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« Continuité pédagogique » confinée

Ils en rêvaient, le coronavirus l’a permis !

par Antoine BOURGE, le 10 avril 2020

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A l’heure où écoles, collèges, lycées et universités sont fermés pour cause de confinement, les enseignants n’ont jamais été aussi remerciés et salués pour leur travail par le ministre de l’Éducation Nationale, certainement pour rattraper les propos de Mme Ndiaye révélateurs du mépris gouvernemental. Pourtant, n’est-il pas illusoire d’ériger la « continuité pédagogique » en triomphe quand l’école numérique prend le pas sur la transmission et le baccalauréat réduit à néant ?

Premières réactions

Reprise des cours après les vacan­ces « d’hiver », le coro­na­vi­rus est déjà connu, la Chine confine la région de Hubei et le virus se pro­page à toute vitesse en Italie, les « clus­ters » sont censés cir­cons­crire les cas sur le sol fran­çais. Deux pro­fes­seurs l’un arri­vant de Vénétie et l’autre de Haute-Savoie s’inter­ro­gent sur la per­ti­nence de repren­dre le tra­vail compte tenu de la forte conta­gio­sité du virus. Un pro­fes­seur peut être en contact avec 150 à 400 élèves par semaine (selon les dis­ci­pli­nes et la taille de l’établissement) dans sa salle de classe, sans comp­ter les autres pro­fes­seurs, les sur­veillants, les agents de ser­vice, la direc­tion et poten­tiel­le­ment les parents d’élèves... Mais le rec­to­rat a estimé qu’il n’était pas néces­saire de pren­dre cette pré­cau­tion. Heureusement, il semble qu’il n’y ait pas eu de consé­quen­ces liées à cette déci­sion.

Cette anec­dote montre com­bien toute cette affaire a été trai­tée avec des négli­gen­ces sem­bla­bles au nuage de Tchernobyl. Chacun se sou­vien­dra des propos de J-M. Blanquer sur France Info le jeudi 12 mars au matin, « Nous n’avons jamais envi­sagé la fer­me­ture totale (…). La liste va néces­sai­re­ment s’allon­ger, c’est évident. ». Et le soir même, E. Macron annon­çait la fer­me­ture de tous les établissements.

Mise en place de la « continuité pédagogique »

Le 12 mars, E. Macron déci­dait « la fer­me­ture des écoles, des col­lè­ges et des lycées aux élèves, par mesure de sécu­rité, à partir du lundi 16 mars et jusqu’à nouvel ordre » [1]. Cette déci­sion sou­li­gne le peut de cas fait de la santé des per­son­nels, qui dans cer­tains cas étaient appe­lés à se réunir lundi 16 mars dans les établissements pour les conseils de classe, les réu­nions parents-pro­fes­seurs, etc. et coor­don­ner la « conti­nuité péda­go­gi­que ». Finalement tout le monde reste chez soi et les seuls contacts se feront par écrans inter­po­sés.

Qu’entend le minis­tère par « conti­nuité péda­go­gi­que » ? Dans la cir­cu­laire du 13 mars [2] on trouve ceci : « La conti­nuité péda­go­gi­que se tra­duit, d’une part, par la conti­nuité des appren­tis­sa­ges et, d’autre part, par le main­tien de contacts humains (sic) entre les élèves et leurs pro­fes­seurs. ». La pre­mière partie ne pré­sente pas de dif­fi­culté à pre­mière vue, mais la deuxième inter­roge sur sa for­mu­la­tion ! On com­pren­dra plus loin dans cette cir­cu­laire que l’ensei­gnant doit tâcher de garder contact avec ses élèves via l’ENT (Espace Numérique de Travail), la mes­sa­ge­rie pro­fes­sion­nelle, et autres outils acces­si­bles via inter­net. Ainsi, la classe pourra se faire par visio­confé­rence ou les cours seront envoyés sur l’ENT, puis l’élève ten­tera de s’élever seul face au savoir, puis dépo­sera des exer­ci­ces sur cet espace numé­ri­que. Le pro­fes­seur pro­po­sera un cor­rigé type qui sera dif­fusé par le même canal ou une cor­rec­tion per­son­na­li­sée.

Problèmes de la « continuité pédagogique »

Sur le plan pra­ti­que

Que faire des élèves qui n’ont pas d’accès inter­net, pas d’ordi­na­teur ou de maté­riel infor­ma­ti­que adapté chez eux ? Réponse : on leur pro­po­sera de venir récu­pé­rer les cours et exer­ci­ces au sein de leur établissement sco­laire, mais le tra­vail effec­tué ne sera remis au pro­fes­seur qu’une fois le confi­ne­ment ter­miné. Où est passé le main­tien du contact humain entre élèves et pro­fes­seurs ? Comment s’assu­rer que les exer­ci­ces donnés seront com­pris sans un contact régu­lier ? Ce que révèle le confi­ne­ment c’est l’absence de plan préé­ta­bli par le minis­tère de l’Éducation Nationale en cas de crise [3].

