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Abolition ou dépassement du capitalisme

Un texte de Patrick Theuret

par Patrick THEURET, le 14 juillet 2020

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Nous publions une contribution de Patrick Theuret, auteur du livre "L’esprit de la révolution" (Le Temps des Cerises). Discussion théorique et philologique qui pose quelques questions essentielles. Ce texte est tiré d’une conférence prononcée le 16 juin 2019.

PLAN

1- De l’absence d’oppo­si­tion ini­tiale à l’ouver­ture d’une polé­mi­que

  • Qu’est-ce qu’une abolition ?
  • Le dépassement avant le « dépassement du capitalisme.
  • Une opposition artificielle mais ayant amorcé un réel débat

2- Les argu­ments poli­tico stra­té­gi­ques

  • L’hostilité foncière à l’abolition pour faire émerger le dépassement
  • Quel objectif pour le dépassement ?
  • Réforme et/ou révolution ?

3- Les argu­ments lin­guis­tico-phi­lo­so­phi­ques

  • Révision de traduction appuyée sur un ton péremptoire
  • Traduire et refléter

L’inté­rêt de la ques­tion qui nous est posée : « abo­li­tion ou dépas­se­ment du capi­ta­lisme ? » [1], réside para­doxa­le­ment dans le fait qu’elle aurait sans doute pu ne jamais être posée de la sorte. L’oppo­si­tion entre ces deux termes ne revêt en soi de sens concret, ni en géné­ral, ni dans le contexte spé­ci­fi­que du capi­ta­lisme. Force est pour­tant de cons­ta­ter que dans le lan­gage des adver­sai­res du capi­ta­lisme l’expres­sion clas­si­que d’« abo­li­tion du capi­ta­lisme  » a dû, au cours des der­niè­res décen­nies, céder sou­vent le pas devant celle de « dépas­se­ment du capi­ta­lisme. »

Mais que recou­vre ce bas­cu­le­ment ter­mi­no­lo­gi­que ? Est-ce là le fruit d’un chan­ge­ment de concep­tion ? D’une hos­ti­lité entre deux appro­ches anta­go­ni­ques ? Oui, ont pré­tendu ceux qui ont donné nais­sance à cette alter­na­tive, érigeant un admi­ra­ble et vierge « dépas­se­ment », pour repous­ser dans l’oppro­bre une rance et inquié­tante « abo­li­tion ». Mais hos­ti­lité tout arti­fi­cielle car sur­tout empreinte du contexte par­ti­cu­lier de la France de la fin du XX° siècle, qui lui a servi de ter­reau, à des fins étroitement cir­cons­tan­ciées du point de vue poli­ti­que et idéo­lo­gi­que.

Ce carac­tère arti­fi­ciel tient à ce qu’on peut tou­jours créer une tau­to­lo­gie en attri­buant à un terme toutes les qua­li­tés que l’on sou­haite et à un autre, sup­posé quasi-anto­nyme, tous les défauts que l’on ima­gine, de sorte que le choix est déjà sous-tendu dans la manière de poser la ques­tion. Procédé rudi­men­taire, on en convient, mais dont on verra qu’il s’est dis­si­mulé sous d’épaisses cou­ches d’argu­ments lin­guis­ti­ques, phi­lo­so­phi­ques, poli­ti­ques et his­to­ri­ques, convo­quant prin­ci­pa­le­ment Marx et Hegel, où le phi­lo­so­phe Lucien Sève a joué le rôle prin­ci­pal, le plus com­plet et le plus pro­lixe, offrant bien des motifs réels à ce débat, sans les­quels il serait resté peu signi­fiant et terne.

Mais cet usage dicho­to­mi­que d’un dépas­se­ment ver­tueux face à l’abo­li­tion, s’est également fondu et confondu avec un usage, notam­ment mili­tant, plus répandu encore, celui d’un « dépas­se­ment du capi­ta­lisme », conçu de fait comme un syno­nyme d’abo­li­tion, refer­mant d’une cer­taine manière la boucle d’un débat, qu’il faut néan­moins ici ouvrir pour trai­ter le sujet.

De l’absence d’opposition initiale à l’ouverture d’une polémique

Les deux termes ne sont pas, en effet, de prime abord, oppo­sa­bles. Ils appar­tien­nent pour l’essen­tiel, et assez sim­ple­ment, à des regis­tres de lexi­que dif­fé­rents, que l’on asso­ciera, très sché­ma­ti­que­ment, l’un à un objec­tif (« abo­li­tion ») et l’autre à des com­pa­rai­sons spatio-tem­po­rel­les (« dépas­se­ment »).

L’abo­li­tion est assu­ré­ment un objec­tif [2]. Dans le domaine poli­ti­que et social, il com­mence en géné­ral par revê­tir la forme d’une reven­di­ca­tion ou d’un projet avant de se méta­mor­pho­ser en déci­sion sous les traits de mesu­res concrè­tes à défi­nir puis à mettre en œuvre. Mais en elle-même l’abo­li­tion, comme toute sup­pres­sion, se concen­tre sur l’expres­sion du résul­tat à attein­dre : que quel­que chose dis­pa­raisse ! On pense plutôt à ce dont on souf­fre, que l’on exècre, mais ce peut être aussi l’inverse, bien plus rare­ment il est vrai : la crainte ou dénon­cia­tion d’une dis­pa­ri­tion non sou­hai­tée. [3]

Le terme d’abo­li­tion a logi­que­ment connu en France une très grande vogue au cours de la longue période de révo­lu­tions de 1789 à 1871. Il a pour­suivi sa longue car­rière jusqu’à nos jours et ce dans les domai­nes les plus variés. Quelques exem­ples célè­bres ou moins célè­bres en illus­trent la per­ma­nence :

  • L’abolition du féodalisme, de l’esclavage, du servage, de la monarchie, des privilèges, de la noblesse, de la peine de mort, de la torture, du travail des enfants, des armes nucléaires, figurent ainsi parmi les grandes abolitions, les plus marquantes.
    D’autres le sont sans doute moins mais demeurent également significatives :
  • Les premiers communistes français, dans les années 1840, prônèrent par exemple l’abolition de la « famille » et celle du « mariage » [4], tandis que Victor Hugo, parlementaire siégeant alors sur les bancs de la droite de l’Assemblée nationale, y prononça un éloquent discours à sa tribune en faveur de l’abolition de la misère :
    « Je voudrais que cette assemblée n’eût qu’une seule âme pour marcher à ce grand but, à ce but magnifique, à ce but sublime, l’abolition de la misère ! » [5]
  • Mais il est également des abolitions très éloignées du champ politique, telles que l’abolition de la volonté ou de la raison pour le psychisme, ou bien encore l’abolition en physique.
    Chacune de ces abolitions a son histoire ou plutôt ses histoires [6]. Aucune n’est réductible à l’autre, même si l’on peut établir des parallèles, des recoupements.

Naturellement, les révo­lu­tion­nai­res se sont mon­trés, plus que d’autres, friands de ce voca­bu­laire. Par exem­ple, dans le Manifeste du parti com­mu­niste, au cha­pi­tre deux, qui expose le pro­gramme com­mu­niste, en une dizaine de pages à peine, on n’en compte pas moins d’une cin­quan­taine, cou­vrant les domai­nes les plus variés. Une, la plus emblé­ma­ti­que, les ras­sem­ble alors toutes :

« Les com­mu­nis­tes peu­vent résu­mer leur théo­rie dans cette pro­po­si­tion unique : abo­li­tion de la pro­priété privée », (Le Manifeste du Parti com­mu­niste, 1848).

Mais passer de la reven­di­ca­tion [7] à la mise en œuvre pose objec­ti­ve­ment et pres­que aus­si­tôt la ques­tion de la voie, de la méthode à employer pour y arri­ver, pour concré­ti­ser cette dis­pa­ri­tion sou­hai­tée. Et là tout dépend d’abord de ce que l’on sou­haite abolir, du contexte dans lequel on l’aborde, mais on est en droit d’y insuf­fler également ses opi­nions, son appro­che, sa volonté d’agir, etc. En guise de réponse au com­ment réa­li­ser une abo­li­tion, on pourra donc avan­cer para­phra­sant Marx que, « ça dépend » !

Comme l’abo­li­tion ne dit rien en soi du chemin à emprun­ter [8], il est néces­saire de recou­rir à d’autres termes pour le qua­li­fier. S’agis­sant des régi­mes sociaux, situa­tions poli­ti­ques ou modes de pro­duc­tion, capi­ta­lisme com­pris, la tra­di­tion a enté­riné sché­ma­ti­que­ment deux grands types de procès de dis­pa­ri­tion d’un sys­tème : la réforme et la révo­lu­tion, avec pour cha­cune, évidemment, une grande variété foi­son­nante de concep­tions et plus encore d’expé­rien­ces.

Pour pren­dre encore un exem­ple hors du capi­ta­lisme, l’emblé­ma­ti­que abo­li­tion de l’escla­vage en France en 1848, est elle-même appa­rue dans un contexte de bouillon­ne­ment d’abo­li­tions, comme lors de toute période révo­lu­tion­naire, ce que sou­li­gna en 1849 Victor Schœlcher :

« À peine ins­tallé, il [le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire issu de la révo­lu­tion de Février 1848] abolit la ser­vi­tude, comme la royauté, comme la peine de mort, comme le châ­ti­ment cor­po­rel à bord de nos vais­seaux, comme tous les restes de la bar­ba­rie anti­que qui souillaient encore nos codes. » [9]

Ce qui fut ainsi com­menté un siècle plus tard, en 1948, par Aimé Césaire :

Schœlcher, écrivit-il, était convaincu que « les ten­ta­ti­ves du réfor­misme se bri­se­raient iné­luc­ta­ble­ment contre le mur des inté­rêts et que l’abo­li­tion se ferait révo­lu­tion­nai­re­ment ou ne se ferait pas. » [10]

Venons-en, enfin, au capi­ta­lisme, qui cons­ti­tue le cœur du sujet qui nous est pro­posé. L’abo­li­tion du capi­ta­lisme, au même titre que tous les autres régi­mes d’exploi­ta­tion, cons­ti­tue ini­tia­le­ment et très dura­ble­ment un objec­tif clas­si­que du mou­ve­ment socia­liste et com­mu­niste. Pour mesu­rer l’ampleur et la durée du consen­sus autour de cet objec­tif, citons ici trois lea­ders poli­ti­ques fran­çais dis­tincts [11], s’expri­mant en des pério­des dif­fé­ren­tes : Jean Jaurès, Guy Mollet et Georges Marchais :

Jean Jaurès en 1901 :

« Là où des hommes sont sous la dépen­dance et à la merci d‘autres hommes, là où les volon­tés ne coo­pè­rent pas libre­ment à l’œuvre sociale, là où l’indi­vidu est soumis à la loi de l’ensem­ble par la force et par l’habi­tude, et non point par la seule raison, l’huma­nité est basse et muti­lée. C’est donc seu­le­ment par l’abo­li­tion du capi­ta­lisme et l’avè­ne­ment du socia­lisme que l’huma­nité s’accom­plira. » [12]

Guy Mollet au Congrès de l’Internationale socia­liste, en 1950, dis­tin­guait encore parmi les partis socia­lis­tes ceux qui sont, dit-il :

« animés par des consi­dé­ra­tions mora­les et démo­cra­ti­ques » de ceux qui, comme son parti, la SFIO, pour­sui­vaient « l’abo­li­tion du capi­ta­lisme et l’appro­pria­tion des grands moyens de pro­duc­tion et d’échange » [13], ne fai­sant en cela que repren­dre la décla­ra­tion de prin­ci­pes de son parti, adop­tée en 1946, et qui indi­quait que « le carac­tère dis­tinc­tif du Parti socia­liste est de faire dépen­dre la libé­ra­tion humaine de l’abo­li­tion du régime de la pro­priété capi­ta­liste. » [14]

Quant à Georges Marchais, rap­pe­lant une posi­tion clas­si­que de son parti, il écrivait, par exem­ple, en 1968 dans l’Humanité, que le PCF :

« lutte pour l’abo­li­tion du capi­ta­lisme et l’ins­tau­ra­tion d’une société socia­liste où sera bannie à tout jamais l’exploi­ta­tion de l’homme par l’homme. » [15]

Ce concept cen­tral d’« abo­li­tion du capi­ta­lisme », très lar­ge­ment admis parmi les forces se récla­mant du marxisme, et au-delà [16], ne s’oppose alors, et pen­dant très long­temps, qu’à ceux qui rejet­tent ou aban­don­nent cet objec­tif pour cause de ral­lie­ment, plus ou moins avoué, au capi­ta­lisme. Ce consen­sus ne fut pas, en revan­che, ébranlé par une cer­taine diver­si­fi­ca­tion du voca­bu­laire. Renversement du capi­ta­lisme [17], sortie du capi­ta­lisme, ou bien rup­ture avec le capi­ta­lisme, furent et sont tou­jours des expres­sions également lar­ge­ment employées, sans néces­saire souci d’exclu­si­vité.

Mais, pour­tant, on décèle aus­si­tôt dans ce voca­bu­laire com­plé­men­taire, s’ins­cri­vant dans un non-dit d’abo­li­tion, deux préoc­cu­pa­tions avec leurs répon­ses qui seront sol­li­ci­tées lors du débat avec dépas­se­ment : ren­ver­se­ment opte d’emblée, dans la pers­pec­tive de l’abo­li­tion, plus net­te­ment pour un chemin plutôt qu’un autre, en l’occur­rence celui de la voie révo­lu­tion­naire, tandis que sortie et rup­ture, au même titre, par ailleurs, que la « voie non capi­ta­liste de déve­lop­pe­ment », adop­tée par cer­tains pays du Tiers-monde au XX° siècle, se pen­chent plus par­ti­cu­liè­re­ment sur la pro­blé­ma­ti­que de la coha­bi­ta­tion de deux sys­tè­mes hos­ti­les, donc sur la ques­tion de déve­lop­pe­ments paral­lè­les plus ou moins conflic­tuels. [18]

Le fait qu’abo­li­tion ait été investi par l’his­toire en a enté­riné, du XVIII° au XX° siècle, le sens, et même un sens à la fois très concret et très plu­riel. Histoire riche, com­plexe, et pour l’essen­tiel glo­rieuse que celle de l’abo­li­tion (des abo­li­tions) car elle accom­pa­gne tous les grands (et petits) com­bats d’émancipation, de libé­ra­tion. C’est sans doute la raison pour laquelle, pour magni­fier « dépas­se­ment », fut éprouvé le besoin de dis­cré­di­ter l’« abo­li­tion. »

Le terme dépas­se­ment, au contraire, est resté en com­pa­rai­son assez mar­gi­nal et plutôt bana­lisé dans l’his­toire en géné­ral, et du mou­ve­ment ouvrier en par­ti­cu­lier. Pendant fort long­temps il ne fit pas le poids, dans la sup­po­sée confron­ta­tion entre les deux termes. Car avant d’affi­cher ses gran­des ambi­tions exclu­si­ves d’excel­lence morale et stra­té­gi­que, dépas­se­ment avait dû long­temps se conten­ter d’une place bien modeste et confi­née dans le champ poli­ti­que qui nous inté­resse ici, et aurait bien pu y rester. L’usage ne s’était pas lar­ge­ment ancré dans les luttes socia­les, cultu­rel­les et poli­ti­ques au cours des siè­cles passés, en par­ti­cu­lier dans le lan­gage reven­di­ca­tif, encore moins dans l’expres­sion de la colère révo­lu­tion­naire.

La grande tra­jec­toire his­to­ri­que du terme abo­li­tion tran­che donc bien avec celle de dépas­se­ment. Là réside la pre­mière et grande dif­fé­rence avec le quasi-néo­lo­gisme de sens du terme « dépas­se­ment » en poli­ti­que, appli­qué au capi­ta­lisme. Que signi­fiait, en effet, dépas­se­ment au XIX° siècle ? Les pre­miers sens étaient plutôt ano­dins voire assez tri­viaux. Mais s’ajou­tè­rent des sens figu­rés qui, s’ils n’ont pas connu un succès com­pa­ra­ble à celui d’abo­li­tion, furent effec­ti­ve­ment employés en poli­ti­que dans leurs contex­tes appro­priés, prin­ci­pa­le­ment pour illus­trer des sché­mas spa­tiaux ou tem­po­rels afin de mar­quer et de qua­li­fier des com­pa­rai­sons, plus par­ti­cu­liè­re­ment des avan­cées, des pro­grès.

Le Bescherelle de 1856 lui attri­buait deux sens pro­pres :

« reti­rer ce qui était passé » (exem­ples : ruban, lacet etc.) et « aller au-delà, aller plus loin » (avec des exem­ples spa­tiaux), et quel­ques sens figu­ra­tifs : « dépas­ser les ordres, pou­voirs, espé­ran­ces » ; « dépas­ser les bornes » ; « dépas­ser à la course » ; « être supé­rieur en talent » ; « être plus long, plus haut » ; « sortir de l’ali­gne­ment. » [19]

Le Littré en 1877 indi­quait pour sa part :

« Action d’excé­der. Des dépas­se­ments de crédit ». Quant au verbe dépas­ser il signi­fiait « aller plus loin, aller au-delà. Dépasser les limi­tes. (…) Laisser en arrière en allant plus vite. (…) et, du point de vue des sens figu­ra­tifs, « en poli­ti­que pous­ser plus loin une opi­nion déjà extrême. On est bien vite dépas­sés en révo­lu­tion », mais aussi « Etre plus grand, plus haut, plus saillant. Retirer un ruban, un cordon passé dans une bou­ton­nière, une cou­lisse. » [20]

Ce sont ces sens figu­rés, avec leurs appro­ches de com­pa­rai­son pour poin­ter la supé­rio­rité, qui ont bien évidemment ins­piré leur uti­li­sa­tion ulté­rieure vis-à-vis du capi­ta­lisme. On per­çoit bien com­ment les sens figu­rés tels qu’aller plus loin, au-delà, être supé­rieur, être meilleur, ont pu servir dans la repré­sen­ta­tion de la lutte contre le capi­ta­lisme, pour faire res­sor­tir la com­pa­rai­son avec une nou­velle société à défi­nir et cons­truire : le socia­lisme, le com­mu­nisme. C’est pour­quoi dépas­se­ment se prête si bien pour décrire la com­pé­ti­tion entre socia­lisme et capi­ta­lisme comme toute autre course [21]. Ces sens repré­sen­tent alors par­fois, vis-à-vis du capi­ta­lisme, une nou­velle ver­sion d’expres­sions telles que sortie ou rup­ture. Mais en valo­ri­sant la com­pé­ti­tion, et donc le paral­lèle, dépas­se­ment passe sous silence celui de l’affron­te­ment [22], de l’élimination de l’adver­saire, comme abo­li­tion le pré­tend, ce qui reste logi­que compte tenu de la dif­fé­rence ini­tiale de signi­fi­ca­tion entre les deux termes, mais revêt un sens poli­ti­que dès lors que l’on enten­dra oppo­ser dépas­se­ment à abo­li­tion.

Mais s’il convient de recher­cher les sens des mots au XIX° siècle en raison des dates des cita­tions qui sont venues ali­men­ter le débat, il convient aus­si­tôt d’ajou­ter que les mots chan­gent de sens, que des syno­ny­mes coha­bi­tent en per­ma­nence, voire pren­nent la place de mots concur­rents [23]. Et l’on peut effec­ti­ve­ment tou­jours enten­dre expri­mer la même idée mais de dif­fé­ren­tes maniè­res. Les usages évoluent parce que les lan­gues et les usages lin­guis­ti­ques se trans­for­ment [24]. Il convient donc de rester atten­tifs aux nou­veau­tés, sans pré­ju­gés, ni immo­bi­lisme. Les états de ser­vice des sens passés ne cons­ti­tuent nul­le­ment des garan­ties de péren­nité de sens à venir.

