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L’engagement d’Arnaud Montebourg

par Denis COLLIN, le 11 mars 2021

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Arnaud Montebourg, L’engagement, Editions Grasset 2020, 416 pages.

Arnaud Montebourg a conçu son livre, L’enga­ge­ment, comme l’annonce de son retour sur la scène poli­ti­que et le pre­mier test en vue d’une éventuelle can­di­da­ture à la pré­si­dence de la République pour 2022. Si on cher­che un pro­gramme et une stra­té­gie, on risque d’être déçu. Car le propos n’est pas là. Il s’agit d’un récit plus thé­ma­ti­que que chro­no­lo­gi­que de l’expé­rience gou­ver­ne­men­tale du minis­tre du redres­se­ment pro­duc­tif devenu minis­tre de l’économie entre 2012 et 2014. Quelques retours en arrière et l’expé­rience de « Bleu, Blanc, Ruche » jet­tent des lumiè­res sur le par­cours d’Arnaud Montebourg, mais le centre du livre est bien un récit et un bilan de l’expé­rience gou­ver­ne­men­tale. En 2013, mon ami Jacques Cotta avait publié L’impos­teur (éditions Balland), consa­cré à la pré­si­dence Hollande. L’enga­ge­ment vient appor­ter de l’eau à ce moulin. Vu de l’inté­rieur, le « hol­lan­disme » est encore pire, si cela est pos­si­ble, que ce pou­vait mon­trer la simple connais­sance des faits publics.

Deux moments clés dans ce livre : en pre­mier lieu, la capi­tu­la­tion en rase cam­pa­gne devant Mittal et la tra­hi­son, sans la moin­dre honte, des enga­ge­ments de la cam­pa­gne pré­si­den­tielle, pris par Hollande, perché sur le toit d’une camion­nette, fai­sant cam­pa­gne devant les ouvriers de Florange, et leur assu­rant qu’il ne les tra­hi­rait jamais, qu’il ne serait pas un autre Sarkozy qui avait trahi les enga­ge­ments pris devant les tra­vailleurs de Gandrange. Mittal, le patron d’Arcelor, vou­lait fermer Florange et ne vou­lait sur­tout pas d’un repre­neur qui aurait pu lui faire concur­rence. Les efforts d’Arnaud Montebourg pour empê­cher cette fer­me­ture furent vains : il avait trouvé un repre­neur — un entre­pre­neur fran­çais prêt à mettre de l’argent de sa poche — et pré­paré la natio­na­li­sa­tion tem­po­raire de l’usine de Florange afin de contour­ner l’obs­ta­cle Mittal. C’était peine perdue, car Hollande était décidé à céder à Mittal, comme il cède tou­jours aux puis­sants et, poi­gnar­dant dans le dos le minis­tre du redres­se­ment pro­duc­tif, il donna direc­te­ment son accord à Mittal. Commentaire de Macron : « le patron a baissé son bénard ». Hollande n’a pas agi sous la contrainte — une solu­tion alter­na­tive exis­tait — mais de par sa volonté indé­fec­ti­ble de se cou­cher et sur­tout de ne jamais être soup­çonné d’être socia­liste ! Pour cette tra­hi­son, il n’hésita même pas à se dres­ser contre toute la classe poli­ti­que, puis­que, de Mélenchon à Le Pen, tout le monde sou­te­nait la natio­na­li­sa­tion tem­po­raire.