En 2019, si peu d’élèves [4], selon les don­nées de l’INSEE, n’ont pas accès à inter­net ou à un équipement infor­ma­ti­que, 47,3% des Français ne savent pas uti­li­ser l’outil infor­ma­ti­que cor­rec­te­ment [5].

Certains ensei­gne­ments ne peu­vent pas se faire par le biais de l’outil infor­ma­ti­que. Par exem­ple, on pourra faire une expé­rience « vir­tuelle » en chimie mais elle ne pré­sa­gera pas de la capa­cité pra­ti­que à réa­li­ser cette expé­rience. De même, Sylvain Grandserre signale cette dif­fi­culté :

« Avec des élèves matu­res, moti­vés, impli­qués, équipés, habi­les dans l’usage de l’outil infor­ma­ti­que, sans soucis de connexion, de débit ou d’accès. Mais pour des écoliers ? Qui peut croire à cette farce ? A cette « mas­ca­rade » pour parler comme Mme Buzyn qui savait tout mais ne disait rien ? Qui croit qu’un enfant apprend à faire de la géo­mé­trie en regar­dant un écran ? » [6]

Que faire quand les pro­fes­seurs sont sous équipés eux-mêmes ? Ou bien éprouvent des dif­fi­cultés à uti­li­ser l’infor­ma­ti­que, consé­quence directe de l’ame­nui­se­ment sys­té­ma­ti­que de la for­ma­tion ? A ce sujet cer­tains syn­di­cats ont alerté sur le fait que pour deman­der à ses agents de télé-tra­vailler le minis­tère devait four­nir le maté­riel néces­saire à l’accom­plis­se­ment du tra­vail [7] et que le sou­hait de télé-tra­vailler devait être expres­sé­ment demandé par l’agent [8].

Sur le plan éthique

Par delà l’ama­teu­risme gou­ver­ne­men­tal, il faut se deman­der si l’ins­ti­tu­tion est capa­ble de garan­tir l’accès à l’ins­truc­tion pour tous au sein du cercle privé et si cela est sou­hai­ta­ble tant pour le res­pect de la vie privée des famil­les que celle des ensei­gnants. Quel res­pect de la vie privée y a-t-il quand le pro­fes­seur se filme chez lui pour faire cours ? Quelles « intru­sions » de l’ins­ti­tu­tion chez les famil­les ?

Est-il judi­cieux sur le plan de la santé et réa­liste de deman­der aux plus jeunes, de l’école mater­nelle au col­lège, de passer plu­sieurs heures par jour devant des écrans ? De nom­breu­ses études démon­trent que l’uti­li­sa­tion inten­sive des ordi­na­teurs ou autres tablet­tes numé­ri­ques est néfaste au bien-être [9] et peut mener à l’appa­ri­tion de cer­tains trou­bles et addic­tions. Fatigue, migrai­nes, trou­bles mus­culo-sque­let­ti­ques, irri­ta­bi­lité, stress, dépres­sion...

En classe le pro­fes­seur peut agir pour remet­tre un élève au tra­vail car il a une prise directe sur lui. Dans ce contexte, bien que J-M. Blanquer annonce que 15% des élèves n’ont pas accès au cours en ligne, une pro­por­tion bien plus impor­tante d’élèves se connecte à l’ENT mais ils ne don­nent aucun signe de vie. Pour diver­ses rai­sons : télé-tra­vail des parents qui eux-mêmes uti­li­sent le seul ordi­na­teur fami­lial, faute de moti­va­tion, faute d’un envi­ron­ne­ment pro­pice au tra­vail, faute de suivi des parents, faute de com­pré­hen­sion des devoirs donnés... Un témoi­gnage trouvé sur le site cafe­pe­da­go­gi­que n’est qu’un exem­ple parmi d’autres :

« Albert, Aïssam, Adrien, Jean Christophe et Aline ensei­gnent en lycée pro­fes­sion­nel. Que cela soit en CAP ou bac pro­fes­sion­nel, tous reconnais­sent ne tou­cher depuis la fer­me­ture des lycées qu’une mino­rité de leurs élèves. Alors quand on parle de conti­nuité péda­go­gi­que, Alice raille un peu le concept. « On est dans la conti­nuité pour le coup, j’ai seu­le­ment des retours d’un quart de mes élèves, un peu comme en classe… Il y a donc conti­nuité, nos décro­cheurs habi­tuels sont les mêmes en effet… ». Les télé­pho­nes por­ta­bles sont les meilleurs amis de ces profs. Communiquer avec leurs élèves est la prio­rité, alors WhatsApp, Skype, Facetime devien­nent leurs outils de tra­vails pri­vi­lé­giés. Réactivité, sys­tème D comme débrouille, voilà qui décrit bien ces ensei­gnants qui se bat­tent pour ne pas perdre le lien, déjà ténu, avec leurs élèves. »