Comme il n’y a aucune raison d’inter­dire l’arri­vée d’un nou­veau terme au nom de quel­que pureté d’ori­gine que ce soit, il ne sau­rait donc y avoir non plus de polé­mi­que de fond pour de sim­ples chan­ge­ments de voca­bu­laire, dès lors que l’on vise­rait peu ou prou au même résul­tat, donc aucune contro­verse avec tous les usages passés ou actuels où dépas­se­ment vise sen­si­ble­ment à dire abo­li­tion, rup­ture, sortie etc., autre­ment dit à mani­fes­ter le des­sein de lutter contre le capi­ta­lisme, pour le sur­mon­ter et le vain­cre. [25]

Naturellement, à l’inté­rieur de ces convic­tions une variété de nuan­ces, voire des dif­fé­ren­ces impor­tan­tes, se déve­lop­pent, dont les débats entre réforme et révo­lu­tion cons­ti­tuent le reflet. Une nou­velle preuve récente nous en a été appor­tée par Thomas Piketty, dans une inter­view en date du 1/10/2019, accor­dée à Regards, et inti­tu­lée signi­fi­ca­ti­ve­ment : « Quand je parle de dépas­se­ment du capi­ta­lisme, je pour­rais dire abo­li­tion » [26], avec en vue, pour sa part, de relan­cer le réfor­misme dis­paru de la vieille social-démo­cra­tie des trente glo­rieu­ses [27]. Tandis que le socia­liste suisse Jean Ziegler asso­cie pour sa part les deux termes dans une pers­pec­tive dia­mé­tra­le­ment oppo­sée : « le capi­ta­lisme ne peut être réformé. Il faut le détruire. (…) Ce qui nous est demandé (…), c’est la des­truc­tion du capi­ta­lisme, son dépas­se­ment. » Et «  je le répète : on ne peut réfor­mer gra­duel­le­ment et paci­fi­que­ment le sys­tème capi­ta­liste. Il faut briser les bras des oli­gar­ques. » [28]

Mais si les sens et usages ini­tiaux des deux termes n’étaient pas pour se contre­dire, et si dans le lan­gage mili­tant ils ont tendu à fonc­tion­ner sou­vent comme de quasi-syno­ny­mes, il n’en reste pas moins qu’une polé­mi­que les oppo­sant a été ouverte, laquelle n’est pas encore tota­le­ment refer­mée. Il convient donc de bien la cir­cons­crire. Elle est née de la créa­tion du concept de « dépas­se­ment du capi­ta­lisme » contre celui tra­di­tion­nel d’« abo­li­tion du capi­ta­lisme ». Ce n’est donc pas dans l’uti­li­sa­tion en soi du terme « dépas­se­ment » que réside cette contro­verse, mais bien dans la concep­tion très par­ti­cu­lière qui a entendu lui attri­buer des méri­tes spé­ci­fi­ques voire intrin­sè­ques (d’où le recours à des argu­ments lin­guis­ti­ques, étymologiques, phi­lo­so­phi­ques) supé­rieurs mora­le­ment et poli­ti­que­ment à une « abo­li­tion » cari­ca­tu­rée et rabais­sée. La polé­mi­que est née de la volonté d’impo­ser « dépas­se­ment » pour reje­ter « abo­li­tion ». C’est contre cette théo­rie que s’élèvent les argu­ments qui seront pré­sen­tés.

Lucien Sève s’en est fait le porte-étendard, l’a érigé en signe iden­ti­taire, y jetant toute son auto­rité intel­lec­tuelle et poli­ti­que, ainsi que sa connais­sance de la langue alle­mande. Son argu­men­ta­tion n’ayant à notre connais­sance jamais été égalée, encore moins dépas­sée, il est natu­rel que pri­vi­lège soit accordé à ses posi­tions. La contro­verse sera donc détaillée et ana­ly­sée, prin­ci­pa­le­ment à partir de ses écrits. [29]

Pour des rai­sons de chro­no­lo­gie et de logi­que poli­ti­que, les argu­ments « dépas­se­men­tis­tes » seront sépa­rés en deux gran­des caté­go­ries : ceux qui sont du res­sort poli­tico-stra­té­gi­que et ceux qui relè­vent du champ phi­lo­so­phico-lin­guis­ti­que. Leur examen cri­ti­que pro­cé­dera dans ce même ordre [30]. Cette dis­tinc­tion en deux sous-ensem­bles rejoint celle expo­sée dans l’Esprit de la révo­lu­tion sous le néo­lo­gisme de « dépas­se­men­tisme », défini comme une valo­ri­sa­tion de dépas­se­ment contre l’abo­li­tion, mais dis­tin­guant sous cet adjec­tif deux notions : une thèse et une théo­rie. La « thèse dépas­se­men­tiste » est celle qui oppose dépas­se­ment à abo­li­tion dans la tra­duc­tion chez Marx, en réfé­rence à Hegel. La « théo­rie dépas­se­men­tiste » est celle qui ras­sem­ble des atten­dus et pré­sup­po­sés his­to­ri­ques et poli­ti­ques van­tant les méri­tes d’un dépas­se­ment contre une abo­li­tion. [31]

Les deux appro­ches (thèse et théo­rie) bien que reliées par des argu­ments tirés d’inter­pré­ta­tions de cita­tions de Marx, Engels et Hegel, auraient par­fai­te­ment pu être dis­so­ciées [32], si n’avaient été les cir­cons­tan­ces au cours des­quel­les la polé­mi­que fut enga­gée. Du point de vue de leur arti­cu­la­tion, la théo­rie dépas­se­men­tiste se voyait à large spec­tre poli­ti­que et stra­té­gi­que, quand la thèse ne ser­vait que de jus­ti­fi­ca­tion, d’appa­rence extrê­me­ment poin­tue et savante, «  tech­ni­que » [33], et sup­po­sé­ment irré­fu­ta­ble, pour convain­cre de la légi­ti­mité « marxienne  » de ladite théo­rie.

Et c’est bien ici le concept de « dépas­se­ment du capi­ta­lisme », contre son abo­li­tion, qui a com­mandé toute la rhé­to­ri­que géné­rale sur le « dépas­se­ment », et non l’inverse. L’exem­ple spé­ci­fi­que rela­tif au capi­ta­lisme déve­loppé en modèle géné­ral, a conduit à la néces­sité de modi­fier rétros­pec­ti­ve­ment des tra­duc­tions chez Marx, afin de les mettre en confor­mité for­melle avec la théo­rie sug­gé­rée à la fin du XX° siècle. [34]

Les arguments politico-stratégiques

C’est la thèse dépas­se­men­tiste expo­sée en 1999 qui sert ici de réfé­rence de base, en raison de l’ampleur et de la pro­fon­deur de son argu­men­ta­tion [35]. Elle a été com­plé­tée depuis de pré­ci­sions aux­quel­les nous ferons également appel [36]. Son point de départ est un renon­ce­ment à l’objec­tif d’« abo­li­tion du capi­ta­lisme » légi­ti­mant son rem­pla­ce­ment par « dépas­se­ment du capi­ta­lisme. »

L’abo­li­tion se voit adres­ser essen­tiel­le­ment quatre repro­ches, tirés de quatre carac­té­ris­ti­ques jugées intrin­sè­ques et cou­pa­bles à la fois, ce qui la dis­qua­li­fie­rait au regard du capi­ta­lisme : d’être stric­te­ment néga­tive, d’être exces­si­ve­ment rapide voire immé­diate, d’être asso­ciée à la bru­ta­lité et à la vio­lence, de tirer son mode de mise en œuvre du sommet de l’Etat. En consé­quence son bilan his­to­ri­que serait rigou­reu­se­ment néga­tif et son avenir nul :

« La révo­lu­tion-abo­li­tion », foca­li­sée sur la seule néga­tion et ren­voyant avec mépris au réfor­misme ce qui ne l’est pas (…) a sans excep­tion été un échec au long du siècle der­nier (…). J’y vois quant à moi un exem­ple attardé de ce que Lénine appe­lait un « infan­ti­lisme de gauche ». S’il est une chose qui n’inquiète vrai­ment pas le capi­tal aujourd’hui, c’est le sabre de bois de ce révo­lu­tio­na­risme à l’ancienne dont les pers­pec­ti­ves sont nulles. » [37]

L’abo­li­tion, ce grand fil conduc­teur des luttes d’émancipation et de libé­ra­tion, devient malgré, ses deux siè­cles au moins de bons et loyaux ser­vi­ces, syno­nyme d’aven­tu­risme don­qui­chot­tes­que, rabroué, avec toutes les révo­lu­tions pas­sées, sous les traits d’un « sabre de bois » [38]. Les révo­lu­tion­nai­res de 1789, 1793, 1830, 1848, 1871, pour le dire en fran­çais, ne sont plus là pour appré­cier leur dis­cré­dit, et rétor­quer. Sans comp­ter toutes les autres abo­li­tions, dans le reste du monde, et sur­tout tout au long du XX° siècle ! Lui est attri­bué rien moins que « le com­plet échec final de l’anti­ca­pi­ta­lisme du XX° siècle  » et sa « tra­gi­que impuis­sance pré­sente à en réé­mer­ger », corol­laire de son « refus crispé de penser et de pra­ti­quer avec har­diesse une révo­lu­tion-dépas­se­ment », par atta­che­ment à un « révo­lu­tion­na­risme verbal. » [39]

Le « dépas­se­ment », visant d’abord et avant tout le capi­ta­lisme, s’attri­bue, à l’inverse, une pré­ten­tion nou­velle, pres­que iné­dite, celle d‘incar­ner une méthode excep­tion­nelle, assez mer­veilleuse au regard de l’his­toire, une atti­tude plus lente parce que conte­nue et déli­cate, plus conser­va­trice, plus posi­tive, bref plus sou­hai­ta­ble que l’abo­li­tion cari­ca­tu­rée, comme pri­maire, bru­tale, exces­sive, sans dis­cer­ne­ment et sans pers­pec­tive pro­gres­siste.

Le dépas­se­men­tisme fait ici « table rase » du passé révo­lu­tion­naire, l’abolit dans le sens qui est le sien, pour mieux porter au pié­des­tal le dépas­se­ment. Cette cari­ca­ture des luttes abo­li­tion­nis­tes pas­sées fait fi, au pas­sage, de la com­plexe réa­lité his­to­ri­que, que nous avons pu résu­mer ainsi :

« L’abo­li­tion, toute l’expé­rience le prouve, peut, sui­vant les cas et les points de vue, débou­cher sur des consé­quen­ces posi­ti­ves ou néga­ti­ves, être sou­hai­tée ou redou­tée, plus ou moins conser­va­tive, consen­suelle ou impo­sée, vio­lente ou paci­fi­que, d’appli­ca­tion rapide ou dif­fé­rée, avec ou sans com­pen­sa­tion, et même pro­vi­soire, par­tielle et réver­si­ble [40]. C’est le terme domi­nant des luttes d’émancipation dans tous les domai­nes, avec de hautes ambi­tions de pro­grès. Les abo­li­tions ne for­ment pas un méca­nisme unique mais pré­sen­tent une infi­nité de cas de figure. L’abo­li­tion ne cons­ti­tue pas une méthode mais un objec­tif : que quel­que chose dis­pa­raisse. Enfin ! Comment ? « Cela dépend ! » [41]

La forme que revêt l’abo­li­tion ne découle pas, en effet, méca­ni­que­ment du concept ini­tial : lin­guis­ti­que ou phi­lo­so­phi­que, mais bien de son objet. Ce qui doit être sup­primé ou dis­pa­raî­tre, en projet comme en réa­lité, n’est pas de même nature sui­vant ce que l’on vise et son contexte. L’abo­li­tion de la misère, de la famille, d’un mode de pro­duc­tion, des fron­tiè­res, de la dif­fé­rence ville-cam­pa­gne, etc., ne peut revê­tir la même forme que l’abo­li­tion d’une simple règle admi­nis­tra­tive. Or il n’y a aucune raison, compte tenu de l’ampleur des usages, de faire pré­va­loir une expé­rience, une concep­tion, un objet par­ti­cu­lier, sur tous les autres.

Puisque l’abo­li­tion est un objec­tif, on pour­rait en déduire que le dépas­se­ment qui s’y oppose est également un objec­tif : concur­rent, voire exclu­si­ve­ment sou­hai­ta­ble. Pourtant, ini­tia­le­ment, et c’est ce qui expli­que son absence durant des décen­nies dans ce débat, au contraire d’abo­li­tion, le dépas­se­ment ne se pro­nonce pas spon­ta­né­ment sur ce qu’il advient du dépassé, du capi­ta­lisme comme de tout autre objet.

Si l’on voit bien ce que peut sou­hai­ter entre­pren­dre le dépas­seur, en dis­tance, en vitesse, en qua­lité dans la com­pa­rai­son, le dépas­se­ment ne dit pour sa part rien du dépassé, et logi­que­ment ne se pro­nonce pas sur sa dis­pa­ri­tion. On peut ici dis­tin­guer deux types de dépas­se­ment : le dépas­se­ment interne et le dépas­se­ment externe. A l’interne le dépassé, qui fait également office de dépas­seur, pro­gresse sur sa voie, il se dépasse et se trans­forme, aidé en cela par ses contra­dic­tions inter­nes, mais il reste dans son enve­loppe, conforme à sa nature propre. Il ne dis­pa­raît pas. A l’externe, le dépassé est contourné, rabaissé ou dis­tancé. Il peut rester intact, peut dépé­rir, et on en dira sans doute avec condes­cen­dance qu’il est dépassé. Pour le dépassé, l’acti­vité dyna­mi­que qui s’opère à l’interne est rem­pla­cée ici par une forme de pas­si­vité.

Ce renon­ce­ment à l’objec­tif de dis­pa­ri­tion du capi­ta­lisme, avec l’émergence du concept de dépas­se­ment, appa­rût comme une aubaine d’adap­ta­tion à la puis­sance impo­sante du capi­ta­lisme de la fin du XX° siècle, à l‘éloignement de toute pers­pec­tive révo­lu­tion­naire. La néces­sité de l’abo­li­tion du capi­ta­lisme, décou­lant de sa nature même, put alors être reje­tée en prin­cipe parce qu’elle appa­rais­sait effec­ti­ve­ment net­te­ment plus dif­fi­cile à réa­li­ser, bien moins acces­si­ble. Tout objec­tif qui ne semble pas envi­sa­gea­ble ici et main­te­nant, s’estompe peu à peu. C’est là que l’idée de dépas­se­ment vint donner le sen­ti­ment de retour­ner et domi­ner en appa­rence une situa­tion d’infé­rio­rité, une posi­tion de recul. Le dépas­se­ment du capi­ta­lisme sub­sti­tue alors à un objec­tif, auquel plu­sieurs che­mins peu­vent être asso­ciés, le chemin lui-même comme fin en soi, comme une dis­po­si­tion d’esprit. La dif­fé­rence avec l’abo­li­tion écartée vien­drait alors de son carac­tère tran­quille, par­tiel et res­pec­tueux, conforme en appa­rence à l’air du temps. D’où l’impor­tance confé­rée aux petits pas, reva­lo­ri­sant les « réfor­mes », bien que le contexte n’y soit pas non plus favo­ra­ble en raison de l’offen­sive néo­li­bé­rale, qui place les luttes en phase de résis­tance contre les reculs de tous ordres.

Mais le mes­sage cen­tral reste bien celui du sacri­fice de l’objec­tif d’abo­li­tion du capi­ta­lisme, comme gage de bonne volonté, en le qua­li­fiant au pas­sage, pour faire bonne mesure, d’extré­miste et méca­ni­que « tout ou rien », hos­tile sou­dai­ne­ment par prin­cipe à toute réforme, sur­tout à l’inté­rieur du capi­ta­lisme. [42]

Le dépas­se­men­tisme comme mou­ve­ment continu, et pour ainsi dire infini, dis­sout alors l’objec­tif dans la démar­che, dans le mou­ve­ment, par un lis­sage concep­tuel s’appro­chant de la célè­bre for­mule d’Eduard Bernstein : « le but final n’est rien, le mou­ve­ment est tout. » [43]

Rappelons qu’au contraire, dans les Statuts de la Ligue des com­mu­nis­tes, telle que refon­dée sous l’influence de Marx et Engels, en 1847, buts et moyens étaient bien spé­ci­fiés : « Le but de la Ligue est le ren­ver­se­ment de la bour­geoi­sie, la domi­na­tion du pro­lé­ta­riat, l’abo­li­tion de la vieille société bour­geoise, fondée sur les anta­go­nis­mes de classe, et l’ins­tau­ra­tion d’une société nou­velle, sans clas­ses et sans pro­priété privée.  » [44]

Oublions un ins­tant cette loin­taine période et rete­nons l’impor­tant ici : dans cette concep­tion, cons­ti­tu­tive de ce que l’on qua­li­fiera volon­tiers de « mar­queurs du com­mu­nisme » [45], très clai­re­ment, ce qui domine ce n’est pas la conti­nuité mais la dis­conti­nuité, la rup­ture. Et cette volonté poli­ti­que se tra­duit alors dans plu­sieurs concepts arti­cu­lés entre eux et non en un seul. Il faut d’abord ren­ver­ser, détruire, abolir etc., quel­que chose pour pou­voir cons­truire, ériger, quel­que chose d’autre. Entre l’avant et l’après beau­coup bien entendu per­sis­tera, sous une forme ou l’autre [46], mais ce qui importe c’est bien ce bas­cu­le­ment, dif­fi­cile, très dif­fi­cile, qu’on appelle révo­lu­tion. Et si cette der­nière est rame­née au long fleuve tran­quille d’une évolution c’est que l’objet de la révo­lu­tion est réduit à bien peu, qu’il n’affecte pas les bases du sys­tème.

