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Günther Anders et nos catastrophes

Par Florent Bussy (éditions « Le passager clandestin », collection « Précurseurs de la décroissance », 132 pages, 10 €)

par Denis COLLIN, le 3 septembre 2020

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Günther Anders, né en 1902 à Breslau et mort en 1992 à Vienne, est un phi­lo­so­phe alle­mand encore trop peu connu. Trop peu connu parce qu’on a beau­coup de mal à le faire ren­trer dans les cases des « grands cou­rants de la phi­lo­so­phie », quoi­que, à bien des égards, on pour­rait le rap­pro­cher des phi­lo­so­phes de l’école de Francfort ou d’Ernst Bloch, avec les­quels il a en commun de conce­voir la phi­lo­so­phie comme « théo­rie cri­ti­que ». Sa manière de phi­lo­so­pher est très aty­pi­que : il part d’anec­do­tes, de récits pour en tirer pro­gres­si­ve­ment des leçons phi­lo­so­phi­ques de la plus haute impor­tance. Le livre de Florent Bussy a le grand mérite de res­ti­tuer les gran­des lignes de la pensée de Günther Anders en mon­trant com­ment ses ana­ly­ses sont aujourd’hui plus per­ti­nen­tes que jamais.
Le livre est divisé en deux par­ties : une intro­duc­tion par Florent Bussy et un choix de textes (notam­ment extrait d’Obsolescence de l’homme) qui per­met­tent de se faire une idée de l’œuvre d’Anders. Après avoir retracé le par­cours d’Anders, l’auteur ana­lyse son œuvre sous trois angles : penser nos catas­tro­phes, obso­les­cence, décrois­sance. Que ceux que le mot décrois­sance pour­rait chif­fon­ner ne n’arrê­tent pas là ! Le point de départ, pour com­pren­dre Anders c’est l’apo­ca­lypse, car l’apo­ca­lypse a déjà eu lieu : entre l’exter­mi­na­tion indus­trielle des Juifs d’Europe et Hiroshima, le XXe siècle a montré dra­ma­ti­que­ment ce qu’était la logi­que du sys­tème économique capi­ta­liste dès lors que plus rien ne vient lui faire obs­ta­cle. C’est la logi­que de la déshu­ma­ni­sa­tion et de la méca­ni­sa­tion de la vie humaine. « Qu’on détruise la vie ou qu’on détruise l’huma­nité, il s’agit bien de catas­tro­phes tota­les. L’his­toire ne peut plus être la même après de tels événements et la han­tise col­lec­tive devrait être qu’ils se pro­lon­gent (…) » (29) La lec­ture d’Anders doit nous conduire à détruire l’opti­misme naïf des Lumières et Bussy ajoute : « L’apo­ca­lypse ne se réduit donc pas aux géno­ci­des et à l’inven­tion de la bombe, de nou­vel­les formes en sont pos­si­bles. Les crises écologiques et l’acca­pa­re­ment des riches­ses par un petit nombre se pro­dui­sent également du fait du culte de la per­for­mance et de la pro­duc­tion pour la pro­duc­tion (crois­sance). » (32) Ce qui rend pos­si­ble ce déve­lop­pe­ment mons­trueux, c’est le « déca­lage pro­mé­théen », c’est-à-dire l’écart entre ce que nous met­tons en branle et le manque de savoir réel des consé­quen­ces.

L’obso­les­cence de l’homme est la situa­tion réelle de l’homme moderne et c’est la consé­quence du déve­lop­pe­ment du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, un mode de pro­duc­tion qui déva­lo­rise les métiers et déva­lo­rise les objets. La « société de consom­ma­tion » n’est pas une société où les pro­duits de l’ingé­nio­sité humaine sont admi­rés et chéris, mais une société où, à peine acquis, ils ont perdu toute valeur et doi­vent être rem­pla­cés par d’autres. La consom­ma­tion n’est plus une satis­fac­tion, mais un devoir ! Mais l’obso­les­cence des choses pré­pare celle de l’homme : face aux machi­nes, l’homme semble si mala­droit, si impar­fait, si impro­duc­tif qu’il finit par avoir honte de cette marque indé­lé­bile : il est né et n’a pas été fabri­qué. Là encore, à l’époque de la PMA et de la fabri­ca­tion des bébés, à l’époque de la pré­ten­due « intel­li­gence arti­fi­cielle » quand toute une pro­pa­gande nous invite à mettre cha­peau bas devant l’intel­li­gence des machi­nes, les ana­ly­ses d’Anders trou­vent une sin­gu­lière réson­nance.

Sommes-nous condam­nés à assis­ter impuis­sants aux nou­veaux pas vers la déshu­ma­ni­sa­tion, à la des­truc­tion de l’huma­nité ? Anders insiste sur l’impé­ra­tif moral de résis­tance, sur la néces­sité de com­pren­dre et de faire com­pren­dre ce qui est en jeu. Ce fai­sant, on parie sur l’intel­li­gence humaine, sur la capa­cité que nous avons encore à sortir de l’enchan­te­ment des images et à recou­vrer le sens de la liberté. Le pari est peut-être risqué, mais avons-nous vrai­ment d’autres pos­si­bi­li­tés ?
Le 3 sep­tem­bre 2020 — Denis Collin

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