La rela­tion péda­go­gi­que ne peut fonc­tion­ner uni­que­ment par ordi­na­teur inter­posé, ou cela revient à penser que l’élève s’appro­prie auto­ma­ti­que­ment ce qu’on lui donne à lire ou à obser­ver ? Après tout, le terme « appre­nant », qui rem­place aujourd’hui celui d’« élève », sug­gère cette auto­no­mie dans la démar­che d’acqui­si­tion de connais­san­ces. Mais chacun prend cons­cience dans la situa­tion actuelle, si tou­te­fois on devait en douter, que le pro­fes­seur joue un rôle indis­pen­sa­ble à l’élévation. Denis Kambouchner le for­mule ainsi :

« De quel­que manière qu’on prenne les choses, la ques­tion posée par la nou­velle omni­pré­sence du numé­ri­que est celle de la dimen­sion humaine de l’éducation sco­laire. Un logi­ciel éducatif peut com­por­ter les arbo­res­cen­ces les plus sophis­ti­quées, et répon­dre de manière per­ti­nente à toutes sortes d’ini­tia­ti­ves ou de répon­ses de l’« appre­nant » : pour­tant, il n’existe pas et il n’exis­tera jamais de pro­fes­seur vir­tuel – pas plus , serait-on tenté de dire, que de parent vir­tuel. Parmi les besoins pre­miers des enfants, des ado­les­cents, des jeunes gens, il faut comp­ter le contact direct avec une parole adulte qui ne soit ni pré­fa­bri­quée ni pré­pro­gram­mée, mais formée exprès pour eux (cet ajus­te­ment spé­ci­fi­que et comme tel ima­gi­na­tif étant d’ailleurs au prin­cipe de toute effi­ca­cité péda­go­gi­que). (…) Ils ont besoin en pre­mier lieu d’une parole qui non seu­le­ment fixe des règles et réponde à leurs ques­tions les plus immé­dia­tes, mais les incite à aller voir ce qu’ils n’ont pas vu, fasse appel à leur juge­ment, et d’abord repré­sente auprès d’eux un juge­ment à la fois bien­veillant et exact. » [10]

Misère de l’enseignement « numérique »

Le sens des mots

Alors que les ensei­gnants sont les garants de l’uti­li­sa­tion d’un voca­bu­laire précis, nos élites minis­té­riel­les usent les mots. La langue de bois colo­nise les dis­cours poli­ti­ques, c’est ce que font les minis­tres quand ils « font de la péda­go­gie », c’est-à-dire vous expli­quent ce que le gou­ver­ne­ment a décidé dans son inté­rêt ou celui de ses amis mais pas dans celui du bas peuple qui devra se serrer la cein­ture et accep­ter les déci­sions sans bron­cher ; le gou­ver­ne­ment orga­nise la « concer­ta­tion » qui rem­place les « négo­cia­tions »... Quand le gou­ver­ne­ment bran­dit l’« école numé­ri­que » on se four­voie­rait en pen­sant que nom­breux pro­fes­seurs seront recru­tés (bien au contraire et on y revien­dra plus loin) ou que l’école mettra l’accent sur les mathé­ma­ti­ques.

Comparons deux défi­ni­tions. Celle de « numé­ri­que » dans son accep­tion infor­ma­ti­que : « (en par­lant d’un appa­reil) qui dési­gne ou repré­sente des nom­bres ou des gran­deurs phy­si­ques aux moyens de chif­fres. » [11], et celle d’ « infor­ma­ti­que » : « Science du trai­te­ment ration­nel, notam­ment par machi­nes auto­ma­ti­ques, de l’infor­ma­tion consi­dé­rée comme le sup­port des connais­san­ces humai­nes et des com­mu­ni­ca­tions dans les domai­nes tech­ni­que, économique et social (b.o.e.n., 26 févr. 1981, n°8). » [12]. Par abus de lan­gage les érudits minis­té­riels rédui­sent leur néo­lo­gisme (« le numé­ri­que ») à l’adjec­tif nor­ma­le­ment asso­cié à un appa­reil (par exem­ple un réveil matin méca­ni­que ou un réveil matin numé­ri­que) en omet­tant l’uti­li­sa­tion qui en est faite (donner l’heure). Le type d’appa­reil (ordi­na­teur, tablette numé­ri­que, télé­phone mobile) sup­plan­te­rait-il donc ce qu’on en fait quand on parle d’école du « numé­ri­que », en relé­guant les savoirs au rang d’anti­qui­tés utiles comme sup­ports de jeux pour conso­les numé­ri­ques ?