Sur le point de la conti­nuité, le Manifeste, contem­po­rain des sta­tuts pré­cé­dem­ment cités, s’ins­cri­vait déjà en faux contre le concept du tout ou rien, mais en dis­tin­guant clai­re­ment l’avant de l’après révo­lu­tion, mon­trant de la sorte ce qu’il enten­dait, dans ce cas, par abo­li­tion :

« le pro­lé­ta­riat se ser­vira de sa supré­ma­tie poli­ti­que pour arra­cher petit à petit tout capi­tal à la bour­geoi­sie, pour cen­tra­li­ser tous les ins­tru­ments de pro­duc­tion dans les mains de l’État, c’est-à-dire du pro­lé­ta­riat orga­nisé en classe domi­nante, et pour aug­men­ter au plus vite la masse des forces pro­duc­ti­ves. Cela ne pourra se faire, natu­rel­le­ment, au début, que par une inter­ven­tion des­po­ti­que dans le droit de pro­priété et les rap­ports bour­geois de pro­duc­tion, c’est-à-dire par des mesu­res qui économiquement parais­sent insuf­fi­san­tes et insou­te­na­bles, mais qui, au cours du mou­ve­ment, se dépas­sent elles-mêmes et sont iné­vi­ta­bles comme moyen de bou­le­ver­ser le mode de pro­duc­tion tout entier. » [47]

Sont bien dis­tin­guées deux étapes : la pre­mière est en réa­lité la prise révo­lu­tion­naire du pou­voir poli­ti­que, ensuite vient la mise en œuvre pro­gres­sive mais net­te­ment déci­dée et volon­ta­riste : « arra­cher petit à petit  » tout le capi­tal à la bour­geoi­sie. Un quart de siècle plus tard, en 1875, dans sa cri­ti­que du Programme de Gotha, Karl Marx reprend cette pério­di­sa­tion, la pré­cise et la com­plète. Après la révo­lu­tion, écrit-il :

« Ce à quoi nous avons affaire ici, c’est à une société com­mu­niste, non pas telle qu’elle s’est déve­lop­pée à partir de ses pro­pres fon­de­ments, mais au contraire telle qu’elle vient de sortir de la société capi­ta­liste ; elle porte encore les tâches de nais­sance de la vieille société au sein de laquelle elle est sortie, à tous égards, économiques, moraux, intel­lec­tuels. » [48]

Marx ne dit pas : il est bon, sou­hai­ta­ble, de conser­ver le maxi­mum de la société capi­ta­liste, et sur­tout faites bien atten­tion ! mais, au contraire, que cette période anté­rieure est iné­vi­ta­ble­ment, dura­ble­ment, pro­fon­dé­ment [49], pré­sente et ne peut, quoiqu’on veuille ou fasse, dis­pa­raî­tre en tota­lité du jour au len­de­main. [50]

Le dépas­se­men­tisme en révi­sant le marxisme n’a fait là qu’enfon­cer une porte ouverte. [51] Cette concep­tion de conti­nuité était déjà tota­le­ment assu­mée par celle d’abo­li­tion révo­lu­tion­naire. La dif­fé­rence de fond ici entre le dépas­se­men­tisme et le marxisme tient au fait que le pre­mier place au départ de son rai­son­ne­ment idéa­liste un choix moral, sur­va­lo­ri­sant un a priori volon­ta­riste. Marx ici, en maté­ria­liste convaincu, place au centre l’his­toire : on ne peut faire autre­ment que de cons­truire une société nou­velle sur la base de l’ancienne.

Il décrit en 1848 les « arra­che­ments » conti­nus comme « iné­vi­ta­bles » ! Tout comme il dira en 1875 : « Entre la société capi­ta­liste et la société com­mu­niste se place la période de trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire de l’une en l’autre, à quoi cor­res­pond une période de tran­si­tion poli­ti­que, où l’Etat ne peut être autre chose que la dic­ta­ture révo­lu­tion­naire du pro­lé­ta­riat. » [52] Ne peut être autre chose !

Dans ces deux cita­tions (1848 et 1875) Marx et Engels ont aussi signi­fi­ca­ti­ve­ment uti­lisé les verbes signi­fiant dépas­ser en langue alle­mande, dans des expres­sions clefs de l’his­toire de leur pensée, repri­ses fré­quem­ment par leurs suc­ces­seurs. Ils méri­tent de s’y appe­san­tir, car ils sont ici clai­re­ment employés dans le sens contraire à celui du dépas­se­men­tisme, c’est à dire non comme des verbes d’action de lutte contre le capi­ta­lisme triom­phant, mais comme une évolution pos­té­rieure à la révo­lu­tion, après l’établissement d’un régime révo­lu­tion­naire qu’ils n’hési­tent pas, au pas­sage, à qua­li­fier de des­po­ti­que. La cita­tion de 1848 se ter­mine, en effet, par « se dépas­sent elles-mêmes [sich selbst hinaus­trei­ben] », tout comme la cita­tion de 1875 se pour­suit par l’idée que « l’hori­zon borné du droit bour­geois pourra être entiè­re­ment dépassé [überschreiben] et la société pourra écrire sur ses dra­peaux : ʺDe chacun selon ses capa­ci­tés, à chacun selon ses besoinsʺ » [53]. Dans ces deux cas l’on voit net­te­ment Marx opter pour un mou­ve­ment de dépas­se­ment interne [54], et non externe, une longue évolution pro­gres­sive, mais après la révo­lu­tion, et non avant. [55]

S’agis­sant du capi­ta­lisme, abolir est repoussé par le dépas­se­men­tisme parce que le verbe aurait un sens stric­te­ment néga­tif, une sup­pres­sion « au-delà de laquelle rien ne se pour­suit » [56]. La créa­tion de cette défi­ni­tion nihi­liste, « tant ce verbe est de sens pure­ment néga­tif », de l’abo­li­tion pousse même à la ridi­cu­li­ser, comme reve­nant à « sup­pri­mer le capi­tal fixe » cons­ti­tué sous le capi­ta­lisme, autre­ment dit tout l’appa­reil pro­duc­tif. « L’abo­li­tion des pri­vi­lè­ges en 1789, de l’escla­vage en 1848, de la peine de mort en 1981 en a-t-elle rien conservé  ? » [57] nous est-il pro­posé comme preuve contraire.

Mais, pour quels motifs les anti­ca­pi­ta­lis­tes, qui prô­nent l’abo­li­tion du capi­ta­lisme, renon­ce­raient-ils aux acquis si chè­re­ment gagnés sous le capi­ta­lisme ? Parce qu’ils ne se seraient tra­duits que par des réfor­mes, qui bien qu’arra­chées de haute lutte n’ont effec­ti­ve­ment pas changé le mode de pro­duc­tion ? Devraient-ils de plus se sentir rede­va­bles envers le capi­ta­lisme qui aurait, sous la contrainte, consenti à nombre de leurs reven­di­ca­tions socia­les et démo­cra­ti­ques ?

Il s’ensuit que, de manière altière, vis à vis du capi­ta­lisme à l’atti­tude jugée stric­te­ment néga­tive des « luttes défen­si­ves » et des « reven­di­ca­tions de type syn­di­cal » [58], doit être sub­sti­tuée, selon le dépas­se­men­tisme, une atti­tude plus posi­tive et cons­truc­tive, décou­lant d’un juge­ment sur le capi­ta­lisme plus nuancé et équilibré, lequel sem­ble­rait assuré d’être plus convain­cant, électoralement par­lant [59]. Et ce chan­ge­ment d’opti­que ne va pas de soi, car :

« Viser à dépas­ser le capi­ta­lisme, et non plus à l’abolir, est une muta­tion cultu­relle. La for­mule « Du passé fai­sons table rase » était par­ti­cu­liè­re­ment funeste. Il y a d’immen­ses acquis du capi­ta­lisme, comme le déve­lop­pe­ment du marché et de la tech­no­lo­gie, mais ils sont insé­pa­ra­bles de ter­ri­bles tares. » [60]

Comme il a déjà été sou­li­gné, si l’abo­li­tion reste en soi muette sur le cha­pi­tre de la méthode qui doit lui être asso­ciée, si ce n’est le pas­sage par une cer­taine forme décla­ra­tive solen­nelle, il convient, pour pour­sui­vre la com­pa­rai­son avec dépas­se­ment, de situer ce der­nier au regard des che­mins tra­di­tion­nels asso­ciés à l’abo­li­tion, autre­ment dit entre réforme et révo­lu­tion. Et là le dépas­se­men­tisme a pu s’attri­buer de belles et élégantes for­mu­les :

« révo­lu­tion­ne­ment sans révo­lu­tion, évolution révo­lu­tion­naire, comme disait Jaurès [61], ou si l’on pré­fère révo­lu­tion évolutionnaire. » [62]

La séduc­tion d’un chemin idéal, sans à-coups, bien lisse, donne le sen­ti­ment tout à la fois de repous­ser les affres d’un passé révo­lu­tion­naire, bien tour­menté il est vrai, et de garan­tir les chan­ces de réus­site à venir, et ce indé­pen­dam­ment de la conjonc­ture et du rap­port de forces. La méthode dépas­se­men­tiste se fait fort, en effet, d’opérer une nou­velle fusion, celle des deux démar­ches clas­si­ques (révo­lu­tion­naire et réfor­miste) [63] se posant avec l’impres­sion de les domi­ner. Prétendant conci­lier les deux métho­des (les dépas­ser ?), elle estime avoir enfin trouvé le juste milieu, épousant ce fai­sant de belles hau­teurs phi­lo­so­phi­ques, confor­mé­ment à sa défi­ni­tion la plus sophis­ti­quée, ins­pi­rée de Hegel, dont il sera ques­tion plus avant.

Mais si l’on entend que la révo­lu­tion a un sens, il convient de la dis­tin­guer des évolutions, de lui réser­ver un carac­tère spé­ci­fi­que et d’excep­tion dans le déve­lop­pe­ment des socié­tés, celui d’une rup­ture ren­ver­sant la situa­tion, après des pério­des d’évolution, de matu­ra­tion, mais aussi sou­vent de régres­sion, et avant d’autres pério­des d’évolution, mais aussi poten­tiel­le­ment de régres­sion. Si l’on juge, au contraire, que cette excep­tion, cette phase d’âpre confron­ta­tion, où se joue l’issue du bas­cu­le­ment, peut et doit tou­jours être évitée, pour se placer exclu­si­ve­ment dans la pers­pec­tive d’un conti­nuum, d’un pro­gres­sisme linéaire natu­rel, c’est que l’on croit aux vertus exclu­si­ves du réfor­misme, sans qu’y soit acco­lée ici la moin­dre conno­ta­tion, péjo­ra­tive notam­ment.

Car si toute évolution dans le sens sou­haité cons­ti­tue une révo­lu­tion, c’est qu’il n’est effec­ti­ve­ment nul besoin de révo­lu­tion (« sans révo­lu­tion » lit-on), ou que ce terme prend un tout autre sens. Dans nombre de contex­tes ce peut effec­ti­ve­ment être le cas. C’est ainsi qu’il est cou­ram­ment ques­tion de révo­lu­tion démo­gra­phi­que, écologique, morale, sexuelle, numé­ri­que, etc., pour mar­quer des évolutions spec­ta­cu­lai­res [64]. Même le can­di­dat et futur Président Macron a pu inti­tu­ler son livre « Révolution. »

Mais s’agis­sant d’une société de clas­ses, d’un Etat de classe, d’inté­rêts anta­go­nis­tes, de pra­ti­ques et de mena­ces cons­tan­tes d’oppres­sion, de guerre, convain­cre qu’un conti­nuum évolutionniste (-aire) par effet cumu­la­tif finira par cons­ti­tuer une révo­lu­tion, c’est la défi­ni­tion même du réfor­misme. C’est igno­rer la ques­tion du pou­voir, du pou­voir poli­ti­que, économique et social. Le terme révo­lu­tion­naire n’est alors accolé à « évolution » que par simple affi­nité cultu­relle voire esthé­ti­que.

A l’encontre des réa­li­tés his­to­ri­ques, les révo­lu­tions sont aussi méca­ni­que­ment asso­ciées à des événements courts [65], pour que le modèle de réfé­rence théo­ri­que du dépas­se­men­tisme, appli­qué au capi­ta­lisme, prenne tout son sens et son relief [66]. La défi­ni­tion plus géné­rale attri­buée à « dépas­se­ment », où l’extrême len­teur est érigée en vertu, le conduit alors sur les traces d’« un pro­ces­sus natu­rel de lente extinc­tion » et d’un « long dépé­ris­se­ment his­to­ri­que. » [67]

On en déduit que face au capi­ta­lisme il importe de ralen­tir et d’étaler au maxi­mum le mou­ve­ment. Lequel, pour­tant, fut déjà si lent qu’il a fini par recu­ler à la fin du XX° siècle. Mais si l’on juge le capi­ta­lisme des plus dan­ge­reux, pour­quoi sou­hai­ter étirer, étaler les échéances ? Autre chose est de cons­ta­ter, mais pour le regret­ter, que la révo­lu­tion dans son propre pays, et ailleurs, non seu­le­ment tarde objec­ti­ve­ment à venir, mais que le rap­port de forces en sa faveur s’est même dégradé jusqu’à la faire sortir de l’hori­zon. Faut-il s’en féli­ci­ter pour autant et trou­ver cela plus ras­su­rant ? Autre chose encore est de consi­dé­rer également, et avec Marx, qu’après la prise du pou­voir de lon­gues trans­for­ma­tions pren­draient place, et notam­ment celle d’un dépé­ris­se­ment de l’Etat. [68]

Mais si le dépas­se­men­tisme vante à ce point les lon­gueurs et les len­teurs, ce ne serait point tant par pas­si­vité, car il faut, s’agite-t-il, aller très vite et tout de suite avec une « pointe de vitesse », pour cons­truire immé­dia­te­ment le com­mu­nisme [69]. Et c’est la stra­té­gie révo­lu­tion­naire qui est alors qua­li­fiée de retar­da­taire, d’atten­tiste : l’attente de la révo­lu­tion qui empê­che­rait d’amé­lio­rer la situa­tion immé­diate !

Si le com­mu­nisme peut, sans atten­dre, s’étendre et s’épanouir libre­ment dans la société capi­ta­liste, c’est qu’on n’y per­çoit aucune contra­dic­tion avec le main­tien de la domi­na­tion de classe par la bour­geoi­sie, et que l’on prédit que l’Etat qu’elle conduit est en réa­lité neutre et ne s’y oppo­sera pas. On pourra tou­jours ajou­ter ici que bien évidemment tout cela s’ope­rera dans un cer­tain rap­port de forces, avec une ligne de démar­ca­tion mou­vante, ce qui a tou­jours été le cas. C’est effec­ti­ve­ment l’expé­rience même des pro­grès démo­cra­ti­ques et sociaux dans les pays déve­lop­pés notam­ment qui l’atteste. Mais sans jamais sortir des limi­tes. N’est-ce pas une autre manière de cré­di­ter le capi­ta­lisme d’une capa­cité à s’amé­lio­rer en se dépas­sant indé­fi­ni­ment ? Et, de fait, si c’était le cas, nul doute que l’idée de révo­lu­tion serait à bannir.

Ce n’était pas l’ana­lyse de Marx et Engels. Mais objec­tera-t-on : nous ne sommes plus au XIX° siècle. Soit ! La bour­geoi­sie, parmi les clas­ses diri­gean­tes, serait-elle donc aujourd’hui plus encline à tolé­rer, sans crainte, un tel déploie­ment com­mu­niste ? Est-elle plus faible ou plus forte qu’alors dans les pays déve­lop­pés ? Qu’est-ce qui dès lors a le plus changé : le sys­tème capi­ta­liste ou son oppo­si­tion ?

Cette vision très ambi­tieuse, d’un com­mu­nisme immé­diat, urgent, antié­ta­ti­que et anti-ver­ti­cal (de haut en bas), n’a rien à voir avec la révo­lu­tion com­mu­niste de Marx. Avec cette nou­velle cons­truc­tion hori­zon­tale par en-bas, nul besoin de révo­lu­tion, de prise de pou­voir. Elle peut s’étaler sous le capi­ta­lisme, parce que les rap­ports de forces, les inté­rêts contra­dic­toi­res cèdent logi­que­ment la place à la dif­fu­sion lente d’une sub­stance péné­trante, appe­lée « com­mu­nisme », pour­sui­vant un mou­ve­ment qui serait déjà lar­ge­ment amorcé sous le capi­ta­lisme mais dont on devrait admet­tre, en pleine débâ­cle his­to­ri­que, la révé­la­tion de l’« étendue insoup­çon­née du com­mu­nisme déjà là. » [70]

Le terme impor­tant ici est l’adjec­tif « insoup­çonné ». Car la prise de cons­cience de ce com­mu­nisme déjà là en pleine offen­sive néo­li­bé­rale de régres­sion sociale inter­vient au moment même où, comme l’écrivent les Economistes atter­rés, s’accen­tue au contraire « la ten­dance forte qui est à l’œuvre dans le capi­ta­lisme (qui) est d’élargir sans cesse l’espace mar­chand » [71], autre­ment dit la réduc­tion effec­tive de l’espace poten­tiel de ce « com­mu­nisme déjà là. » [72]

Certes nous est-il pré­cisé depuis :

« On est encore bien loin du but, et pour­tant en un sens il est à portée de main. Qu’est-ce qui manque tra­gi­que­ment ? Je dirai : l’audace intel­lec­tuelle de juger venue l’heure d’enga­ger pour de bon le pas­sage au com­mu­nisme, à rien moins que le com­mu­nisme. L’obs­ta­cle déci­sif n’est pas l’adver­saire mais en nous. La tâche vrai­ment cru­ciale d’aujourd’hui, c’est la prise de cons­cience. » [73]

Si l’adver­saire n’est pas un obs­ta­cle, et que les limi­tes sont indi­vi­duel­les, intel­lec­tuel­les, inti­mes fina­le­ment, on com­prend que l’affron­te­ment avec le capi­tal devienne acces­soire, et que rien ne s’oppose plus à le séduire, à le convain­cre. Et, sans atten­dre de le véri­fier, dans la pers­pec­tive d’un long et lisse dépas­se­ment, est plaidé, sans contre­par­tie, et ardem­ment, un assa­gis­se­ment sans préa­vis des vel­léi­tés révo­lu­tion­nai­res, condi­tion sine qua non d’un futur dépas­se­ment réussi, afin d’éviter que celles-ci ne per­tur­bent un cours natu­rel, si bien engagé, car c’est là que réside l’obs­ta­cle et non chez l’adver­saire. D’où la logi­que impla­ca­ble du désar­me­ment uni­la­té­ral : contre toutes les révo­lu­tions (« échecs »), contre la vio­lence (« n’a que faire »), contre toute cons­truc­tion du socia­lisme (« cou­pa­ble ») contre l’orga­ni­sa­tion poli­ti­que (« dépas­se­ment de la forme-parti »), etc. Le capi­ta­lisme ces­sant d’être un mode de pro­duc­tion orga­nisé autour d’un Etat et d’une classe domi­nante, s’appa­rente à un com­por­te­ment, et son alter­na­tive n’est autre qu’un autre com­por­te­ment. C’est la raison pour laquelle des envo­lées idéa­lis­tes peu­vent aisé­ment s’insi­nuer en lieu et place du dis­cours révo­lu­tion­naire tra­di­tion­nel.

Que le com­mu­nisme « rien moins ! » puisse s’épanouir de la sorte, immé­dia­te­ment, avec juste un peu d’audace intel­lec­tuelle, qu’en dire si ce n’est qu’il serait bien inof­fen­sif, et ne s’accom­mo­de­rait guère des pre­miè­res phra­ses du Manifeste : « un spec­tre hante l’Europe : le spec­tre du com­mu­nisme  ». Il res­sem­ble­rait au mieux aux pro­jets uto­pis­tes de com­mu­nau­tés loca­li­sées, chères à Fourier ou Cabet (voire au fédé­ra­lisme d’un Proudhon), ne tou­chant pas à la réa­lité et à la tota­lité des sys­tè­mes d’exploi­ta­tion, capi­ta­liste com­pris. C’est contre leurs vues que les jeunes Marx et Engels avaient porté très tôt ce juge­ment cin­glant :

« Le com­mu­nisme n’est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réa­lité devra se régler. Nous appe­lons com­mu­nisme le mou­ve­ment réel qui abolit l’état actuel. Les condi­tions de ce mou­ve­ment résul­tent de la pré­sup­po­si­tion qui existe actuel­le­ment » [74].