Le deuxième moment est l’affaire d’Alstom et de son déman­tè­le­ment, là encore avec la tra­hi­son active de Hollande. Le rachat d’Alstom par General Electric est une véri­ta­ble opé­ra­tion de fli­bus­tiers menée par le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, la jus­tice amé­ri­caine et leurs com­pli­ces dans Alstom et au gou­ver­ne­ment. Cette opé­ra­tion a été rendue pos­si­ble parce qu’Alstom était diri­gée par l’un de ces repré­sen­tants du patro­nat fran­çais de la pire espèce, le nommé Patrick Kron, men­teur, dis­si­mu­la­teur, traî­tre à son pays, cupide et dénué de tout scru­pule. Là encore, une solu­tion alter­na­tive émerge, notam­ment la fusion Alstom-Siemens-Mitsubishi qui aurait fait naître un géant capa­ble de damer le pion à GE et de faire face à la concur­rence chi­noise. Mais, là encore, rien n’y fit. Hollande, sans remords, laissa vendre aux Américains une entre­prise qui cons­trui­sait, notam­ment, les tur­bi­nes des réac­teurs des cen­tra­les nucléai­res. On sait que Macron a joué un rôle impor­tant dans cette opé­ra­tion. Les action­nai­res, dont Bouygues se sont servis et tout ce monde ensuite se retrouve parmi les mem­bres du « tour de table » qui lance la can­di­da­ture Macron.

Beaucoup d’autres choses sont dites dans ce livre, sur les rap­ports France-USA ou France-Allemagne, sur les der­niers mois du gou­ver­ne­ment Valls I et la démis­sion de Montebourg sur la ques­tion de l’aus­té­rité et de l’obéis­sance aux dogmes de l’équilibre des comp­tes publics. Mais les por­traits valent aussi qu’on s’y attarde. Le por­trait de Hollande, un homme dépourvu de tout sens de l’hon­neur du pays, un petit cani­che qui va faire le beau devant Mme Merkel, à peine élu, pour l’assu­rer que le « mon ennemi, c’est la finance » n’était qu’une saillie de bate­leur en cam­pa­gne et que bien sûr, il ne ferait rien contre la finance. De la lec­ture de Montebourg on ne peut tirer qu’un pro­fond dégoût pour ce per­son­nage, petit magouilleur inca­pa­ble de rien pren­dre au sérieux des choses sérieu­ses. Montebourg aurait dû savoir, avant de s’enga­ger au côté de cet oli­brius, qu’il avait été l’un des « Gracques », ce « groupe de réflexion », patronné en sous-main par Jacques Delors et qui, au début des années 80, enga­gea un combat pour détruire ce qui res­tait de socia­liste au PS et le trans­for­mer en parti libé­ral. Que le PS ait choisi pour le diri­ger cet homme-là résume com­plè­te­ment le par­cours de ce parti à la dérive.

À côté de Hollande, le sinis­tre Jean-Marc Ayrault ne relève pas le niveau. Inamovible res­pon­sa­ble du groupe socia­liste au Parlement — il avait été sur­nommé Brejnev — l’ex-maire devenu « PM » n’a aucune idée, aucune vision inter­na­tio­nale et juge de toutes choses en fonc­tion de ses inté­rêts dans sa cir­cons­crip­tion d’élection.

Macron est dépeint comme une sorte de Fregoli, un artiste ita­lien, à cheval sur les deux der­niers siè­cles, capa­ble de chan­ger de cos­tume cent fois au cours du même spec­ta­cle. Montebourg aurait pu signa­ler que la photo de Fregoli dans Wikipedia montre une cer­taine res­sem­blance avec Macron. Ce der­nier est encore com­paré à Julien Doré, pour sa capa­cité à se mouler dans les inter­pré­ta­tions des autres tout en les déna­tu­rant. Transformiste et vedette de variété : voilà celui que Hollande a choisi comme secré­taire géné­ral adjoint de l’Élysée puis comme minis­tre de l’Économie. Montebourg avoue pour­tant s’être laissé séduire avant de se rendre compte que ce jeu de séduc­tion n’était bien qu’un jeu au ser­vice du pré­si­dent, un pré­si­dent pour lequel il mani­feste clai­re­ment son mépris. Drôle de monde.