La place crois­sante du « numé­ri­que » en classe est dénon­cée en tant que diver­tis­se­ment (au sens pre­mier du terme, ce qui détourne l’atten­tion) dans cet appel publié sur l’Obs :

« De la part de ceux qui nous enjoi­gnent d’uti­li­ser le numé­ri­que dans nos clas­ses (hié­rar­chie admi­nis­tra­tive, minis­tère, ins­pec­teurs et for­ma­teurs, ainsi que toute la classe poli­ti­que), nous n’enten­dons que des jus­ti­fi­ca­tions a pos­te­riori de ce qui paraît aller de soi : une trans­for­ma­tion impla­ca­ble de nos gestes quo­ti­diens, de notre lan­gage, de notre rap­port aux autres, de notre métier. »

Et plus loin :

« C’est bien parce qu’Internet ne peut pas amé­lio­rer l’ensei­gne­ment, mais qu’il est conçu pour détour­ner l’atten­tion, que les ingé­nieurs de la Silicon Valley en pro­tè­gent les écoles de leurs enfants. »

Les appa­reils numé­ri­ques au ser­vice de la péda­go­gie et du savoir ?

Le confi­ne­ment semble pro­pice à la méthode de la « classe inver­sée », très en vogue dans les uni­ver­si­tés nord-amé­ri­cai­nes. Pour résu­mer, cette méthode d’ensei­gne­ment consiste pour le pro­fes­seur à dif­fu­ser, en dehors du temps de la classe, un contenu théo­ri­que (la leçon écrite, audio ou vidéo) aux étudiants, qui sont censés en pren­dre connais­sance et for­mu­ler des ques­tions, soit sur des éléments non com­pris, soit sur des points à appro­fon­dir et à dis­cu­ter. Puis en classe, le pro­fes­seur tâche de répon­dre aux ques­tions et aide les étudiants à appro­fon­dir, sans reve­nir sur le contenu du cours, sup­po­sé­ment inté­gré. Ce qui peut être vala­ble pour des étudiants (et par­fois pour cer­tains lycéens) ne semble pas l’être pour des élèves encore intel­lec­tuel­le­ment imma­tu­res, pour qui l’ensei­gnant doit faire preuve d’inven­ti­vité péda­go­gi­que et s’adap­ter à leurs incom­pré­hen­sions immé­dia­tes et nom­breu­ses.

Après tout, on pour­rait aussi se dire que tel­le­ment de res­sour­ces sont acces­si­bles sur inter­net qu’un enfant pour­rait s’ins­truire sans ensei­gnants, puis­que l’élève a été rebap­tisé « appre­nant » et qu’il est « au centre ». Voici un extrait remet­tant en cause une telle concep­tion, pour­tant défen­due par des spé­cia­lis­tes (sic) de la ques­tion :

« « Les pos­si­bi­li­tés offer­tes par les tech­no­lo­gies numé­ri­ques pour s’infor­mer, se culti­ver et appren­dre en dehors de la classe, avant ou après le temps sco­laire, ont pour consé­quence la dé-linéa­ri­sa­tion de l’espace et du temps d’appren­tis­sage, un décloi­son­ne­ment et une plus grande ouver­ture sur le monde exté­rieur » (Becchetti-Bizot, in Lebrun et Lecoq, 2015, p. 5).

Tout cela repose sur beau­coup de confu­sions et d’inexac­ti­tu­des. Tout d’abord, il n’est pas dou­teux qu’une masse consi­dé­ra­ble d’infor­ma­tions est acces­si­ble très rapi­de­ment sur inter­net. Mais ces infor­ma­tions sont-elles néces­sai­re­ment des savoirs ? Pas tou­jours. Les tra­vaux de Gérald Bronner (2013) l’ont bien montré, le fonc­tion­ne­ment des moteurs de recher­che conduit à ce que les docu­ments confor­tant des croyan­ces très répan­dues (et qui font donc l’objet de nom­breu­ses recher­ches) appa­rais­sent de façon pri­vi­lé­giée. Par exem­ple une recher­che sur « Astrologie » va faire appa­raî­tre beau­coup d’arti­cles favo­ra­bles à l’astro­lo­gie (et des sites com­mer­ciaux) et beau­coup plus loin dans le clas­se­ment des res­sour­ces, des arti­cles scien­ti­fi­ques rela­tifs à l’astro­lo­gie. D’autant que les cher­cheurs sérieux pas­sent rare­ment leur temps à mul­ti­plier les mes­sa­ges sur inter­net pour réfu­ter la thèse selon laquelle la terre est plate. De même, les cli­mato-scep­ti­ques sont beau­coup plus actifs sur inter­net que les cher­cheurs du GIEC. Une recher­che sur la mon­naie et les ban­ques cen­tra­les va conduire à plus de sites com­plo­tis­tes qu’à des tra­vaux scien­ti­fi­que­ment vali­des, etc. Bref, toutes les infor­ma­tions ne sont pas des savoirs légi­ti­mes. Et pour dis­tin­guer les unes des autres il faut déjà maî­tri­ser des savoirs ! Internet est très utile pour ceux qui dis­po­sent déjà, sur un sujet donné, d’une base de connais­san­ces suf­fi­sante. Pour le néo­phyte, inter­net pro­cure une abon­dance d’infor­ma­tions ingé­ra­bles. Et ce n’est pas l’ensei­gne­ment de tech­ni­ques trans­ver­sa­les de recher­che docu­men­taire qui peut être vrai­ment utile. Un phy­si­cien reconnaî­tra faci­le­ment, dans son domaine, les sour­ces fia­bles de celles qui ne le sont pas, mais un économiste confronté à des textes rela­tifs à la phy­si­que aura bien des dif­fi­cultés à faire le tri (et réci­pro­que­ment).