La diver­gence majeure avec le com­mu­nisme uto­pi­que réfor­miste d’alors, rési­dait jus­te­ment dans la néces­sité ou non du ren­ver­se­ment poli­ti­que du pou­voir des clas­ses domi­nan­tes (aris­to­cra­tie et bour­geoi­sie). Pour Marx et Engels le com­mu­nisme ne pou­vait se cons­truire sans révo­lu­tion, sans s’atta­quer à l’abo­li­tion du capi­ta­lisme. Il ne pou­vait, dans l’attente, être ins­tauré immé­dia­te­ment et pro­gres­si­ve­ment, à son abri, à ses côtés. Le préa­la­ble était la prise du pou­voir poli­ti­que, pour affron­ter la situa­tion réel­le­ment exis­tante. Cette vieille contro­verse a été remise à l’hon­neur et au goût du jour par le dépas­se­men­tisme, digne héri­tier de ce com­mu­nisme uto­pi­que réfor­miste, que Marx et Engels com­bat­ti­rent avec succès. Mutatis mutan­dis le dépas­se­men­tisme se place sous les feux de la cri­ti­que de cette fameuse posi­tion de l’Idéologie alle­mande, bien qu’il s’en soit, par méprise sur son sens, coiffé comme d’un pana­che blanc.

Dans sa sua­vité prin­ci­pielle le dépas­se­men­tisme, en toute logi­que, dis­qua­li­fie sans nuan­ces la vio­lence révo­lu­tion­naire, pour faire res­sor­tir au contraire un dépas­se­ment du capi­ta­lisme défini comme « cons­ti­tuant un long pro­ces­sus n’ayant que faire de la vio­lence ». La société fran­çaise pour­rait de la sorte être pré­mu­nie d’un « acte poli­tico-juri­di­que de grande ampleur pré­sup­po­sant la conquête du pou­voir d’Etat sur la bour­geoi­sie dans une clas­si­que pers­pec­tive de recours à la vio­lence. » [75]

Mécaniquement l’abo­li­tion, à cette fin, est alors iden­ti­fiée au recours sys­té­ma­ti­que à la vio­lence, comme si une abo­li­tion paci­fi­que était par nature impos­si­ble. Ici le dépas­se­men­tisme cher­che à repren­dre à son compte ce qui était appelé « révo­lu­tion paci­fi­que », sans aucune hos­ti­lité alors à l’abo­li­tion, mais sans renon­ce­ment pour autant à tout recours à la vio­lence, qui tient sa source d’ini­tia­tive véri­ta­ble dans l’action des clas­ses domi­nan­tes [76]. Rien ne sert, en effet, de se pré­pa­rer exclu­si­ve­ment à l’hypo­thèse la plus favo­ra­ble, et la moins pro­ba­ble, pour pré­cieuse qu’elle soit. Même Jaurès affi­chait plus de pru­dence et de sagesse :

« Rien, à cette heure, ne nous permet de pré­voir avec quel­que clarté quel sera le mode de Révolution (...) ce serait témé­raire du point de vue théo­ri­que, et dan­ge­reux du point de vue pra­ti­que, de ne pas pré­voir for­te­ment la pos­si­bi­lité d’un sou­lè­ve­ment pro­lé­taire, ou même d’une vaste crise sociale qui sou­lè­vera, pres­que malgré lui, le pro­lé­ta­riat. (…) La seule action de l’idée démo­cra­ti­que ne suf­fira pas à abolir le capi­ta­lisme. » [77]

Car s’il est natu­rel­le­ment loua­ble et pré­cieux que de vou­loir éviter les affres de la vio­lence, est-il bien réa­liste de les croire conju­rés a priori par simple choix de renon­ce­ment uni­la­té­ral ? La bonne ques­tion serait plutôt à retour­ner. La vio­lence de domi­na­tion fera-t-elle grâce aux bonnes inten­tions du dépas­se­men­tisme ? L’adver­saire se lais­sera-t-il atten­drir par la dou­ceur de son des­sein, pour se muer en par­te­naire ?

L’objec­tif du dépas­se­men­tisme visait à donner l’impres­sion que les révo­lu­tion­nai­res avaient depuis tou­jours fait le mau­vais choix, et qu’en consé­quence ils s’étaient four­voyés depuis lors, n’ayant pas employé dès le début la bonne méthode. Ce cri­tère dis­cri­mi­nant de la vio­lence entre dépas­se­ment et abo­li­tion igno­rait ainsi les réa­li­tés sui­van­tes :

  • L’abolition n’ayant par nature aucun chemin prédéfini, lequel dépend de sa cible et de son contexte, n’est pas plus violente que non violente.
  • Même dans les périodes réellement révolutionnaires et « abolitionnistes », la voie pacifique n’a jamais été négligée, car elle est naturellement, et à juste titre, souhaitée, préférée.
  • La violence, n’est pas un choix a priori, de principe et unilatéral, mais le fruit d’un contexte préalable de conflit violent. Elle dépend en dernier ressort de l’adversaire, du pouvoir en place, et de son indisposition à composer ou céder la place.
  • On ne saurait confondre dans une catégorie unique la violence d’oppression et d’exploitation, avec la violence de résistance et de libération.
  • La théorie dépassementiste ignore en ce sens l’histoire [78], le rôle historique des classes dominantes dans la répression, avec sa pléthore de coups d’Etat, son bellicisme tous azimuts, car « le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage.  » [79]
    Or le déclin actuel de l’impérialisme donne une nouvelle vigueur à la violence intrinsèque du capitalisme. C’est son arme ultime, quand il a épuisé l’économique, la corruption, la domination culturelle, le carriérisme et la séduction. Et la guerre se profile d’autant plus pour lui comme solution que le capitalisme se sent menacé, même s’il devait s’y perdre, entrainant la planète avec lui [80]. L’on pourrait également reprendre dans ce contexte, avec Vladimir Jankélévitch, la perception suivant laquelle l’usage de la violence est inspiré par la faiblesse [81], souvent excitée par la peur.

C’est là, sur le fond, que les appro­ches révo­lu­tion­nai­res se révè­lent d’emblée plus réa­lis­tes, et non pas extré­mis­tes, pro­fon­dé­ment appuyées qu’elles sont sur l’expé­rience poli­ti­que (de nom­breux exem­ples en Amérique latine, Europe médi­ter­ra­néenne, Afrique, Moyen Orient et Asie du Sud-Est vien­nent aus­si­tôt à l’esprit), tandis que les appro­ches réfor­mis­tes ras­su­ran­tes res­tent naï­ve­ment idéa­lis­tes, accro­chées au rêve d’une méthode Coué sui­vant laquelle les choses doi­vent et vont se passer comme le scé­na­rio doux ima­giné voire décidé, à force de se le répé­ter, sans consi­dé­ra­tion de l’adver­saire, et dans un espace géo­po­li­ti­que réduit. Dans le monde réel le meilleur moyen d’éviter la vio­lence, n’est point tant un désar­me­ment uni­la­té­ral, que prône le dépas­se­men­tisme, qu’une pré­pa­ra­tion comme répé­tée par les anciens Romains : « si vis pacem para bellum », autre­ment dit il faut cons­ti­tuer un rap­port de forces qui n’exclut pas mais inclut poten­tiel­le­ment la vio­lence pour ne pas y figu­rer comme simple vic­time dému­nie. Même la lutte menée pour la paix et le désar­me­ment géné­ral en passe par là.

Et puis­que Jaurès est très pré­sent dans ce débat redon­nons-lui la parole sur le sujet :

« Messieurs, il n’y a qu’un moyen d’abolir la guerre entre les peu­ples, c’est abolir la guerre économique, le désor­dre de la société pré­sente, c’est de sub­sti­tuer à la lutte uni­ver­selle pour la vie — qui abou­tit à la lutte uni­ver­selle sur les champs de bataille — un régime de concorde sociale et d’unité. » [82]

Mais la guerre impé­ria­liste aujourd’hui, comme hier, pose également une autre ques­tion, plus encore d’actua­lité. Où se situe-t-on par rap­port aux bombes ? Dans les pays qui les reçoi­vent ou dans ceux qui les dis­tri­buent ? De quel côté se pla­ce­rait le lisse chemin pro­posé ? Un seul côté ? Les deux ? Séparément ou conjoin­te­ment ? Voire un côté contre l’autre ? N’est-ce pas parce que le fracas des bombes est loin­tain que la vio­lence est jugée ici, à l’abri [83], comme écartée ? Et com­ment dans un capi­ta­lisme mon­dia­lisé, où tout inter­fère à très grande vitesse, se pré­pa­rer et agir pour sauver l’huma­nité mena­cée en valo­ri­sant un dépé­ris­se­ment natu­rel ?

Fort de ses bonnes et douces inten­tions le scé­na­rio pro­posé par le dépas­se­men­tisme méri­te­rait tous les applau­dis­se­ments si le capi­ta­lisme ne géné­rait ni crises, ni coups d’Etat, ni guer­res, s’il n’y avait ni bour­geoi­sie pré­da­trice, ni impé­ria­lisme vorace, ni Etat de classe … Bref si le monde n’était pas celui dans lequel nous vivons, si l’his­toire que nous avons connue depuis deux siè­cles était révo­lue, enfin assa­gie, et qu’un uni­vers har­mo­nieux en était enfin surgi, même si on y concé­dait, au pas­sage, une place à quel­ques belles mani­fes­ta­tions à venir qui accom­pa­gne­raient la lente tran­si­tion natu­relle du capi­ta­lisme vers le com­mu­nisme.

Sous l’influence du libé­ra­lisme antié­ta­tiste et de son « lais­ser faire, lais­ser passer », l’abo­li­tion est dis­qua­li­fiée comme une irrup­tion insup­por­ta­ble, impo­sée par en-haut. La vertu du dépas­se­ment rési­de­rait, au contraire, dans le fait d’être en son essence déli­cate et spon­ta­née, au contraire des révo­lu­tions pas­sées et de leurs cou­pa­bles « actes-déci­soi­res » les­quels « entraî­nant sup­pres­sion immé­diate » [84] vien­draient brus­quer le cours natu­rel. Le dépas­se­ment du capi­ta­lisme, en effet, «  s’il s’oppose à l’amé­na­ge­ment, il se dis­tin­gue aussi de l’abo­li­tion clas­si­que, qui évoque trop, par le poids de l’his­toire, le chan­ge­ment brus­que et par en haut, inexo­ra­ble­ment voué à l’omni­po­tence de l’État. » [85]

Tandis que Marx place la ques­tion du pou­voir d’Etat au centre de sa stra­té­gie poli­ti­que, le dépas­se­men­tisme contourne l’obs­ta­cle en l’igno­rant ou en le dis­qua­li­fiant, au profit d’une cons­truc­tion hori­zon­tale, et de bas en haut. Mais, fran­chis­sons une étape après ces belles images. Dans le monde d’aujourd’hui, et dans le cas de pays capi­ta­lis­tes par­ti­cu­liè­re­ment déve­lop­pés, tels que la France, quand et com­ment une telle cons­truc­tion poli­ti­que, qui ne tou­che­rait pas au pou­voir de classe et à son Etat devrait-elle, dans son exten­sion hori­zon­tale, pro­gres­sive et linéaire, trai­ter les ques­tions sui­van­tes ? Nous n’en citons que quel­ques-unes : les ques­tions moné­tai­res et finan­ciè­res, fis­ca­les et socia­les, les retrai­tes et les salai­res, l’envi­ron­ne­ment, les ques­tions démo­gra­phi­ques, les ques­tions socié­ta­les (maria­ges, nais­san­ces, reli­gions, etc.), la jus­tice et le sys­tème car­cé­ral, l’orga­ni­sa­tion des pou­voirs publics, la poli­ti­que étrangère et la sécu­rité col­lec­tive inter­na­tio­nale, l’immi­gra­tion, la santé publi­que, la défense, l’indus­trie et la nor­ma­li­sa­tion inter­na­tio­nale, l’énergie ? Et last but not least com­ment réduire sans atten­dre l’« alié­na­tion » des moyens de pro­duc­tion ?

Joignant la fin et les moyens, le dépas­se­men­tisme, pour s’oppo­ser à l’abo­li­tion, est alors conduit, en raison même de sa défi­ni­tion et de ses cri­tè­res, à sépa­rer le trai­te­ment des régi­mes poli­ti­ques et sociaux en deux caté­go­ries, avec une alter­na­tive hau­te­ment mora­li­sa­trice : trai­te­ment brutal ou trai­te­ment déli­cat. D’un côté seraient les régi­mes aux­quels seraient infli­gées de dures sanc­tions qua­li­fiées de néga­ti­ves (autre­ment dit à fina­lité nihi­liste), appe­lées « abo­li­tion », et de l’autre ceux qui rece­vraient, au contraire, un trai­te­ment de faveur, qua­li­fié de posi­tif, pas­si­bles seu­le­ment d’un res­pec­tueux « dépas­se­ment » (à fina­lité pro­gres­siste).

C’est ainsi, avec une défi­ni­tion d’éradication bru­tale et pri­maire, qu’une abo­li­tion conti­nue­rait d’être réser­vée à cer­tains régi­mes poli­ti­ques et sociaux dont il ne fau­drait « rien conser­ver » :

« si le capi­ta­lisme se résume en fin de compte à l’exploi­ta­tion de l’homme par l’homme, son rôle his­to­ri­que n’a rien que de néga­tif et il ne relève que de l’abo­li­tion : voilà qui défi­nit une façon de le com­bat­tre. » [86]

Ce régime sévère à appli­quer aurait été alors le même que celui de « l’abo­li­tion des pri­vi­lè­ges en 1789, de l’escla­vage en 1848, de la peine de mort en 1981 », dont nous n’aurions « rien conservé. » [87]

Mais ce n’est, nous ras­sure-t-on, heu­reu­se­ment pas le cas pour nous, car :

« le capi­ta­lisme étant une forme anta­go­ni­que et tran­si­toire du déve­lop­pe­ment des forces humai­nes, la tâche révo­lu­tion­naire est insé­pa­ra­ble­ment de sup­pri­mer cette forme pour main­te­nir et pro­mou­voir sous des formes nou­vel­les les conte­nus anté­rieu­re­ment acquis. » [88]

En pri­vi­lé­giant le capi­ta­lisme comme grand béné­fi­ciaire de ce « dépas­se­ment », pèse l’impact jus­ti­fié des pro­grès démo­cra­ti­ques et sociaux réa­li­sés sous le capi­ta­lisme, dure­ment acquis contre le capi­ta­lisme plus qu’avec lui. Le capi­ta­lisme aurait dans cette vision pres­que pu demeu­rer le seul régime social à méri­ter le pri­vi­lège d’un trai­te­ment posi­tif par dépas­se­ment, si ce n’est un autre régime qui semble être des­tiné à cette même pré­cau­tion : l’apar­theid. [89]

Mais l’essen­tiel est ailleurs, qui peut être ouvert en quel­ques ques­tions :

1°) Les autres modes de pro­duc­tion, tels que l’escla­va­gisme, le féo­da­lisme (et ses pri­vi­lè­ges) n’étaient-ils pas également « anta­go­ni­ques et tran­si­toi­res » et à ce titre pas­si­bles d’un dépas­se­ment ? Pourquoi fau­drait-il n’en rien conser­ver, contrai­re­ment à ce que regret­taient, par exem­ple, Marx et Engels dans le Manifeste de 1848 ? [90]

2°) Dans les cas d’abo­li­tion des pri­vi­lè­ges, de l’escla­vage, et de la peine de mort, com­ment doit-on enten­dre le fait qu’il n’y aurait rien eu au-delà ? S’il fal­lait com­pren­dre ici que l’abo­li­tion du capi­ta­lisme n’en conser­ve­rait rien, pas même le « capi­tal fixe », fau­drait-il en déduire rétros­pec­ti­ve­ment que l’appli­ca­tion de l’abo­li­tion à l’escla­va­gisme ou aux pri­vi­lè­ges féo­daux aurait été ipso facto suivie de la dis­pa­ri­tion du capi­tal fixe ? Ce qui ne fut pas le cas comme chacun sait.

3°) Si Marx, Engels et les révo­lu­tion­nai­res de leur temps trai­taient tous les régi­mes d’exploi­ta­tion [91] de manière iden­ti­que, indif­fé­rem­ment, et avec plu­sieurs termes tra­duits depuis tou­jours par sup­pres­sion ou abo­li­tion, n’accor­dant aucune faveur spé­ciale au capi­ta­lisme [92], est-ce à dire comme le sug­gère, par exem­ple, un Lionel Jospin [93] que le sys­tème capi­ta­liste actuel serait en réa­lité un nou­veau mode de pro­duc­tion, dis­tinct de celui décrit et com­battu par Marx, auquel on devrait d’autant plus se ral­lier pour l’amé­lio­rer, qu’il a montré sa flexi­bi­lité ?

4°) Prenons à pré­sent la ques­tion en sens inverse. Que serait-il advenu de l’escla­va­gisme, de la monar­chie, de la peine de mort, de l’apar­theid, etc., si au lieu d’avoir été abolis ils avaient été dépas­sés ? Qu’auraient-ils conservé de plus qu’il n’a été ? En quoi, dans ce cas, vivrait-on mieux, ou plus mal, aujourd’hui ? A moins qu’il ne faille cor­ri­ger rétros­pec­ti­ve­ment tout le voca­bu­laire passé à seule fin de mettre cette réa­lité en har­mo­nie avec une défi­ni­tion récente ?

La logi­que enga­gée par la dicho­to­mie entre abo­li­tion et dépas­se­ment mène, on le voit, à l’imbro­glio, voire à l’absurde. C’est que son point de départ, la dis­qua­li­fi­ca­tion et la cari­ca­ture de l’abo­li­tion, déclen­che une méca­ni­que infer­nale qui ne s’accom­mode plus des réa­li­tés com­plexes. Il est en effet plus aisé d’inven­ter ce que serait une « pana­cée » avec dépas­se­ment, conçue comme une notion essen­tiel­le­ment nou­velle [94], non enta­chée par l’his­toire, que de redé­fi­nir rétros­pec­ti­ve­ment ce que repré­sen­tè­rent les très nom­breu­ses abo­li­tions réel­les, car l’his­toire qui en est char­gée, ne se prête pas de bon gré au petit rôle de repous­soir chargé du faire-valoir de la vir­gi­nité pro­met­teuse dépas­se­men­tiste qu’on entend lui faire jouer.

Mais il est une autre consé­quence lancée par cette logi­que dépas­se­men­tiste. Puisque le capi­ta­lisme pré­pare si bien au com­mu­nisme, il ne serait pas à abolir mais à dépas­ser. En revan­che, le socia­lisme réel, qui s’était « men­son­gè­re­ment donné pour pre­mière phase du ʺcom­mu­nismeʺ » car « il lui tour­nait le dos sur tous les points essen­tiels » [95], serait davan­tage à abolir, et ce à tout jamais. Même la quête d’un nou­veau socia­lisme au XXI° siècle, serait non seu­le­ment à bannir mais à condam­ner mora­le­ment, comme en firent les frais les jeunes com­mu­nis­tes fran­çais, qui, lors d’un congrès, ne s’étant pas pliés à cette injonc­tion du dépas­se­men­tisme, reçu­rent, comme leur aînés, cette admo­nes­ta­tion publi­que : « gra­ve­ment cou­pa­bles sont ceux qui ont mis dans la tête des jeunes com­mu­nis­tes d’aujourd’hui cette idée his­to­ri­que­ment indé­fen­da­ble » [96], celle du socia­lisme.

Ce der­nier ne serait-il donc pas non plus un mode de « pro­duc­tion anta­go­ni­que et tran­si­toire », qui pour­rait en consé­quence aussi s’auto-dépas­ser vers le com­mu­nisme ? Les ex-pays socia­lis­tes rede­ve­nus capi­ta­lis­tes seraient-ils désor­mais sur la bonne voie, bien ali­gnés sur la pers­pec­tive du com­mu­nisme, contrai­re­ment au défunt et défait socia­lisme réel ? Si tel était le cas, en quoi rési­de­rait la dif­fé­rence entre le dépas­se­men­tisme et le chemin social-démo­crate accom­pli à partir des trente glo­rieu­ses ? Et ne fau­drait-il pas en consé­quence se lamen­ter aussi que la fin de la Seconde guerre mon­diale, avec l’abo­li­tion vio­lente du nazisme puis de cer­tains colo­nia­lis­mes, ait été aussi amorcé une exten­sion du socia­lisme dans le monde entier contre un capi­ta­lisme certes amé­lioré, mais sur­tout étroitement impé­ria­liste ?

