dis­cours de Vladimir Poutine lors de la confé­rence de sécu­rité de Munich.
Mais il est peut-être déjà trop tard. Nous n’aurions alors rien appris du tra­gi­que XXe siècle et Jean Jaurès mour­rait une seconde fois.
21 sep­tem­bre 2022

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