Les savoirs (et pas seu­le­ment les infor­ma­tions) sont pré­sents sur inter­net. Mais ces savoirs (les arti­cles de revues scien­ti­fi­ques, les actes de col­lo­ques, les archi­ves, les don­nées sta­tis­ti­ques, etc.) qui exis­tent objec­ti­ve­ment ne sont pas pour­tant des connais­san­ces pour l’élève qui apprend. C’est tout l’enjeu du tra­vail didac­ti­que de trans­for­mer les savoirs (en soi) en connais­san­ces (pour soi). Or la classe inver­sée sup­pose que ce pas­sage des savoirs aux connais­san­ces est assuré par les élèves seuls, en dehors de l’école, et qu’au début de la séquence d’ensei­gne­ment il suffit de véri­fier qu’ils ont bien fait le tra­vail demandé à partir de la vidéo. C’est sup­po­ser résolu un pro­blème cen­tral : la trans­for­ma­tion des savoirs en connais­san­ces ne peut se limi­ter à la récep­tion d’infor­ma­tions (même en vidéo). Elle sup­pose des inte­rac­tions socia­les, et notam­ment le rôle du pro­fes­seur, qui doit repé­rer les obs­ta­cles aux appren­tis­sa­ges et donner aux élèves les moyens de les fran­chir. En exter­na­li­sant ce moment essen­tiel que cons­ti­tue la trans­for­ma­tion des savoirs en connais­san­ces, le risque est fort de mettre en dif­fi­culté de nom­breux élèves et notam­ment ceux qui ne béné­fi­cient pas dans leur envi­ron­ne­ment fami­lial, des étayages per­met­tant de sup­pléer à l’absence du pro­fes­seur. » [13].

Ici notre propos n’est pas tant de savoir quelle méthode est la plus effi­cace pour trans­met­tre un savoir mais de rap­pe­ler que la trans­mis­sion néces­site un pro­fes­seur qui incarne l’auto­rité en domi­nant sa dis­ci­pline et en fai­sant appli­quer les règles de vie com­mune, sache adap­ter son dis­cours, assume son devoir d’ins­truc­tion envers les mineurs et soit une réfé­rence morale. Par défi­ni­tion, l’incar­na­tion ne peut avoir d’action que sur le plan non vir­tuel, sans inter­mé­diaire comme un écran d’ordi­na­teur ou de télé­vi­sion.

"Nation appre­nante"

Bien qu’usant de nom­breu­ses pré­cau­tions ora­toi­res pour ne frois­ser per­sonne, le minis­tre J-M. Blanquer semble consi­dé­rer que les efforts « numé­ri­ques » ne sont pas suf­fi­sants. Et pour cause, la pre­mière semaine du confi­ne­ment les plate-formes en ligne (ENT, clas­ses vir­tuel­les) n’ont pas sup­porté le trop grand nombre de connexions et étaient inu­ti­li­sa­bles [14]. Alors que la moti­va­tion des élèves n’est pas tou­jours au plus haut, sur­tout dans ce contexte, il en a fallu peu pour les détour­ner des ENT et autres clas­ses vir­tuel­les. Beaucoup d’élèves ont un télé­phone por­ta­ble connecté à inter­net, mais ils ne s’en ser­vent pas pour auto-cons­truire le champ de leurs connais­san­ces.

Le site Les numé­ri­ques.com fai­sait un point sur le record de don­nées inter­net uti­li­sées en début de confi­ne­ment (10 mars) et le type de sites consul­tés :

« (…) ce record n’est pas spé­cia­le­ment dû au télé­tra­vail, à la télé­mé­de­cine ou au télé-ensei­gne­ment. En effet, le pic a été atteint en soirée, vers 21h, à un moment où ce sont davan­tage l’infor­ma­tion et les loi­sirs (surf, réseaux sociaux, télé­vi­sion par Internet, jeu en ligne, etc.) qui acca­pa­rent la bande pas­sante. D’ailleurs, un peu plus tôt ce jour-là, l’éditeur Activision Blizzard lan­çait Call of Duty : Warzone, un jeu de tir cross­plat­form à la sauce Battle Royale, pro­posé gra­tui­te­ment sur PC, Xbox et PlayStation. Or, ce jeu néces­site le télé­char­ge­ment d’envi­ron 20 Go de don­nées si l’on dis­pose déjà de CoD : Modern Warfare, mais entre 80 et 100 Go si ce n’est pas le cas. »