On n’oubliera pas la des­crip­tion des hauts fonc­tion­nai­res de Bercy, caste bien fermée de gens préoc­cu­pés d’abord de leur car­rière, navi­guant entre la fonc­tion publi­que et le sec­teur privé, tou­jours prompts à vanter le risque, pour les autres, eux qui ne pren­nent jamais aucun risque. Pour tous ces gens, le bien public n’est qu’un vain mot, bien déci­dés qu’ils sont à résis­ter à toute vel­léité poli­ti­que qui pour­rait mettre en ques­tion le sys­tème dont ils tirent le plus grand profit.

Que conclure de tout cela ? On ne peut s’empê­cher, devant la des­crip­tion de cette cala­mi­teuse classe poli­ti­que, de penser que Daniel Cordier avait peut-être raison quand il affir­mait que la France ne s’était jamais remise de l’effon­dre­ment de 1940 et de cette étrange défaite dont Marc Bloch diag­nos­ti­que la cause dans la faillite des élites. De Gaulle, maître des illu­sions, nous avait fait croire que nous avions sur­monté le trau­ma­tisme de la débâ­cle, mais Arnaud Montebourg nous montre une caste de gens qui ne croient à rien, sur­tout pas à leur pays, et sont sur­tout avides de ramper devant leurs maî­tres amé­ri­cains et leurs sous-maî­tres alle­mands.

Comment sortir de là ? Tout le livre tourne autour du slogan de Montebourg, « made in France » qui seul devrait per­met­tre de sauver l’emploi et la vita­lité du pays — un pays dont l’appa­reil indus­triel n’a cessé de se défaire et dont le poids dans le monde est en passe de deve­nir négli­gea­ble. Mais le « made in France » sup­pose que l’on torde le bras de la classe capi­ta­liste fran­çaise qui n’y est nul­le­ment inté­res­sée. Montebourg fait l’éloge du PDG de PSA, Tavarès, mais Tavarès est devenu diri­geant de Stellantis dont le siège est aux Pays-Bas et qui se pré­pare à tout miser sur la mon­dia­li­sa­tion de la pro­duc­tion, en uti­li­sant plei­ne­ment les usines FIAT en Pologne ou Citroën en Chine. Montebourg, sorte de saint-simo­nien rêveur, appelle de ses vœux une alliance entre le patro­nat patriote et les ouvriers. Mais qui, Montebourg mis à part, sou­haite une telle alliance ? Où sont les forces socia­les et poli­ti­ques qui pour­raient la porter ? Réhabiliter le rôle de l’État ? Fort bien, mais qui le sou­haite ? Et contre qui fau­drait-il l’impo­ser ? Et sur­tout com­ment est-ce pos­si­ble tant que la dis­ci­pline poli­ti­que prin­ci­pale est celle de l’UE, au sujet de laquelle on regret­tera que l’auteur soit si dis­cret. La « démon­dia­li­sa­tion » serait une rup­ture bru­tale et pro­vo­que­rait des affron­te­ments sérieux, d’autant les cou­ches atta­chées idéo­lo­gi­que­ment et maté­riel­le­ment à la mon­dia­li­sa­tion sont loin de se limi­ter aux seuls grands patrons.

Il y a plu­sieurs autres ques­tions sur les­quel­les nous n’avons aucune véri­ta­ble piste. Par exem­ple, la fameuse « tran­si­tion énergétique ». Montebourg rap­pelle qu’il avait créé de nom­breux grou­pes de tra­vail sur des ques­tions enga­geant l’avenir — ainsi un groupe tra­vaillait sur la voi­ture consom­mant 2 litres au cent, une idée bien plus intel­li­gente que la folie de la voi­ture électrique. Tous ces grou­pes ont été dis­souts par Macron. Mais que pro­pose le poten­tiel can­di­dat Montebourg ? On peut espé­rer avoir pro­chai­ne­ment des répon­ses, mais le temps com­mence à pres­ser !

Un livre à lire, donc. Mais un livre qui sou­li­gne dra­ma­ti­que­ment l’urgence de recons­truire une pensée et un mou­ve­ment socia­lis­tes dignes de ce nom.

Denis COLLIN — 11 mars 2021