Ici l’idée de dépas­se­ment conduit plutôt à un ren­ver­se­ment, mais pas tant de l’adver­saire capi­ta­liste que de la concur­rence révo­lu­tion­naire anti­ca­pi­ta­liste.

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Tirant très loca­le­ment et conjonc­tu­rel­le­ment parti du reflux géné­ral de la fin du XX° siècle, la théo­rie dépas­se­men­tiste aurait pu se suf­fire de s’attri­buer tous les argu­ments de « bon sens », puisés dans la déses­pé­rance poli­ti­que de la fin du XX° siècle, joints aux pon­cifs de l’idéo­lo­gie domi­nante. Une telle argu­men­ta­tion sur le dépas­se­ment axée sur des pro­mes­ses d’évolutions du capi­ta­lisme, reje­tant l’expé­rience révo­lu­tion­naire en raison de son coût humain et maté­riel, mais aussi de ses décep­tions, échecs et défai­tes, donc en s’appuyant sur un vécu du XX° siècle inter­prété exclu­si­ve­ment néga­ti­ve­ment, pre­nait logi­que­ment des allu­res convain­can­tes : puisqu’on ne peut vain­cre l’adver­saire, pour­quoi ne pas se passer de le vain­cre ? Le recul du rap­port de forces en sem­ble­rait aus­si­tôt d’appa­rence effacé.

Mais n’est-ce pas aussi, tout bon­ne­ment, une manière de se féli­ci­ter d’être dans un pays capi­ta­liste riche et puis­sant plutôt que dans un pauvre pays issu de la révo­lu­tion contre le colo­nia­lisme, l’impé­ria­lisme, et la guerre ? Et de le théo­ri­ser, un peu comme si, à l’époque du féo­da­lisme, il aurait fallu pré­fé­rer opter pour être domes­ti­que au châ­teau plutôt que serf à la cam­pa­gne.

Cette visée futu­riste d’appa­rence adé­quate au contexte et inno­vante n’était-elle pas le chemin même emprunté par la social-démo­cra­tie euro­péenne [97] à partir du début de la pre­mière guerre mon­diale, avec l’emblé­ma­ti­que exem­ple du SPD [98] alle­mand à sa tête ? Pourquoi après une réelle phase d’accu­mu­la­tion de forces ces grands partis socia­lis­tes se sont-ils non pas empa­rés du pou­voir pour s’enga­ger plus avant dans le com­mu­nisme, mais ont été saisis par ce der­nier ? Pas seu­le­ment pour engran­ger des béné­fi­ces poli­ti­ques et sociaux, mais pour peser durant toute la longue période des luttes colo­nia­les, et pen­dant la guerre froide, qui sou­vent fut très chaude, dans une pleine et active inser­tion, y com­pris mili­tai­re­ment, dans la stra­té­gie des grands pays capi­ta­lis­tes (non sans le faire payer au pas­sage de quel­ques avan­ta­ges sociaux). L’autre voie, celle de la III° Internationale com­mu­niste, née du refus de la capi­tu­la­tion devant la pre­mière guerre mon­diale, et de la révo­lu­tion d’Octobre, porta le coup déci­sif contre le nazisme, et mena avec leurs alliés anti­co­lo­nia­lis­tes les guer­res de libé­ra­tion sociale et natio­nale.

Et pour­quoi, enfin, cette même pusil­la­ni­mité tant vantée par le dépas­se­men­tisme a-t-elle, des décen­nies plus tard conduit, au même ral­lie­ment au capi­ta­lisme, par exem­ple en Italie, celui du grand et puis­sant PCI ?

C’est cette proxi­mité entre le dépas­se­men­tisme et la vieille comme la plus récente social-démo­cra­tie ouest-euro­péenne, un peu trop fla­grante aux yeux de cer­tains, qui a conduit à donner un tour nou­veau au débat, avec une dimen­sion lin­guis­tico-phi­lo­so­phi­que, cette fois.

Les arguments linguistico-philosophiques

Ce débat poli­ti­que, plus clas­si­que que d’appa­rence, a donc revêtu une autre dimen­sion, net­te­ment plus ori­gi­nale. Ces argu­ments poli­ti­ques stra­té­gi­ques très léni­fiants sur le capi­ta­lisme ris­quaient, en effet, de n’être pas assez convain­cants auprès de ceux aux­quels ils s’adres­saient prio­ri­tai­re­ment [99], les­quels se pro­cla­mant révo­lu­tion­nai­res y flai­raient trop le réfor­misme sous-jacent [100]. Il fallut donc que l’arse­nal antia­bo­li­tion­niste se cons­trui­sît une légi­ti­mité « révo­lu­tion­naire », une cara­pace d’appa­rence irré­fu­ta­ble, de manière à pou­voir être assé­née tel un maître cor­rige un élève récal­ci­trant voire inso­lent. Rien de tel à cette fin que de pré­sen­ter le dépas­se­ment comme le fruit révélé d’une fidé­lité « exacte » à l’« intel­li­gence de Marx » et ce ab initio, c’est à dire dès les pre­miers grands textes, les­quels auraient été igno­rés et mal tra­duits. Pour tran­cher ce débat avec une auto­rité incontes­ta­ble, furent donc convo­qués Marx et Engels, en leur jeune âge poli­ti­que (1845-1848), et mar­qués par le phi­lo­so­phe Hegel. [101]

Mais ce serait là une autre paire de man­ches. Car aus­si­tôt le regis­tre chan­gea. Autant sur le cha­pi­tre poli­ti­que et stra­té­gi­que les dif­fé­ren­tes appro­ches, espoirs, rêves, qua­li­fi­ca­tions des événements passés res­tent de l’ordre des opi­nions et des pro­po­si­tions, des plus res­pec­ta­bles qui soient, ana­ly­ses dont seul l’avenir tran­che­rait la per­ti­nence [102], autant dans ce nou­veau domaine lin­guis­tico-phi­lo­so­phi­que furent abor­dés des argu­ments bien plus direc­te­ment de type scien­ti­fi­que, qui auto­ri­sent à véri­fier non un sou­hait, ou une intime convic­tion, mais dans quelle mesure cette nou­velle « exac­ti­tude » tant recher­chée chez Marx et Hegel est avérée ou non.

Cette argu­men­ta­tion lin­guis­tico-phi­lo­so­phi­que ayant fait l’objet d’une ana­lyse cri­ti­que déjà publiée, nous y ren­voyons le lec­teur [103], et com­men­ce­rons par plan­ter le décor en rap­pe­lant le ton employé alors, symp­to­ma­ti­que des enjeux sol­li­ci­tés. Reflet de ce contexte la notion d’« abo­li­tion du capi­ta­lisme », prêtée depuis un siècle et demi, entre autres, à Karl Marx était en effet dis­qua­li­fiée comme une :

« patente défor­ma­tion » de sa pensée, elle inter­di­sait de res­pec­ter « l’intel­li­gence exacte de ce que Marx avait en tête », por­tait la res­pon­sa­bi­lité de « consé­quen­ces iné­va­lua­bles », menant à ce « résul­tat extra­va­gant », d’oser contes­ter le « pas­sage ter­mi­no­lo­gi­que d’abo­li­tion à dépas­se­ment », par atta­che­ment à l’« idée fausse, non marxienne, d’abo­li­tion ». Un vrai réqui­si­toire ! La thèse ne s’ins­cri­vait alors nul­le­ment dans le regis­tre de la diver­sité, de la pro­po­si­tion et de l’enri­chis­se­ment. Son ton com­mi­na­toire, reste un élément clef de la contro­verse. » [104]

Dans cette pers­pec­tive était affi­chée une hié­rar­chie cultu­relle (langue théo­ri­que contre langue com­mune), s’empa­rant d’un mot-clef de la langue alle­mande, à l’évocation sub­ti­le­ment savante et exo­ti­que : « Aufhebung » [105]. C’est ce mot-clef, asso­cié à sa révi­sion de tra­duc­tion, dont la maî­trise deve­nait le garant de la bonne inter­pré­ta­tion de Marx, pour ouvrir la lutte contre le capi­ta­lisme sous de nou­veaux aus­pi­ces. Et ce, à l’encontre de l’expres­sion des actions de masses, du mou­ve­ment socia­liste et com­mu­niste, du XVIII° au XX° siècle, reven­di­quant le sens commun d’abo­li­tion (avec sup­pres­sion et autres syno­ny­mes), lequel était désor­mais jugé par trop pri­maire, néga­tif et brutal. Ecarter le sens commun dans la lutte contre le capi­ta­lisme c’était se réfé­rer désor­mais exclu­si­ve­ment « aux caté­go­ries phi­lo­so­phi­ques » [106], au voca­bu­laire « logico-phi­lo­so­phi­que » [107], réser­vant « abo­li­tion » au voca­bu­laire des­tiné aux pro­lé­tai­res, dans le Manifeste et le Livre 1 du Capital [108]. A une excep­tion près, mais non des moin­dres, le capi­ta­lisme !

Cette vision, pre­nant de haut le débat, s’appuyait sur une oppo­si­tion entre théo­rie et pra­ti­que, où le sou­hait de main­te­nir l’objec­tif d’abo­li­tion du capi­ta­lisme, reflé­tait non plus seu­le­ment une hié­rar­chie cultu­relle mais un cli­vage socio-cultu­rel, car assi­mi­lée à une «  pra­ti­que rabou­grie de la poli­ti­que où la « théo­rie » a passé pour n’inté­res­ser que quel­ques intel­lec­tuels. » [109]

L’argu­men­ta­tion dépas­se­men­tiste avait, en effet, exhumé une légi­ti­mité, sous des traits d’irré­fu­ta­bi­lité, dans la cor­rec­tion d’une pré­ten­due erreur de tra­duc­tion chez Marx. Aufhebung devant être tra­duit par dépas­se­ment et non plus par abo­li­tion. Celui-ci aurait pensé et écrit sous l’emprise méca­ni­que et acri­ti­que [110] d’une page de la phi­lo­so­phie, et plus encore de la langue, de Hegel, ce qui aurait été ignoré, d’où le recours à la néces­sité de « réta­blir » l’intel­li­gence de Marx, afin d’écarter une piètre et inconve­nante abo­li­tion.

Ce rai­son­ne­ment lin­guis­tico-phi­lo­so­phi­que figure dans l’ouvrage Commencer par les fins [111]. Sa conclu­sion la plus claire en était tout sim­ple­ment qu’abo­li­tion cons­ti­tuait une « concep­tion fausse non marxienne », ce qui offrait aus­si­tôt une belle table rase spé­cia­le­ment dres­sée pour accueillir un dépas­se­ment fidèle à Marx. L’objec­tif étant pré­ci­sé­ment fixé, encore fal­lait-il le démon­trer. La polé­mi­que s’étendant désor­mais depuis près de trois décen­nies, le délai paraît rai­son­na­ble pour évaluer la pré­ten­tion ini­tiale au regard de ses résul­tats scien­ti­fi­ques.

Mais com­ment ne pas avoir été d’emblée impres­sionné par le tor­rent de cri­tè­res précis et dis­cri­mi­nants invi­tés dans le réqui­si­toire contre une abo­li­tion, consi­dé­rée comme indû­ment prêtée à Marx ! Loin d’être en pré­sence d’une molle pro­po­si­tion stra­té­gi­que, avec dépas­se­ment contre abo­li­tion on avait, tout à coup, affaire à une extra­or­di­naire décou­verte, fondée sur la rigueur, la pro­fon­deur, le réta­blis­se­ment d’une vérité igno­rée voire occultée, conforme à la langue, la pensée de Karl Marx, et à la phi­lo­so­phie de Hegel. L’argu­men­taire ne man­quait pas d’en impo­ser ! Du moins de prime abord. C’est à dire à pro­cé­der sans examen, sans véri­fi­ca­tion. A faire tout bon­ne­ment aveu­glé­ment confiance à l’auteur, en raison seule de son pédi­grée.

Et ce fai­sant de convain­cre, notam­ment au Parti com­mu­niste, avec par exem­ple son diri­geant d’alors Roger Martelli lequel se féli­ci­tait, comme d’autres, d’avoir appris de Sève que :

« dépas­se­ment du capi­ta­lisme » est la ʺvraieʺ tra­duc­tion fran­çaise de ce que l’on pen­sait être l’abo­li­tion » [112]. Car c’est « Lucien Sève qui nous expli­que que le terme de ʺdé­pas­se­mentʺ est celui-là même (Aufhebung) que Marx employait pour dési­gner le mou­ve­ment par lequel l’huma­nité pas­se­rait d’une logi­que économico-sociale à une autre, d’une fina­lité à une autre, de l’ère du capi­ta­lisme à celle d’un post­ca­pi­ta­lisme. » [113]

Or, le « vrai » terme avec lequel Marx s’exprime est bien, de manière écrasante voire lan­ci­nante, abo­li­tion/sup­pres­sion et autres termes appro­chants (notam­ment son très prisé anéan­tis­se­ment/des­truc­tion : Vernichtung) comme tous les pro­gres­sis­tes et révo­lu­tion­nai­res de son temps et par la suite. Et si l’on peut tou­jours nour­rir des doutes sur des tra­duc­tions pos­thu­mes, celle par Karl Marx de son livre 1 du Capital, et par Engels du Manifeste de 1848 attes­tent de leurs choix. Des dizai­nes d’abo­li­tions, sup­pres­sions, des­truc­tions, et pas un seul dépas­se­ment. [114]

Pour ne pas alour­dir le sujet ici, sachant que toutes ces asser­tions dépas­se­men­tis­tes ont été lon­gue­ment réfu­tées par ailleurs [115], y com­pris para­doxa­le­ment, mais très dis­crè­te­ment, par leur créa­teur lui-même, à partir de 2002 [116], arrê­tons-nous ici sur un seul de ces argu­ments, lequel pous­sait jusqu’au bout la logi­que cen­trée sur le voca­bu­laire (et donc la tra­duc­tion du terme) au détri­ment du concept ancré dans l’his­toire et les luttes socia­les et poli­ti­ques. Argument peut-être à la fois le moins impor­tant sur le fond [117], mais le plus signi­fi­ca­tif quant à la méthode employée.

En annon­çant que la nou­velle tra­duc­tion d’Aufhebung par dépas­se­ment pou­vait s’appuyer sur une défi­ni­tion de Hegel (celle d’une Remarque de Science de la logi­que [118]), il était pré­cisé que celui-ci l’avait en « toute clarté » [119] jus­ti­fiée par son étymologie, donc ab ovo. La thèse dépas­se­men­tiste tra­dui­sait là sa volonté de faire res­sor­tir des pro­fon­deurs intrin­sè­ques dans sa démons­tra­tion, s’éloignant encore davan­tage du lan­gage du commun, du peuple. Las, pré­ci­pi­ta­tion aidant, la thèse s’enfonça dans les pro­fon­deurs recher­chées. Aucune étymologie n’est reven­di­quée par Hegel. Outre la men­tion des sens cou­rants de son temps, celui-ci ne men­tionne qu’une ana­lo­gie avec l’anti­que verbe latin tol­lere [120], dans un exem­ple his­to­ri­que qu’il qua­li­fie par ailleurs de jeu de mots (« Witz ») [121]. Mais l’Allemand n’étant pas une langue latine n’a pas, sauf un cer­tain lexi­que d’impor­ta­tion [122], d’étymologie com­mune avec cette langue.

Quant au fait de reconnaî­tre, par ailleurs, l’uti­li­sa­tion mas­sive par Marx, dans ses écrits à des­ti­na­tion des oppri­més, du concept omni­pré­sent d’abo­li­tion, en raison même de la défi­ni­tion cari­ca­tu­rale qui lui avait été donnée, reve­nait de fait, pres­que par inad­ver­tance, par condam­ner Marx dans d’innom­bra­bles et hau­te­ment signi­fi­ca­ti­ves occur­ren­ces, à figu­rer du côté obscur de l’abo­li­tion dont le dépas­se­men­tisme enten­dait le sauver [123]. Il fal­lait alors ou bien admet­tre que Marx était lui-même igno­rant de sa propre intel­li­gence, révé­lée pour lui un siècle et demi plus tard, ne s’étant pas rendu compte qu’il uti­li­sait mas­si­ve­ment « une concep­tion fausse non marxienne, celle d’abo­li­tion » [124], ou bien qu’à s’oppo­ser radi­ca­le­ment à abo­li­tion on s’oppo­sait tout aussi radi­ca­le­ment à Marx.

Et c’est bien la logi­que du dépas­se­men­tisme qui mène à de telles conclu­sions. Si l’abo­li­tion est jugée néces­sai­re­ment bru­tale et mène iné­vi­ta­ble­ment et immé­dia­te­ment à une table rase de ce qu’elle sup­prime, n’en lais­sant plus rien après son pas­sage, alors l’abo­li­tion du capi­ta­lisme signi­fie logi­que­ment qu’il n’en res­tera, et d’un seul coup, pas même le « capi­tal fixe », donc les machi­nes. Le ridi­cule est tel que d’évidence on s’empres­sera aus­si­tôt de se garder de tant de cruelle bêtise pour sauter sur l’alter­na­tive pro­po­sée : le savant et judi­cieu­se­ment conser­va­teur dépas­se­ment.

Viendrait-il, pour­tant, du fait de cette igno­rance de Hegel, à l’esprit de révo­lu­tion­nai­res sensés, de détruire comme au XVIII° siècle les machi­nes, comme si elles étaient par anthro­po­mor­phisme res­pon­sa­bles des méfaits du sys­tème capi­ta­liste ? [125] Bon sens, natu­rel­le­ment ! Mais où donc est logé ce risque d’excès, et pour­quoi s’en pré­mu­nir avec tant de force ? Qui sou­haite-t-on convain­cre de ne pas reje­ter des acquis si chè­re­ment obte­nus à force de sacri­fi­ces, de sueur et de sang ?

Il n’est pas anodin à ce sujet d’aller cher­cher un argu­ment cen­tral chez Hegel. Dire, par exem­ple, sim­ple­ment que l’on sou­haite conser­ver les acquis sociaux et poli­ti­ques obte­nus sous le capi­ta­lisme est le propre d’une extrême bana­lité. On peut certes ima­gi­ner un débat sur la liste de ceux-ci, sur les formes par­ti­cu­liè­res à rete­nir, mais envi­sa­ger mener un débat essen­tiel contre le risque que les anti­ca­pi­ta­lis­tes détrui­sent tout ce qui a été réa­lisé sous le capi­ta­lisme, devient sur­réa­liste, plus encore dans le contexte où il est pré­senté.

En revan­che, pré­ten­dre que depuis le milieu du XIX° siècle une idée si banale était en réa­lité non seu­le­ment brillante mais également igno­rée (avec un regard appuyé sur l’URSS et les pays du socia­lisme réel) prend tout à coup des allu­res salu­tai­res et ras­su­ran­tes. Les autres, est-il insi­nué, se sont trom­pés car ils igno­raient. Nous sommes désor­mais sur la bonne voie car nous savons [126]. Mais ce savoir tient alors moins de la riche et contra­dic­toire expé­rience de la lutte poli­ti­que et sociale que de la maî­trise d’une page célè­bre de Hegel et d’une révi­sion de tra­duc­tion chez Marx.