Et plus loin dans cet arti­cle on apprend :

« Quant au pro­chain pic, il pour­rait avoir lieu le 24 mars pro­chain, date du lan­ce­ment dans de nom­breux pays euro­péens de Disney+, la pla­te­forme de strea­ming vidéo du géant étasunien, qui sera for­cé­ment prise d’assaut en ces temps de confi­ne­ment et d’écoles fer­mées. »

Certainement pour mon­trer que l’Éducation Nationale n’était pas has been, J-M. Blanquer a lancé des signaux en tous sens pour trou­ver un relais au « label » « Nation appre­nante. » On s’en convain­cra en lisant ce point de la rubri­que « struc­tu­rer les appuis numé­ri­ques » de la cir­cu­laire du 13 mars 2020... :

« Pour garan­tir un accom­pa­gne­ment de proxi­mité effi­cient, il convient de veiller (…) [à] contri­buer avec les corps d’ins­pec­tion à la label­li­sa­tion éventuelle par l’aca­dé­mie des outils et conte­nus en cas d’offres nou­vel­les mises à dis­po­si­tion des écoles et des établissements par des opé­ra­teurs non ins­ti­tu­tion­nels. »

… ainsi qu’en consul­tant le site Eduscol :

« Sous réserve de cohé­rence avec les objec­tifs et les conte­nus des pro­gram­mes sco­lai­res, le visuel « Nation appre­nante » pourra seu­le­ment être accordé aux médias audio­vi­suels et écrits publics et privés qui le sou­hai­tent, après qu’ils en auront for­mulé la demande auprès du minis­tère (…). »

Et comme les appels télé­pho­ni­ques des pro­fes­seurs, l’ENT et la classe vir­tuelle sur l’ordi­na­teur ne suf­fi­sent pas à mettre les récal­ci­trants à l’ins­truc­tion au boulot, des émissions sco­lai­res (pardon « péda­go­gi­ques ») télé­vi­suel­les et radio­pho­ni­ques vont tenter de concur­ren­cer l’audience [15] des émissions de cui­sine et autres pro­gram­mes qui per­met­tent d’occu­per « du temps de cer­veau humain dis­po­ni­ble » [16]. La qua­lité des émissions est iné­gale et les pro­gram­mes s’appuient prin­ci­pa­le­ment sur une appro­che ludi­que ad nau­seam, notam­ment à la télé­vi­sion ou sur des absur­des cours sans élèves mais en fai­sant comme s’ils pou­vaient répon­dre par écran inter­posé [17]. Bien évidemment J-M. Blanquer s’est féli­cité de cette réus­site (on n’est jamais mieux servi que par soi-même), et a affirmé sur la chaîne Youtube du minis­tère [18] vou­loir péren­ni­ser le dis­po­si­tif après la crise et que les pro­gram­mes étaient « très éducatifs »... Quand on voit de jour en jour la liste des médias label­li­sés « nation appre­nante » (jour­naux, radios, chaî­nes de télé­vi­sion) s’allon­ger comme le bras, on se demande quelle contre­par­tie est à la clé...

Le tout « numérique »

Les gros sous

La même logi­que et à l’œuvre dans l’éducation et dans le sec­teur hos­pi­ta­lier, dimi­nuer les moyens humains et maté­riels, quoi que les consé­quen­ces de la dila­pi­da­tion de l’hôpi­tal public sont visi­bles à plus brève échéance et de façon plus tra­gi­ques que dans l’éducation. Dans l’éducation, un domaine n’a pour­tant pas été sous doté : le maté­riel infor­ma­ti­que. Alors que par­fois les établissements n’ont pas suf­fi­sam­ment de fonds pour ache­ter des manuels [19] cer­tains établissements « pilo­tes » sont à la pointe de l’inno­va­tion et la place crois­sante du « numé­ri­que » en classe est un diver­tis­se­ment qui rap­porte gros :

« En effet l’infor­ma­ti­sa­tion a pour but pre­mier de gon­fler le chif­fre d’affai­res des firmes qui pro­dui­sent maté­riels et logi­ciels. Puis elle réduit la part humaine de chaque acti­vité (pas seu­le­ment sco­laire) pour la rendre plus conforme aux besoins de l’économie et de la ges­tion bureau­cra­ti­que. Tout cela pour doper la crois­sance par les gains de pro­duc­ti­vité et les nou­veaux mar­chés qu’elle offre. » [20]

Prenons un cas précis.

A la ren­trée 2019, la région Grand Est déve­loppe le « plan 4.0 » dans les lycées, ce qui condui­sit à équiper 200.000 lycéens d’un ordi­na­teur por­ta­ble, équipé des logi­ciels et sys­tème d’exploi­ta­tion Microsoft. Le tout repré­sente approxi­ma­ti­ve­ment [21] un coût de 30 mil­lions d’euros. Alors que des poli­ti­ques socia­les devraient s’impo­ser les (ir-)res­pon­sa­bles poli­ti­ques dila­pi­dent les deniers publics pour impo­ser le tout ordi­na­teur aux ensei­gnants et aux famil­les qui n’en étaient pas deman­deurs. Pourquoi ne pas déve­lop­per au sein du ser­vice public un pôle dédié au déve­lop­pe­ment de logi­ciels adap­tés et gra­tuits plutôt que d’« exter­na­li­ser » la ges­tion du parc infor­ma­ti­que et payer des licen­ces à Microsoft [22] ? Les entre­pri­ses pri­vées de sous-trai­tance sont plus moti­vées par les rému­né­ra­tions des par­te­na­riats public-privé que la trans­mis­sion d’une culture huma­niste.

Partenariats public-privé

Ces pra­ti­ques ne sont mal­heu­reu­se­ment pas nou­vel­les, elles sont ins­pi­rées de la poli­ti­que néo­li­bé­rale that­ché­rienne et sont lar­ge­ment bana­li­sées depuis les années 2000 comme on peut le cons­ta­ter en Eure-et-Loir [23] pour un mon­tant de 1,035 mil­lion d’euros hors taxe par an et on en trouve les pre­miè­res traces dans un docu­ment de 1981 [24] où les par­te­na­riats avec des socié­tés pri­vées sont men­tion­nés malgré quel­ques réser­ves :

« Dans les établissements de l’EN, la concur­rence entre les sec­teurs publics et privés devrait exis­ter (car sinon il sera dif­fi­cile aux socié­tés pri­vées d’exer­cer une acti­vité ren­ta­ble) et être loyale. Cette concur­rence pose un pro­blème dif­fi­cile qui devrait être dis­cuté avec les socié­tés inté­res­sées. En effet, les pro­duits publics devraient être com­pa­ti­bles si on veut, ce qui paraît essen­tiel, qu’ils puis­sent être faci­le­ment modi­fiés par les pro­fes­seurs ; ils doi­vent donc être gra­tuits ou d’un prix qui rende la copie inin­té­res­sante. Il est dif­fi­cile qu’il en soit de même pour les pro­duits privés. »

Vendre les élèves, ça rap­porte

Plus récem­ment plu­sieurs jour­naux ont révélé un scan­dale concer­nant les don­nées per­son­nel­les ren­sei­gnées dans Parcoursup (la plate-forme de ges­tion des affec­ta­tions post-bac). Le Canard Enchaîné [25] dévoile :

« Genre, ori­gine sociale ou géo­gra­phi­que, reve­nus, pro­fes­sion des parents, adresse per­son­nelle, bul­le­tins sco­lai­res... Chaque année, Parcoursup recueille des don­nées détaillées de près de 1 mil­lion de per­son­nes. Et elles ne sont pas per­dues pour tout le monde... (…) Le minis­tère de l’Enseignement supé­rieur (…) n’a « accordé son label (…) qu’à une seule struc­ture de droit privé, l’asso­cia­tion Article 1 ». Son projet, appelé « Inspire », « est le seul à dis­po­ser des don­nées de la plate-forme ». Et l’asso per­çoit une jolie sub­ven­tion de 1,8 mil­lion par an pour faire joujou avec les don­nées de Parcoursup. »

Le scan­dale est non seu­le­ment de mon­nayer des don­nées sur fond de renvoi d’ascen­seur entre copains [26] mais sur­tout de per­met­tre l’intru­sion d’une logi­que mar­chande dans une ins­ti­tu­tion publi­que qui n’aura aucun contrôle pas la mora­lité des actions entre­pri­ses par ces firmes.

Le « numé­ri­que » tota­li­taire

A l’instar de loi de sépa­ra­tion des Églises et de l’État, ne devrait-il pas y avoir une dis­po­si­tion garan­tis­sant l’invio­la­bi­lité de l’école par les puis­san­ces de l’argent ? Les GAFAM [27] pla­cent leurs pions, ven­dent maté­riel et logi­ciels, alors que ces machi­nes ne sont pas d’une néces­sité impé­rieuse aux yeux des ensei­gnants. Et le quo­ti­dien de l’école devient insi­dieu­se­ment celui du « télé­cran » (teles­creen en anglais) de 1984, où dans le meilleur des cas des mes­sa­ges publi­ci­tai­res s’affi­chent intem­pes­ti­ve­ment à l’écran – la pro­pa­gande du parti a été rem­pla­cée par la pro­pa­gande consu­mé­riste et capi­ta­lis­ti­que. Le pro­fes­seur n’est plus qu’un élément de décor cultu­rel et dis­ci­pli­naire concur­rencé par l’inte­rac­ti­vité des vidéo­pro­jec­teurs et tableaux numé­ri­ques. Une prise de cons­cience col­lec­tive est néces­saire face à l’inva­sion des machi­nes numé­ri­ques dans nos vies (pas seu­le­ment à l’école), à leur place cen­trale, aux dévo­tions dont elles font l’objet, au contrôle qu’elles exer­cent sur nous et fina­le­ment au chan­ge­ment qu’elles opè­rent pro­fon­dé­ment sur la nature humaine. Cet appel rédigé en 2015 met le doigt sur ces ques­tions dans le cadre sco­laire :