Cette extra­or­di­naire idée de « dépas­se­ment » aurait donc été dis­si­mu­lée dans un terme mal tra­duit, par igno­rance d’un texte phi­lo­so­phi­que de Hegel lequel attri­buait à ce terme d’Aufhebung trois sens inti­me­ment liés : sup­pres­sion + conser­va­tion + élévation [127]. Ne pour­rait-on sou­hai­ter conser­ver ce qu’il y a de meilleur, et faire pro­gres­ser la société en igno­rant tota­le­ment, et Hegel et le terme alle­mand d’Aufhebung ?

Quelle phi­lo­so­phie faut-il y voir ? Pas celle de Hegel ! La fameuse remar­que du phi­lo­so­phe alle­mand dans Science de la Logique, invo­quée à l’appui de la tra­duc­tion par dépas­se­ment, ne sug­gère nul­le­ment un tri sélec­tif. Elle ne prône rien du reste puisqu’elle se borne à phi­lo­so­pher un cons­tat. Le schéma par lui exposé : être + néant = deve­nir, est un procès cons­taté. Il reflète en cela des concep­tions scien­ti­fi­ques en déve­lop­pe­ment à son époque, avec leurs inter­prè­tes :

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se trans­forme » (Lavoisier)

« Tout change. Tout passe. Il n’y a que le Tout qui reste. Le monde com­mence et finit sans cesse. Il est à chaque ins­tant à son com­men­ce­ment et à sa fin » (Diderot)

Si la Science de la Logique évoque bien l’idée de conser­va­tion sous le concept d’Aufhebung, Hegel ne qua­li­fie nul­le­ment cette conser­va­tion de volon­taire, de béné­fi­que, ni même de par­tielle. Hegel ne pré­co­nise pas un bon chemin contre un mau­vais. Autrement dit ici ce qui devrait être conservé le serait quoi qu’on pense et veuille [128]. De sorte que les révo­lu­tion­nai­res choi­sis­sant de conser­ver (et de déve­lop­per) des acquis issus de la période du capi­ta­lisme, et sélec­tion­nant ceux qu’ils sou­hai­tent, non seu­le­ment n’ont aucun besoin de cette Remarque abs­traite de 1812, mais doi­vent cer­tai­ne­ment même, en réa­lité, s’en défier, phi­lo­so­phi­que­ment, au nom de Marx [129] : en déci­dant, fer­me­ment et de manière cons­ciente, de trans­for­mer le monde, au lieu de le lais­ser aller pas­si­ve­ment à vau-l’eau se trans­for­mer, comme « un pro­ces­sus natu­rel de lente extinc­tion », un « long dépé­ris­se­ment his­to­ri­que. », lais­sant au dépas­se­men­tisme, le cas échéant, le soin de s’appuyer sur la neu­tra­lité bien­veillante affi­chée par un Hegel.

Là réside un autre pro­blème d’inter­pré­ta­tion de Hegel. S’il s’agit bien d’un concept phi­lo­so­phi­que, appuyé sur les concep­tions scien­ti­fi­ques de l’époque, ce n’est pas à un mot spé­ci­fi­que tel qu’Aufhebung qu’il convient exclu­si­ve­ment, pres­que géné­ti­que­ment, de l’atta­cher [130]. Ses syno­ny­mes Abschaffung et Beseitigung, et même Vernichtung, par exem­ple, ne sau­raient en être exclus [131]. C’est le concept géné­ral et non un terme par­ti­cu­lier qui porte la dia­lec­ti­que en son sein, parce que celle-ci est dans la nature. Et Hegel uti­lise en effet non pas un des mots signi­fiant dépas­se­ment, ni même un néo­lo­gisme de forme créé par lui [132], mais le mot qui à son époque veut, sans aucun doute pos­si­ble, dans la langue com­mune, dire abo­li­tion/sup­pres­sion, et qui fut gran­de­ment mis à l’hon­neur par la Révolution fran­çaise. Ce qu’il sou­li­gne c’est une défi­ni­tion, une concep­tion, qui entend toute abo­li­tion ou sup­pres­sion comme ne fai­sant aucu­ne­ment tout dis­pa­raî­tre de son être ini­tial, ce en quoi la réa­lité objec­tive lui donne raison, même si sa préoc­cu­pa­tion dans la Logique était plutôt idéelle que maté­rielle. [133]

Le tra­duc­teur est celui qui permet au lec­teur d’accé­der à la pensée d’un auteur, quand la langue de ce der­nier lui est inconnue ou mal maî­tri­sée. Mais s’y ajoute tou­jours une autre infor­ma­tion : celle de l’opi­nion, celle de la culture du tra­duc­teur (même infime et incons­ciente), laquelle en théo­rie, mais en théo­rie seu­le­ment, devrait rester neutre, trans­pa­rente. C’est plus encore le cas lors­que dans le débat qui nous anime, celui-ci est d’emblée chargé d’affect, de pré­ju­gés, qui visent à ren­ver­ser des décen­nies de tra­duc­tions vali­dées par l’auteur lui-même, suivi d’innom­bra­bles tra­duc­teurs. Dans un tel débat de tra­duc­tion, avec des argu­ments qui sor­tent des ques­tions habi­tuel­les de style, d’uti­li­sa­tion de syno­ny­mes, de nuan­ces, etc., et qui pro­tes­tent contre des tra­duc­tions qua­li­fiées de « patente défor­ma­tion », aux «  consé­quen­ces iné­va­lua­bles », nous sommes conduits à rap­pe­ler cette réflexion de Heidegger : « Dis-moi ce que tu attends de la tra­duc­tion, et je te dirai qui tu es » [134], qui nous ramène au cha­pi­tre pré­cé­dent sur le débat poli­tico-stra­té­gi­que.

Mais, pour nous recen­trer sur la tra­duc­tion elle-même, l’année 2019 a apporté dans ce débat lin­guis­ti­que, et indi­rec­te­ment phi­lo­so­phi­que et poli­ti­que, une nou­veauté. Le sym­bole de la révi­sion dépas­se­men­tiste de tra­duc­tion pen­dant plus d’un quart de siècle fut la célè­bre cita­tion de l’Idéologie alle­mande (1845-46) où il fal­lait faire dire à Marx et Engels, comme une révé­la­tion, que le com­mu­nisme « dépas­sait » et non pas « abo­lis­sait » la situa­tion réelle. A la suite de la contro­verse sur la tra­duc­tion, dans son livre Le com­mu­nisme ? Lucien Sève est revenu spec­ta­cu­lai­re­ment en arrière avec un « met fin », qui rem­place « dépasse », sans tou­te­fois expli­quer ce revi­re­ment autre­ment qu’en indi­quant qu’il retra­dui­sait pour être plus exact [135]. Sans oser reve­nir ici à abo­li­tion (qui est au vrai syno­nyme de « mettre fin »), est également employé, à nou­veau, et abon­dam­ment, abo­li­tion : pour le tra­vail, la pro­priété, la famille, etc. Dépassement n’a pas dis­paru bien entendu mais est ramené à bien plus de modes­tie, et natu­rel­le­ment « l’idée fausse, non marxienne, d’abo­li­tion » s’est évaporée, noyée dans la dis­cus­sion serrée qu’elle a subie.

Rappelons que cette cita­tion avait été retra­duite pour pré­ten­dre que Marx et Engels avaient alors opté pour une stra­té­gie de « vaste ensem­ble de trans­for­ma­tions qua­li­ta­ti­ves non plus ini­tia­le­ment sou­dai­nes mais cons­tam­ment gra­duel­les » [136], afin d’y voir le pré­cur­seur, ignoré jusqu’alors, du dépas­se­ment [137]. Ce à quoi nous objec­tions que la phrase pré­cé­dente pré­ten­dait en réa­lité exac­te­ment l’inverse : « Le com­mu­nisme n’est empi­ri­que­ment pos­si­ble que comme l’action des peu­ples domi­nants accom­plie ’d’un trait’ et simul­ta­né­ment » [138]. La tra­duc­tion qui nous était pré­sen­tée comme « obli­gée » était en réa­lité impos­si­ble avec de tels pré­ju­gés en tête.

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Cet échec et ce revi­re­ment, dans cette retra­duc­tion sym­bo­li­que, sou­li­gnent com­bien l’appro­che lin­guis­ti­que, qui avait été conçue comme un ren­fort d’auto­rité pour la théo­rie dépas­se­men­tiste, l’a en réa­lité fra­gi­li­sée. Soumettre sans fard, sans pré­cau­tion, et sans néces­sité abso­lue, à la cri­ti­que scien­ti­fi­que un argu­ment très précis, aura livré, bien invo­lon­tai­re­ment et pré­ci­pi­tam­ment, nombre d’argu­ments à la partie adverse dont nous nous récla­mons. Le talon d’Achille de la théo­rie dépas­se­men­tiste fut donc de vou­loir à tout prix se faire qua­li­fier de révo­lu­tion­naire en s’attri­buant le mérite d’être d’une abso­lue (dite « exacte ») fidé­lité à Marx, pour le faire tran­cher dans une situa­tion que ce der­nier ne connais­sait nul­le­ment. « Le mieux est l’ennemi du bien », l’argu­men­ta­tion stra­té­gi­que pré­sen­tait au contraire de belles allu­res de bon sens ins­pi­rée de l’idéo­lo­gie domi­nante dans une phase de dépres­sion des forces anti­ca­pi­ta­lis­tes.

Conclusions

Les deux termes, abo­li­tion et dépas­se­ment, avaient été donnés, dans des cir­cons­tan­ces poli­ti­ques très par­ti­cu­liè­res, pour sym­bo­les de deux appro­ches poli­ti­ques oppo­sées, ce qui aurait obligé à se posi­tion­ner avec l’une contre l’autre, prin­ci­pa­le­ment dans l’atti­tude à adop­ter vis-à-vis du capi­ta­lisme.

La ques­tion était en fait sché­ma­ti­que­ment ainsi posée : pré­fé­rez-vous une révo­lu­tion brus­que, vio­lente, ne conser­vant rien de ce que vous sou­hai­tez conser­ver du passé, ne menant qu’au néant, ou bien une sage pro­gres­sion linéaire, posi­tive, déli­ca­te­ment et sélec­ti­ve­ment conser­va­trice. Ainsi sou­le­vée, avec toutes les conno­ta­tions asso­ciées, la ques­tion embar­quait impli­ci­te­ment la réponse. C’était un peu comme faire choi­sir ainsi : pré­fé­rez-vous être libre, riche et heu­reux ou opprimé, pauvre et mal­heu­reux ?

Plus l’abo­li­tion appa­rais­sait comme un cumul de sim­plisme, de bru­ta­lité, d’igno­rance, et d’archaïsme, un extré­misme gau­chiste ridi­cule, et plus le dépas­se­ment pou­vait se parer des plus beaux atours. Mais en deve­nant de plus en plus ver­tueux il n’en deve­nait que plus ima­gi­naire.

Notre conclu­sion est tout autre.

1°) L’objec­tif visant à mettre un terme au sys­tème capi­ta­liste, à s’en débar­ras­ser, mettre fin, en finir avec lui, etc., s’exprime le plus clai­re­ment du monde par « abo­li­tion », en raison de la longue et grande his­toire poli­ti­que et sociale de ce terme, et de son uti­li­sa­tion plus par­ti­cu­lière chez Marx, Engels et autres pro­gres­sis­tes et révo­lu­tion­nai­res. Ceci n’inter­dit nul­le­ment la coha­bi­ta­tion avec d’autres termes équivalents ou com­plé­men­tai­res tels que sup­pres­sion, ren­ver­se­ment, sortie, rup­ture, etc. [139]

2°) A cette fin poli­ti­que, au contraire d’une visée réfor­miste à pers­pec­tive d’inté­gra­tion au sys­tème, c’est la stra­té­gie révo­lu­tion­naire qui répond à la forme spé­ci­fi­que du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, à son fonc­tion­ne­ment économique, et poli­ti­que répres­sif et guer­rier. Comment se réa­li­sera cette révo­lu­tion ? Quel fac­teur temps ? Quelle part d’action paci­fi­que et de vio­lence dans l’affron­te­ment ? Quelles inte­rac­tions entre luttes intra-étatiques et luttes inter­na­tio­na­les ? Quelle part d’avan­cées démo­cra­ti­ques et socia­les avant et après la prise du pou­voir ? L’his­toire nous le dira. Elle reste à réa­li­ser. Les scé­na­rios ne s’écrivent pas à l’avance.

3°) La « théo­rie » dépas­se­men­tiste qui s’oppose à abo­li­tion, avec des argu­ments de len­teur pro­ces­suelle natu­relle, opte clai­re­ment pour un choix et une hypo­thèse contrai­res : un réfor­misme, fondé sur l’adé­qua­tion sup­po­sée au péri­mè­tre res­treint du capi­ta­lisme le plus déve­loppé, avec une tra­jec­toire extra­po­lée d’une période bien révo­lue, de pro­gres­sion sociale conti­nue, et ce sans ren­ver­ser le pou­voir domi­nant. Sa force, contre la théo­rie révo­lu­tion­naire, elle la tire du contexte d’une période d’éloignement de la pers­pec­tive révo­lu­tion­naire, de désillu­sion, de démo­bi­li­sa­tion. Faisant «  contre mau­vaise for­tune, bon cœur » elle cher­che à éradiquer dans les com­por­te­ments un défaut intrin­sè­que, une culpa­bi­lité ini­tiale, pour mas­quer la pau­vreté du rap­port de forces social, poli­ti­que, et cultu­rel grâce auquel le capi­ta­lisme pour­sui­vrait sa course, vers le pire.

4°) Pour appuyer cette « théo­rie », la « thèse dépas­se­men­tiste » qui visait à se faire endos­ser par Marx avec une nou­velle tra­duc­tion ren­ver­sante, sous cou­vert d’argu­ments lin­guis­ti­ques, phi­lo­so­phi­ques hâti­ve­ment mais riche­ment élaborés, a sym­bo­li­que­ment, après le recul géné­ral de 2002 [140], abdi­qué en 2019 avec la renon­cia­tion par Lucien Sève à sa révi­sion de tra­duc­tion emblé­ma­ti­que sui­vant laquelle Marx et Engels auraient dit en 1846 que le com­mu­nisme était « le mou­ve­ment réel qui dépasse l’état de choses actuel », en oppo­si­tion à sa tra­duc­tion tra­di­tion­nelle par abo­li­tion. Sans doute, sous une forme ou l’autre, la contro­verse ne s’éteindra pas pour autant, pour des motifs poli­ti­ques.

5°) « Dépassement du capi­ta­lisme » signi­fie aussi, par ailleurs, et de plus en plus, ce que sou­hai­tent enten­dre et par­ta­ger ceux qui uti­li­sent ce terme, sans réfé­rence à la théo­rie pré­cé­dente, encore moins à la thèse de tra­duc­tion. Dépassement, s’appuyant sur les sens d’aller plus loin, au-delà du capi­ta­lisme, ou bien à côté, ne pré­juge en rien de la dis­pa­ri­tion du capi­ta­lisme. Dans ce contexte, son sens appro­chant de la syno­ny­mie avec abo­li­tion, s’est néan­moins effec­ti­ve­ment ren­forcé. Elle peut n’être qu’un effet de mode pas­sa­gère ou bien, au contraire, s’ins­crire dura­ble­ment dans le lan­gage poli­ti­que, comme un détour de voca­bu­laire, par élargissement de son champ séman­ti­que. Il est trop tôt pour se pro­non­cer. Comme abo­li­tion, le terme dépas­se­ment pour­rait conti­nuer, dans ce contexte, de s’accom­mo­der tout aussi bien d’une pers­pec­tive réfor­miste que révo­lu­tion­naire. Dépassement n’apporte, à cet égard, rien de plus ou de meilleur à l’abo­li­tion [141]. Mais, tout chargé encore de la confu­sion née de son lien ini­tial avec le dépas­se­men­tisme, il est marqué par la théo­rie sui­vant laquelle l’avenir est d’autant plus radieux que l’atti­tude vis-à-vis du capi­ta­lisme est plus posi­tive. Cette effi­ca­cité de méthode sup­po­sée écarte la voie révo­lu­tion­naire, parce que trop dif­fi­ci­le­ment conce­va­ble, pour lui pré­fé­rer la réforme du sys­tème, et ce, para­doxa­le­ment au moment même où celui-ci s’en défend le plus vigou­reu­se­ment.

6°) L’heure est à la lutte concrète contre le capi­ta­lisme. Quant à ses formes, celle-ci est inti­me­ment liée aux contex­tes : lieux et pério­des. Et là, plus que les mots, ce sont sur­tout les réa­li­tés, les faits qui comp­tent et comp­te­ront : la puis­sance de la néga­ti­vité contre le sys­tème capi­ta­liste, avec ses com­bats sociaux, poli­ti­ques et cultu­rels. Seule elle fera céder le capi­tal et ouvrira des pers­pec­ti­ves posi­ti­ves nou­vel­les. Mais les humains pour se mobi­li­ser, s’orga­ni­ser, se pré­pa­rer, l’empor­ter et concré­ti­ser, ont besoin de concep­tions, et donc de mots à par­ta­ger, qui devien­nent alors aus­si­tôt également des faits, insuf­fi­sants mais indis­pen­sa­bles. Qu’il faille conser­ver quel­que chose voire beau­coup de ce qui a été acquis sous le capi­ta­lisme, qui le niera ? S’ima­gi­ner, que de cette reconnais­sance posi­tive sacra­li­sée jaillira le com­mu­nisme, et qu’en sacri­fiant l’objec­tif d’abo­li­tion on se donne plus de chan­ces, par cré­di­bi­lité inter­po­sée, ne conduit qu’à se sou­met­tre au rôle de sup­plé­tif qué­man­dant son accep­ta­bi­lité, cla­mant sa bonne foi, ses bonnes inten­tions, dans l’attente d’une récom­pense en échange de la modé­ra­tion équilibrée de sa pos­ture nou­velle.

7°) En quoi consis­tera demain concrè­te­ment cette abo­li­tion du capi­ta­lisme ? S’il y a une indé­nia­ble part d’anti­ci­pa­tion sous forme de reven­di­ca­tions, sur la base de grands prin­ci­pes (pro­priété sociale notam­ment), voire de pro­jets plus ou moins détaillés, nul doute que le cri­tère déci­sif en sera la déter­mi­na­tion de l’orien­ta­tion socia­liste du pou­voir poli­ti­que, mue par l’expé­rience anté­rieure et col­lec­tive des masses, avec la mise en œuvre de solu­tions diver­ses et variées, connais­sant vrai­sem­bla­ble­ment des phases d’avan­cées mais aussi de pos­si­bles reculs. L’abo­li­tion com­plète du sys­tème capi­ta­liste s’appuiera sur ces expé­rien­ces socia­lis­tes natio­na­les et de longue durée, mais ne pourra s’épanouir qu’à l’échelle mon­diale, c’est-à-dire après l’abo­li­tion, l’écrasement de l’hégé­mo­nie capi­ta­liste inter­na­tio­nale.

Bibliographie suc­cincte sur la contro­verse (par ordre chro­no­lo­gi­que)

http://www.afri­que-asie.fr/n-130-sep­tem­bre-2016/

https://lepcf.fr/A-lire-L-Esprit-de-la-Revolution-par-Patrick-Theuret

https://denis-collin.blog­spot.com/2019/03/auf­he­bung-karl-marx-et-la-revo­lu­tion.html

https://lepcf.fr/Aufhebung-Karl-Marx-et-la-revo­lu­tion

https://www.cairn.info/revue-actuel-marx-2019-2-page-193.htm


[1Le texte qui suit s’inspire de la conférence prononcée le 16 mai 2019 à l’initiative du Cercle universitaire d’études marxistes (CUEM). L’impulsion de l’invitation à cette conférence, comme l’intitulé proposé : « abolition ou dépassement du capitalisme ? », puisaient leur source dans la parution de : Theuret (Patrick), L’Esprit de la révolution-Aufhebung – Marx, Hegel et l’abolition, aux éditions Le temps des cerises, 2016. Il a également intégré des approches présentées lors de la conférence donnée à l’occasion d’une invitation de la Librairie de la Renaissance, à Toulouse, le 29 novembre 2019.

[2Ou un résultat, si on le pense au passé.

[3Par exemple, en 1848, la protestation contre l’abolition des clubs principalement révolutionnaires. De nos jours nous dirions sans doute plus volontiers : interdiction ou fermeture plutôt qu’abolition. L’Esprit de la révolution, op. cit., p. 108.

[4Dans le journal L’Humanitaire en 1841 cité in Alain Maillard, La communauté des égaux, Éditions Kimé, 1999, p. 204.

[5Hugo (Victor), « Discours sur la misère », 9 juillet 1849, in Le droit et la Loi et autres textes citoyens, 10-18, 2002, p. 224-226.

[6Il faut ici avoir en tête la complexité de mesures telles que le rachat des privilèges abolis, les tâtonnements de la décision et de son effectivité avec la triple abolition de l’esclavage en France, ou bien les mesures d’abolition avec étalement dans le temps comme aux USA pour l’esclavage. Sur tous ces points, Cf. L’esprit de la révolution, chapitre IV.

[7Où le terme fonctionne comme on dit aussi : « à bas », « en finir avec », « se débarrasser », «  mettre fin  », «  supprimer  », mais aussi : « bannir », « interdire », etc.

[8Hormis sans doute, comme le souligne notamment un dictionnaire juridique, le fait qu’une décision, souvent solennelle, et de haut niveau politique, ne soit prise marquant le passage de la revendication à celui du début de la mise en œuvre. Cf. Cornu (Gérard), Vocabulaire juridique, 7° édition, PUF, 2006. C’est ce que nous pouvons appeler la dimension déclarative de l’abolition, dont l’embryon est déjà présent dans l’exposé de la revendication. Le combat abolitionniste peut ainsi se découper en trois moments distincts et entremêlés : avant, pendant et après la décision (sous forme de déclaration).

[9Schœlcher (Victor), Esclavage et colonisation, PUF, 2007, p. 154.

[10Introduction à Schœlcher (Victor), Esclavage et décolonisation, PUF, 2007, p. 10.

[11Nous n’entrons pas ici dans la question de savoir ce que signifiait et représentait dans leurs contextes respectifs ces expressions. Ces exemples visent à écarter l’interprétation suivant laquelle l’idée d’abolition du capitalisme serait une idée extrémiste, aventuriste. Avec le recul la prise de position d’un Guy Mollet, au nom de la SFIO, peut en surprendre certains. Mais ce serait méconnaître l’histoire de ce parti que de l’ignorer ou de la traiter avec anachronisme. Elle illustre quoi qu’il en soit un décalage permanent entre théorie et pratique, l’une s’adaptant à l’autre, et vice-et-versa, avec un délai plus ou moins long. Une pensée, une expression reflète donc bien une politique mais ce peut être en retard ou en avance sur une pratique réelle. Ainsi peut-on suivre la courbe déclinante de la SFIO au PS en France, comme celle du SPD allemand jusqu’à Bad Godesberg (1959), et de la même manière celle de certains partis communistes.

[12Jaurès (Jean), « Le Socialisme et la vie », La Petite république, 7/12/1901, in Œuvres- Études socialistes II, 1931, p. 353.

[13Bergougnoux (Alain) et Grunberg (Gérard), Les socialistes français et le pouvoir, Fayard, 2005, p. 137.

[15Marchais (Georges), « De faux révolutionnaires à démasquer », L’Humanité, 3 mai 1968.

[16La liste pourrait être très longue. Rajoutons ici une autre période, fin 2019, un autre courant de pensée, mais aussi deux langues supplémentaires ! Dans le bouillonnement social français, des badges anarchistes ont fleuri avec ce slogan : « Abolish capitalism : Für ein Lernen, Lieben und Leben in Freiheit. » (Abolissez le capitalisme : pour étudier, aimer et vivre en liberté).

[17Dans le document d’adhésion à la III° internationale, parmi les 21 conditions figure l’expression suivante : « le renversement révolutionnaire du capitalisme », http://fr.wikisource.org/wiki/Les_vingtetune_conditions_d%27admission_des_Partis_dans_l%27Internationale_Communiste.

[18Au XIX° siècle la question se posait moins. Pratiquement jusqu’à la révolution d’Octobre, la conception dominante était sinon celle d’une simultanéité, du moins celle d’une continuité révolutionnaire internationale.

[19Bescherelle (Louis-Nicolas), Dictionnaire universel de la langue française, 1856, p. 934 ; (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50453p).

[20Littré (Emile), Dictionnaire de la langue française, Éditions de l’érable, 1967, p. 304. Version en ligne du Littré (1863-1877) : (http://francois.gannaz.free.fr/Littre/). L’intérêt du Littré tient aussi à ce que son auteur était également un proche d’Edouard Vaillant, l’un des premiers militants révolutionnaires à avoir connu Marx et introduit sa pensée en France.

[21Cette image de la course, notamment de voitures, et la référence à Krouchtchev dans la théorie dépassementiste évoquée dans L’Esprit de la révolution, p. 300 où dépassement est associé à l’idée de « passer à côté et puis devant  » a provoqué une réaction répulsive de la part Lucien Sève qui y voit une « attitude toute personnelle (de) Patrick Theuret », in Sève (Lucien), « Traduire Aufhebung chez Marx : fausse querelle et vrais enjeux », Actuel Marx, n° 64, 09/2018, p.119. Pas si personnelle pourtant cette image, puisque l’auteur cité n’était autre que Lucien Sève lui-même, et à la tribune du XXVIII° congrès du PCF : « pour dépasser tout conducteur sait cela, il faut une pointe de vitesse », in Cahiers du communisme, 2-3, 1994, p. 149. Il juge désormais l’image « faible » mais principalement parce qu’elle est associée à l’histoire de l’URSS, « stalinienne puis khrouchtchévienne [qui] voulait « rattraper et dépasser » le capitalisme avancé », ce qui constitue un repoussoir pour la démonstration « dépassementiste » très occidentalo-centrée.

[22On pourrait dire de même avec sortie et rupture. C’est en partie vrai, si ce n’est que ces derniers termes, plus encore rupture, marquent l’idée d’une fracture, d’une déchirure, d’un arrachement dont on devine qu’il ne sera pas indolore.

[23En pays de langue allemande, par exemple, dans certains cas, le terme Aufhebung a été remplacé par Überwindung.

[24C’est ainsi que dans L’Esprit de la révolution avaient été relevés les usages de « dépassement » manifestement ignorants des thèses savantes et de leurs préjugés politiques, à côté de ceux qui s’en réclamaient expressément ou allusivement, notamment dans le paragraphe intitulé « De la modération du sens à son usage immodéré et son renversement », L’Esprit de la révolution, op. cit., p. 323-337.

[25Ces deux verbes étant par ailleurs les traductions les plus courantes des termes comme Überwindung et overcome, dans les langues allemande et anglaise.

[26https://lefildehttps://lefildescommuns.fr/2019/10/01/thomas-piketty-quand-je-parle-de-depassement-du-capitalisme-je-pourrais-dire-abolition/scommuns.fr/2019/10/01/thomas-piketty-quand-je-parle-de-depassement-du-capitalisme-je-pourrais-dire-abolition/. La citation un peu plus complète est « pour moi le dépassement du capitalisme, ça va beaucoup plus loin que le capitalisme progressiste dont parle Stiglitz ». En référence à la question qui lui était posée, il ajoute aussitôt : « Je dis dépassement du capitalisme, on pourrait dire abolition du capitalisme, remplacement du capitalisme. Je préfère quand même un peu le terme dépassement, car il faut mettre quelque chose à la place. Le dépassement du capitalisme oblige à insister sur ce qu’on va mettre à la place, sur le système alternatif. Il ne s’agit pas juste de le rabaisser, de le détruire, mais de se préoccuper du remplacement. De mettre quelque chose qui est mieux  ». Et de ce point de vue, différence notable avec Sève, il « assume le mot socialisme  » comme nom du système de remplacement. En 1901, Jean Jaurès, avec la même préoccupation, avait conservé pour sa part « abolition » : « C’est donc seulement par l’abolition du capitalisme et l’avènement du socialisme que l’humanité s’accomplira », ajoutant qu’« il ne suffit pas à la révolution socialiste d’abolir le capitalisme : il faut qu’elle crée le type nouveau selon lequel s’accomplira la production et se régleront les rapports de propriété », Jaurès (Jean), « Le Socialisme et la vie », in Études socialistes, 1901, p. 94 et 136.

[27C’est à dire contrairement à celle de la fin du XX° siècle, clairement néolibérale.

[28Ziegler (Jean), Le capitalisme expliqué à ma petite fille, Seuil 2018, p. 106 et 110.

[29Sont négligées volontairement ici d’autres versions « dépassementistes », à notre connaissance plus pauvres, plus hésitantes voire équivoques en comparaison de celle de Sève, de loin la plus élaborée politiquement, celle qui a le plus investi dans les sources linguistiques et philosophiques, citations à l’appui, ce qui permet aussi de les vérifier et de les contester plus aisément. De nombreux travaux personnels et écrits collectifs (groupes, partis, etc.) en traitent qui sont, parfois plus débattus. S’ils ne sont pas cités ici chacun pourra, en revanche, reconstruire la trame les reliant ou non à ces sources.

[30Alors que l’Esprit de la révolution s’était ouvert, à l’inverse, longuement sur les arguments linguistiques et philosophiques pour des motifs exposés dans la conclusion, L’Esprit de la Révolution, op. cit., p. 566.

[31Des définitions plus détaillées relatives à ce néologisme figurent dans L’Esprit de la révolution, op. cit., p. 565-566.

[32La dissociation s’établirait du fait que l’approche politico-stratégique pourrait se dispenser de l’argument de traduction, voire le nier, et que ce dernier pourrait être avancé sans pour autant être utilisée dans la lutte contre le capitalisme.

[33C’est Lucien Sève qui après avoir exposé sa thèse de révision de traduction indique qu’il convient d’expliquer « ces choses certes techniques mais accessibles à quiconque », Commencer par les fins, op. cit. p. 96.

[34Le concept de dépassement est certes plus ancien et fréquent, mais, pour ce qui concerne le capitalisme, la polémique engagée avait pour objectif premier de le traiter avec plus de délicatesse avant que ne soit recherchée une légitimité chez Marx et Hegel.

[35Cette thèse est exposée dans Sève (Lucien), Commencer par les fins, op., cit., p. 94-99.

[36Notamment in Sève (Lucien), « Traduire Aufhebung chez Marx : fausse querelle et vrais enjeux », Actuel Marx, n° 64, 09/2018.

[37Sève (Lucien), « Traduire Aufhebung …. », op. cit., p. 127.

[38Nous ne nous arrêtons pas sur la riche et stimulante contradiction suivante, à savoir qu’on ne sait plus dès lors si l’abolition est dangereusement excessive, et doit être écartée, ou si elle est seulement ridicule et inoffensive. Gageons que pour son auteur elle est les deux à la fois, pour que le clou soit bien enfoncé.

[39Sève (Lucien), Communisme ?, La dispute, 2019, p. 243. Passage reprenant largement l’article dans Actuel Marx, n°64.

[40Sur toute cette diversité, cf. L’Esprit de la révolution, op. cit., chapitre IV principalement.

[41Theuret (Patrick), « Aufhebung, Karl Marx et la révolution », 18/03/2019. https://denis-collin.blogspot.com/2019/03/aufhebung-karl-marx-et-la-revolution.html, et https://lepcf.fr/Aufhebung-Karl-Marx-et-la-revolution. A la suite ce texte est simplement mentionné sous le sigle AKMR.

[42C’est pour combler cette lacune dans l’objectif que d’aucuns ont ajouté à dépassement d’autres termes comme : « mettre fin », « en fini avec ». Autant de manifestations indirectes du vide laissé par l’objectif d’abolition.

[43Nous plaçons ici la célèbre formulation générale de Bernstein, sans entrer dans le détail de ses citations et dénégations.

[44Statuts de la Ligue des communistes, 8/12/1847. http://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/km18470001.htm.

[45Nous employons à dessein cette expression empruntée à Lucien Sève, car celui-ci avait choisi de centrer la polémique sur les « marqueurs du communisme » figurant dans Le Manifeste du Parti communiste de 1848, dans le but d’y écarter le concept d’abolition chez Marx.

[46Aux yeux des révolutionnaires la réalité sociale montre déjà suffisamment et même trop sa continuité, même après des révolutions, pour ne pas en rajouter volontairement. Mais l’histoire des révolutions enseigne surtout que, non seulement le passé persiste nécessairement, mais qu’il s’oppose même aux révolutionnaires, le mécontentement se retournant contre eux et se joignant aux revanchards. Révolutions et contre-révolutions vont de pair.

[47Marx (K) et Engels (F), Manifeste, op. cit., p. 84-87.

[48Marx (Karl), Critique du programme de Gotha, ES-Geme, 2008, p. 57.

[49Et s’il fallait ajouter ici un jugement de valeur ce serait « excessivement » et non « insuffisamment », qui fait référence à des périodes ignorées de Marx et Engels.

[50En conformité avec l’idée que l’abolition ne supprime pas tout cf. également la partie suivante sur les questions linguistiques et philosophiques.

[51Nous savons bien qu’il pense davantage aux pays du socialisme réel quand celui-ci est défait en Europe, mais là aussi c’est faire bien peu de cas de la complexité des réalisations, et de leurs différentes étapes, parfois contradictoires.

[52Marx (Karl) Critique du programme de Gotha, ES-Geme, 2008, p. 73.

[53Marx (Karl) Critique du programme de Gotha, ES-Geme, 2008, p. 60.

[54Cette approche interne, mais avec Aufhebung, chez Marx dans le chapitre 27 du Livre III du Capital, ES, 1976, p. 408-413.

[55Ou l’on retrouve volontiers l’histoire de la République populaire de Chine, avec ses différentes phases et expériences.

[56Sève (Lucien), « Traduire Aufhebung …. », op. cit., p. 118.

[57Sève (Lucien), « Traduire Aufhebung … », op. cit., p. 116.

[58Sève (Lucien), Commencer par les fins, op. cit., p. 97.

[59L’idée de base en est qu’un subtile et savant compromis, bien construit à froid, comme un système mixte, devrait l’emporter en efficacité de conviction par rapport à une version de pur affrontement social et politique, parce que le curseur ayant été présenté au bon niveau ne soulèverait pratiquement plus d’objections majeures, et serait ainsi applicable.

[60Herzog (Philippe), La société au pouvoir, Julliard, 1994, p. 13. Le livre porte comme sous-titre : « Pour dépasser capitalisme et communisme ». Lucien Sève souligna l’importance de la réflexion de Philippe Herzog dans la réévaluation positive du capitalisme à l’origine du concept de « dépassement du capitalisme » : « ʺLe capitalisme ne fait pas que détruireʺ, comme le répétait Philippe Herzog à peu près dans le désert au milieu des années quatre-vingt devant le Comité central du PCF » in Sève (L), Commencer par les fins, op. cit., p. 94. Quand ce livre paraît il est, aussitôt, mis en exergue dans ce courant de pensée : Herzog «  choisit la confrontation à l’affrontement (…). C’est une mutation culturelle qu’il propose aux communistes : viser le dépassement du capitalisme et non plus son abolition », Futurs, Juin 1994, p. 5. Le rôle de cette référence positive/constructive du capitalisme chez Herzog dans l’émergence du concept avait déjà été souligné in Communisme - Quel second souffle ?, Messidor, 1990, p. 130.

[61Cette expression, développée par Jaurès, en 1901, a séduit le dépassementisme qui s’y retrouve. La paternité en est attribuée à Marx en 1850, sur la base d’une interprétation en contradiction avec les textes invoqués.

[62Sève (Lucien), Commencer par les fins, op. cit., p. 97-98. Dans cette thèse évolutive on notera l’usage fréquent (et encore positivement revendiqué) de révolution, une révolution qui changerait tout mais sans heurts, autrement dit « sans révolution ». C’est la meilleure définition du réformisme théorique.

[63Cette fusion se différencie d’une perspective politique qui associerait en les distinguant nettement des périodes de réformes sous le capitalisme et des périodes de possible renversement révolutionnaire du capitalisme.

[64Bien entendu lors de ces renversements qualitatifs, des ruptures pourraient également intervenir concrètement, dans le cadre notamment d’affrontements révolutionnaires politiques et sociaux, mais ce n’est généralement pas le cas.

[65La plupart des grandes et marquantes révolutions réussies ont été plutôt longues et connurent des étapes, des séquences différentes (avec avancées et reculs). Voyons ainsi ce qu’il en fut de la Révolution américaine, française, mexicaine, russe, chinoise, vietnamienne, algérienne, cubaine et nicaraguayenne, comme exemples. On peut néanmoins citer quelques révolutions victorieuses courtes, celles de 1830 et février 1848, en France. Les défaites sont en revanche souvent beaucoup plus expéditives : juin 1848 et Commune de Paris, révolution hongroise et révolution allemande de 1919, etc. Les contre-révolutions au XX° siècle ont souvent montré de l’aisance en s’appuyant non seulement sur un passé encore très puissant, mais aussi sur un contexte international favorable (avec ses menaces et ses interventions militaires).

[66De plaine et non de montagne.

[67Sève (Lucien), « Traduire Aufhebung … », op. cit., p. 122.

[68Il convient de distinguer ici le réformisme de la notion de dépérissement. Dans le régime capitaliste s’attendre ou prôner un dépérissement de l’Etat, comme toute autre évolution naturelle, relève du réformisme. Après la révolution le processus de transition, dans le cadre du communisme, est d’une autre nature, pour l’essentiel encore balbutiant.

[69Nous passons ici sur la contradiction entre le communisme immédiatement là et qu’il faut urgemment élargir avec le ralentissement et la linéarité qui lui est associée. Le vélo en salle conviendrait bien ici comme image illustrative du dépassementisme, puisqu’il a besoin de quitter le contact avec le sol.

[70Sève (Lucien), Commencer par les fins, op. cit., p. 94-97.

[71Les économistes atterrés, La monnaie-un enjeu politique, Seuil-Points, 2018, p. 39. Si le communisme est déjà-là sans que ceux qui en bénéficient s’en rendent compte, il s’agit alors d’une requalification du vécu, nullement un changement.

[72On pourra toujours dire ici qu’il s’agit justement de l’élargir, mais quel intérêt de s’esbaudir dans le pire moment.

[73Sève (Lucien), « Le « communisme » est mort, vive le communisme », interview in L’Humanité, 8/11/2019, p. 8.

[74Marx (Karl), Engels (Friedrich), L’Idéologie allemande, Editions sociales, 2012, p. 33.

[75Sève (Lucien), Commencer par les fins, op. cit., p. 97.

[76Ici il convient de distinguer rapport de forces et rapports de violence. La violence dans des rapports antagoniques peut être évitée si le rapport des forces est tel qu’il rend trop couteuse et incertaine une contre-révolution. L’absence de violence ne résulte pas alors d’une attitude subjective, mais d’un constat objectif.

[77« Chez nos petits-fils », La Petite République, 9 juin 1900, in Etudes socialistes II, op. cit., p. 165.

[78Et l’histoire révolutionnaire plus particulièrement, autrement que par la condamnation en bloc.

[79C’est sous cette forme qu’est passée la citation à la postérité, mais, prononcée lors d’une séance de débats parlementaires, le 7 mars 1895, Jean Jaurès ne cite pas expressément le capitalisme mais dénonce ce qu’il appelle « votre société violente et chaotique ». https://dicocitations.lemonde.fr/citations/citation-159566.php.

[80On sait bien qu’ici le dépassementisme pense beaucoup moins à cette violence qu’à un scénario romantique aisément ridiculisable d’un grand soir avec des barricades de pacotille près de la Sorbonne et un défilé sur les grands boulevards débouchant sur un palais d’Hiver élyséen. Mais les enchainements de violence peuvent de nos jours surgir partout, et surtout ailleurs : interventions étrangères, conflits divers, révoltes nationales, etc., avec leurs engrenages internationaux.

[81Jankélévitch (Vladimir) Le pur et l’impur, 1960, Champs essais, édition 2017, p.190-195.

[82Discours à la chambre du 7 mars 1895, op. cit.

[83L’inutilité de la violence affichée par le dépassementisme peut être éclairée sous un autre jour. La longue introduction du livre qui l’affirme, Commencer par les fins, est datée d’avril-septembre 1999 (p. 22). Or cette même période est caractérisée par l’intervention de la France dans une guerre impérialiste contre un Etat européen, tandis que le parti de Lucien Sève, le PCF, siège au plus haut niveau, dans son gouvernement. Cette guerre n’est nulle part mentionnée dans cette introduction, pas plus que dans le reste du livre. Quant au gouvernement français il est dans l’ouvrage essentiellement salué pour la lutte contre le dopage menée alors au niveau des Etats par le ministre communiste des sports (p. 134). Ici, concrètement le dépassement pacifique du capitalisme, tout comme la construction immédiate du communisme par en-bas, et le dépérissement sans attendre de l’Etat, ne semblent nullement incompatibles avec le gouvernementalisme et la diplomatie de la canonnière de l’OTAN contre la trop indépendante Yougoslavie.

[84Sève (Lucien), « Traduire Aufhebung …. », op. cit., p. 122.

[85Martelli (Roger), « Refondations. Pour une nouvelle force à gauche », Regards, hors-série, 2007, p. 65.

[86Sève (Lucien), Commencer par les fins, op. cit., p. 94.

[87Sève (Lucien), « Traduire Aufhebung …. », op. cit., p. 116.

[88Sève (Lucien), Commencer par les fins, op. cit., p. 96.

[89«  Dépassement de l’apartheid », in Sève (Lucien), Commencer par les fins, op. cit., p. 327. Il ne serait donc pas non plus à abolir, comme l’a prétendu le mouvement anti-apartheid de l’Afrique du sud à l’ONU, mais seulement à dépasser, sans que l’on sache vraiment ce qu’il faudrait tellement en conserver, à l’instar du capitalisme.

[90Et là, contrairement au dépassementisme qui revendique de ne rien conserver des modes de production précapitalistes, pour réserver au capitalisme un sort de choix, Le Manifeste de 1848, répond avec des accents lyriques tout ce qu’il regrette : la bourgeoisie « a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a supprimé la dignité de l’individu devenu simple valeur d’échange ; aux innombrables libertés dûment garanties et si chèrement conquises, elle a substitué l’unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a substitué une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale ». Et si « la bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a détruit les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens variés qui unissent l’homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisé sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du ’paiement au comptant’ ». On est là aux antipodes du doux et linéaire progrès dépassementiste. Le Manifeste du parti communiste, édition bilingue, ES, 1972, p. 39.

[91Notons, au passage, que l’expression d’abolition du capitalisme est extrêmement rare sous la plume de Marx, qui préfère « abolition des classes » et « abolition du salariat ». Tous les régimes d’exploitation coexistent bien et sont en effet traités de manière collective (esclavage, servage ET capitalisme) et sans différence de vocabulaire. Cf. Engels (Friedrich), Principes du communisme, 1847 : « Chaque esclave est la propriété d’un seul maître et a, du fait même de l’intérêt de ce maître une existence assurée, aussi misérable soit-elle. (…) L’esclave n’est pas soumis à la concurrence, au contraire du prolétaire plongé dans la concurrence dont il ressent toutes les fluctuations. (…) L’esclave peut donc avoir une existence meilleure que celle du prolétaire, mais le prolétaire appartient à un stade supérieur du développement de la société et il se situe lui-même à un stade supérieur à celui de l’esclave. L’esclave se libère en abolissant, de tous les rapports de propriété privée, le seul rapport d’esclavage et en devenant alors seulement prolétaire lui-même : le prolétaire ne peut se libérer qu’en abolissant la propriété privée en général », Engels (F), « Principes du communisme », in Le Manifeste, op. cit., p. 199.

[92Ibid. La seule faveur, comme on le voit, est celle de mieux préparer à la révolution communiste.

[93Jospin (Lionel), Le monde comme je le vois, Gallimard, 2005, p. 292-293.

[94« Concept qui représente un indéniable changement d’ère par rapport au marxisme et au léninisme traditionnels », Sève, Commencer par les fins …, op. cit., p. 98. Lequel concède néanmoins au passage un lien avec des « intuitions » de « révolution pacifique » chez Marx et Lénine. Il y avait en réalité plus que des intuitions : des efforts et des espoirs, et qui n’ont nullement éprouvé le besoin de renoncer à l’abolition du capitalisme, ni à discréditer les révolutions.

[95Sève (Lucien), « Le communisme est mort, vive le communisme », Assemblée extraordinaire du PCF, 8-9 décembre 2007. http://communistesunitaires.over-blog.com/article-13751413.html.

[96En réponse à un congrès des jeunesses communistes qui venait d’adopter dans ses textes, après des années de lutte interne, le principe d’un « socialisme du XXI° siècle », in Sève (Lucien), « Pour un communisme authentiquement renouvelé », 15 août 2010, http://alainindependant.canalblog.com/archives/2010/08/15/18814444.html.

[97Social-démocratie qui fut fort longtemps bien plus forte et bien plus socialiste que de nos jours.

[98Car s’il faut à juste titre saluer les formidables acquis sociaux français liés notamment à l’existence d’un parti communiste et d’un syndicalisme puissants, il convient d’y associer les acquis sociaux du travaillisme britannique, des social-démocraties allemande, autrichienne ou suédoise. Et pourquoi ne pas en déduire que ces partis étaient également révolutionnaires, comme Guy Mollet le réclamait pour certains d’entre eux ? Et pourquoi, faire si peu de cas des acquis sociaux des ex-pays socialistes ?

[99Dans un contexte où ceux-ci constituent une petite minorité de la nation française. Car, idéologie dominante oblige, les arguments dépassementistes emporteraient naturellement sinon l’adhésion du moins la non-objection de la majorité, peut-être assortie de perplexité mêlée d’ironie quant à une découverte si tardive et si emphatique, de la positivité du capitalisme.

[100C’est Lucien Sève lui-même qui se présente comme répondant à « des milliers de communistes [qui] se sont imaginés, et croient encore, que le passage terminologique d’abolition à dépassement du capitalisme dans les textes des refondateurs communistes puis les documents récents du parti dissimulerait une reculade réformiste ». Sève (Lucien), Commencer par les fins, op. cit., p. 96.

[101La polémique engagée en 1999 a focalisé la controverse linguistique dans ce qui avait été appelé les «  marqueurs  » du communisme, principalement dans le Manifeste du parti communiste de 1848, et elle s’est largement identifiée durant plus d’un quart de siècle à la retraduction, dressée comme un drapeau, d’un passage de l’Idéologie allemande (1845-1846) : « Nous appelons communisme le mouvement réel qui dépasse l’état de choses actuel », dépasse remplaçant ici abolit, qui figure dans les traductions classiques.

[102En attendant, seule l’histoire écoulée sert d’argument. Mais chacun y puisera à l’envie les exemples et les enseignements de son choix.

[103Theuret (Patrick), AKMR, op. cit.

[104Theuret (Patrick), AKMR, op. cit. Les citations incises sont tirées de Sève (Lucien), Commencer par les fins, p. 96.

[105Nous ne revenons pas ici en détail sur la querelle de traduction amplement développée dans l’Esprit de la révolution, op. cit., dans ses trois premiers chapitres et dans AKMR, op. cit.

[106Sève (Lucien), « Traduire Aufhebung … », op. cit., p. 118.

[107Sève (Lucien), « Traduire Aufhebung … », op. cit., p. 120-121, 123-126. L’expression « logico-philosophique » y revient à dix reprises dans cet article, pour s’assurer de la supériorité du raisonnement sur le vocabulaire militant.

[108Theuret (Patrick), AKMR, op. cit. Les citations incises sont tirées de Sève (Lucien), « Traduire Aufhebung … », op. cit. Nous optons ici pour la thèse la plus récente de Sève, révisant sans l’avouer celle de 1999. Dans Commencer par les fins au contraire, l’abolition avec Aufhebung avait été expressément rejetée surtout pour Le Manifeste.

[109Sève (Lucien), Commencer par les fins, op. cit., p. 96-97.

[110Pour mesurer le degré de proximité et de critique de Marx vis-à-vis de Hegel il est hautement instructif de lire ou relire la postface à la deuxième édition allemande du 24 janvier 1873, in Marx (K), Le Capital livre I, Quadrige, op. cit., p. 17-18.

[111Il figure aux pages 95 et 96 de Sève (Lucien), Commencer par les fins, op. cit. Nous l’avons résumée ainsi : « 1- On trouve chez Marx beaucoup d’abolitions. 2- Il faut y distinguer celles qui procèdent du terme Aufhebung, des autres. 3- Il faut distinguer à son tour deux sens dans Aufhebung, un sens commun (équivalent à abolition ou suppression), et un sens théorique. 4- Ce dernier est celui « plus dialectique » défini par Hegel sous forme d’un triptyque : suppression + conservation + élévation, que Marx reprend tel quel. 5 - C’est ce sens-là qu’il faut attribuer à Aufhebung, contre la « traduction classique » par « abolition ». 6- Pour s’en distinguer, le terme proposé pour ce sens précis est « sursomption » chez Hegel et « dépassement » chez Marx. 7- Retour au point 2 : quand il veut vraiment dire abolition ou suppression ? Marx utilise de « tout autres mots », à savoir Abschaffung et Beseitigung qui sont donc, au contraire, dûment validés pour signifier « abolition » (avec un seul sens et non trois), au contraire d’Aufhebung. 8- Cette différence est en « toute clarté » appuyée sur l’étymologie d’Aufhebung telle que présentée par Hegel ». Cf. Theuret (Patrick), AKMR, op. cit.

[112Martelli (Roger), « Lucien Sève. La piste Marx », Regards, 2004.

[113Martelli (Roger), « Dépasser le capitalisme ? Arguments pour un objectif et une méthode », 11/3/2006.

[114Theuret (Patrick), L’Esprit de la révolution, op. cit. « Chapitre III : Original et traduction : le Manifeste, le Capital », p. 83-128, et annexes p. 589-614.

[115Theuret (Patrick), L’Esprit de la révolution, op. cit., ainsi qu’AKMR, op. cit.

[116Sève (Lucien), Comment traduire Aufhebung dans les écrits de Marx et d’Engels, 2002. Texte non publié, communiqué à l’auteur en 2016, comme contribution au débat. Pour l’essentiel ce texte est repris dans Sève (Lucien), « Traduire Aufhebung … », op. cit.

[117Car inutile pour la thèse dépassementiste, comme un débordement excessif, et d’autre part très simple à réfuter.

[118Hegel (GWF), Science de la logique, 1812 pour la première édition, et 1832 pour la dernière, posthume. Il existe plusieurs éditions disponibles en langue française, elles aussi travaillées par une querelle sémantique, la traditionnelle traduction par suppression ayant été remplacée par certains par le néologisme sursomption.

[119Sève (Lucien), Commencer par les fins, op. cit., p. 96.

[120Le verbe latin tollere a engendré le verbe italien togliere qui signifie toujours « enlever, ôter » mais aussi « reprendre », comme aufheben, c’est-à-dire retirer, soustraire, dans un but de conservation (dictionnaire Collins), conférant une destination particulière à l’enlèvement. Le dictionnaire on line étymologique italien note également des sens secondaires comme celui de rimuovere, autrement dit écarter, destituer, comme dans l’exemple antique cité par Hegel : https://www.etimo.it/. Rien d’extraordinaire dans tout cela.

[121Sur l’étymologie d’Aufhebung depuis le VIIIème siècle et sur le précédent de tollere évoqué par Hegel, dans une citation de Cicéron, cf. L’Esprit de la révolution, p. 13-24.

[122Ou peut-être de très vieilles racines indo-européennes communes. Quoiqu’il en soit aufheben n’est pas issu de tollere.

[123Pour le raisonnement sous-tendant ce calcul approximatif comprenant toutes les Aufhebung non hégéliennes plus tous les autres termes (Abschaffung, Beseitigung, Vernichtung, etc.) sous lesquels Marx dit sans conteste abolition, cf. AKMR.

[124A partir de 2002 Sève ne se réclame plus de cette vision exclusive, mais sans désavouer sa position de 1999. Dès lors sa revendication du droit de traduire dans quelques cas très rares et circonscrits par dépassement, qui, par principe, est de sa propre responsabilité et liberté, ce que Marx n’a à notre connaissance jamais validé dans ses propres traductions, ne l’autorise pas, pour autant, à disqualifier les choix réalisés par ce dernier et ses traducteurs (abolir/supprimer/détruire/anéantir) comme de l’extravagance, trahissant l’intelligence de Marx, et portant la responsabilité de conséquences « inévaluables. »

[125« Il faut du temps et de l’expérience avant que les ouvriers, ayant appris à distinguer entre la machine et son emploi capitaliste, dirigent leurs attaques non contre le moyen matériel de production, mais contre son mode social d’exploitation » Marx (Karl), Le Capital Livre premier, Editions sociales, 1976, p. 303. En faisant ici référence explicitement au mouvement anglais dénommé « luddisme », il convient de reconnaître depuis E.P Thomson et les longs développements qu’il y consacre dans sa monumentale Formation de la classe ouvrière anglaise, Points, 2012, que sous ce nom sont regroupés des événements et des formes de lutte des classes et de masse, sur près d’un siècle, où l’on puise à des sources d’une extrême richesse pour la formation de la conscience de classe, du syndicalisme, et de l’organisation politique révolutionnaire clandestine.

[126Manière, dans ce contexte du socialisme Est-européen d’estimer avoir résolu à l’avance les contradictions post-révolutionnaires auxquelles il était confronté, sans en avoir posé chez soi les prémices matérielles : à savoir la prise du pouvoir politique, la révolution elle-même, et les premiers pas de l’expérience qui s’ensuit.

[127Sur les usages de la langue commune chez Hegel cf. chapitre VIII, Esprit de la Révolution, op. cit., p. 347-410.

[128Où Dieu, bien plus que les hommes, est selon lui moteur de ces transformations.

[129« Les philosophes ont seulement interprété différemment le monde, ce qui importe c’est de le changer », in Labica (Georges), Thèses sur Feuerbach, PUF, 1987, p. 23.

[130Bien qu’effectivement, dans sa Remarque, Hegel ne développe son commentaire qu’avec Aufhebung, terme le plus courant, mais aussi qui, dit-il, a la chance d’être employé justement dans divers sens qu’il peut reprendre à son compte.

[131Le faire reviendrait à épouser une pure vision incantatoire, en conférant une valeur extraordinaire, quasi magique, à un terme particulier. Rappelons que dans Commencer par les fins, en 1999, Lucien Sève présente ces deux termes d’Abschaffung et de Beseitigung, comme signifiant exclusivement abolition « pure et simple », autrement dit sans conservation ni élévation possibles, par opposition au riche concept d’Aufhebung, doté de trois significations articulées.

[132Tandis que certains traducteurs de Hegel suggèrent ici de traduire par le néologisme sursomption, lequel éloigne encore davantage de la langue populaire et des luttes contre le capitalisme.

[133Hegel (G.W.F.), La raison dans l’histoire, op. cit., p. 74.

[134Cette citation de Martin Heidegger est tirée du tome 53 de son œuvre intégrale (p. 76). Son traducteur et commentateur François Fédier l’affectionne particulièrement. Nous avons choisi sa traduction de 1999 lors d’une conférence publiée sous le nom « L’intraduisible ». En 2004, dans « Comment traduire ʺEreignisʺ  », il préférera « Dis-moi ce que tu penses de la traduction, et je te dirai qui tu es ». La phrase de Heidegger est : « Sage mir, was du vom Übersetzen hälst, und ich sage dir, wer du bist ». Fédier (François), Entendre Heidegger, Pocket, 2013, p. 127-129.

[135Sève (Lucien), Communisme ?, 2019, p. 19, note 13. Cette re-re-traduction est confirmée p. 67, 118, 276 et 625. Nous écrivons « sans expliquer », car dans le même temps, un long passage du même ouvrage (p. 237-243), reprend l’essentiel de son article à Actuel Marx, ou est réaffirmé avec force son dépassementisme, avec ses exemples ou, dit-il, on serait « obligé » de traduire Aufhebung par dépassement, mais sans préciser alors qu’il faudrait en exclure désormais le principal d’entre eux : la citation de LIdéologie allemande.

[136Traduire, AM/2018, op. cit., p. 124, 125 et 123.

[137Il ajoutait que Marx et Engels avaient alors ouvert, « fugitivement mais avec une force de suggestion exceptionnelle (…) une idée dont l’intelligence effective aurait pu changer beaucoup de choses dans la culture communiste dominante du XXe siècle, et peut-être par là dans son destin même ». Le but était de l’opposer à toute l’expérience révolutionnaire menée depuis, mais qui achevait surtout de montrer que la retraduction n’était que la superposition rétrospective imposée de ses propres opinions.

[138Ce dont Sève s’était débarrassé en 2002 d’un revers de manche avec l’argument suivant lequel « cette phrase porte de façon implicite contradiction directe à la précédente. »

[139Ou bien encore le vieux « il faut le tuer » de Bertold Brecht ou le plus récent « abattre  » cher à Frédéric Lordon.

[140C’est ainsi que nous analysons le document de 2002 de Sève (L), Comment traduire Aufhebung dans les écrits de Marx et d’Engels, Cf. Theuret (Patrick), AKMR, op. cit. Ce document resté dans les tiroirs durant 18 ans arrivait à la conclusion inverse des arguments exposés en 1999, et dont les grandes lignes ont été exposées dans « Traduire Aufhebung… », op. cit.

[141En particulier rien ne s’oppose a priori à intégrer dans une perspective abolitionniste les catalogues de mesures préconisées par les uns ou les autres (individuellement ou collectivement) sur ce que serait un dépassement du capitalisme, ce qu’il faudrait faire ou ne pas faire. Le débat est alors transposé sur le terrain de ces mêmes mesures et principes invoqués, sans égard pour le choix entre abolition et dépassement. La question étant à chaque fois de préciser les prérequis politiques indispensables pour les mettre en œuvre, lesquels feront alors inévitablement resurgir ce même débat de fond : réforme ou révolution autrement dit dans ou hors du système capitaliste.