« Dans un souci de « diver­si­fi­ca­tion de mes pra­ti­ques », dois-je capter le regard des élèves à l’aide de l’écran de mon vidéo­pro­jec­teur, véri­fier la mise en route de toutes leurs tablet­tes ou déci­der de me passer de tout appa­reillage numé­ri­que ? Alors que la séance se ter­mine, pren­drons-nous le temps de noter le tra­vail à effec­tuer à la maison ou dois-je ren­voyer chaque élève devant son écran pour consul­ter le cahier de textes numé­ri­que que je rem­pli­rai en fin de jour­née ? C’est la pause du repas ; à la can­tine, que penser de ce flux d’élèves iden­ti­fiés par leur main posée sur un écran bio­mé­tri­que et du bip régu­lier de la machine signa­lant son aval à leur pas­sage ? Ces ado­les­cents dans la cour scru­tant sans cesse leur télé­phone, ces sur­veillants et ces pro­fes­seurs der­rière leur ordi­na­teur, tout ce monde se disant par­fois à peine bon­jour, est-ce cela le pro­grès ? »

Et cela fait lar­ge­ment penser à ce qu’écrivait le clair­voyant G. Orwell :

« Ce qui est ter­ri­fiant dans les dic­ta­tu­res moder­nes, c’est qu’elles cons­ti­tuent un phé­no­mène entiè­re­ment sans pré­cé­dent. On ne peut pré­voir leur fin. Autrefois, toutes les tyran­nies se fai­saient tôt ou tard ren­ver­ser, ou à tout le moins elle pro­vo­quaient une résis­tance, du seul fait que la « nature humaine », dans l’ordre normal des choses, apsire tou­jours à la liberté. Mais rien ne garan­tit que cette « nature humaine » soit un fac­teur cons­tant. Il se pour­rait fort bien qu’on arrive à pro­duire une nou­velle race d’hommes, dénuée de toute aspi­ra­tion à la liberté, tout comme on pour­rait créer une race de vaches sans cornes. » [28]

Quel impact écologique ?

L’une des thé­ma­ti­ques très en vogue dans les pro­gram­mes sco­lai­res est « le déve­lop­pe­ment dura­ble » [29]. La notion de « déve­lop­pe­ment » asso­ciée au terme « dura­ble » oriente d’entrée de jeu le dis­cours vers le « capi­ta­lisme vert ». Mais point vers l’écologie. Il faut visi­ble­ment désar­mer intel­lec­tuel­le­ment les élèves, afin qu’ils ne se posent pas les bonnes ques­tions ou pas de ques­tions tout court...

Le cas de l’infor­ma­ti­que repré­sente une catas­tro­phe écologique, alors qu’en ces temps de confi­ne­ment le minis­tre de l’Éducation Nationale somme les parents et les élèves d’uti­li­ser Internet à tout crin. Est récem­ment paru un arti­cle dans Le Monde Diplomatique sur la consom­ma­tion énergétique des « data cen­ters » (ou fermes de ser­veurs) ou encore l’impact délé­tère sur l’envi­ron­ne­ment de la pro­duc­tion d’ordi­na­teurs, de télé­pho­nes ou de gad­gets numé­ri­ques en tous genres. Morceaux choi­sis :

« Selon un rap­port de Greenpeace, son gigan­tes­que centre de trai­te­ment en Virginie, où tran­site envi­ron 70 % du trafic Internet mon­dial, en intè­gre seu­le­ment 12 %. Il béné­fi­cie notam­ment de l’électricité bon marché pro­duite grâce au char­bon des Appalaches, extrait en écrêtant à l’explo­sif le sommet des mon­ta­gnes avoi­si­nan­tes… En Chine, c’est 73 % de l’énergie consom­mée par les data cen­ters qui pro­vient tou­jours du char­bon. Ces chif­fres peu­vent inquié­ter lorsqu’on sait l’explo­sion pré­vi­si­ble de la quan­tité de don­nées dans les années à venir, consé­quence de la pro­li­fé­ra­tion atten­due des objets connec­tés. »

« [Les géants de la tech­no­lo­gie] n’ont pas (...) inté­rêt à ce que leurs uti­li­sa­teurs adop­tent des com­por­te­ments écologiques. Leur pros­pé­rité future néces­site que chacun s’habi­tue à allu­mer la lumière en par­lant à une enceinte connec­tée, plutôt qu’en appuyant sur un bête inter­rup­teur. Or le coût écologique de ces deux opé­ra­tions est loin d’être équivalent. La pre­mière néces­site un appa­reil électronique sophis­ti­qué muni d’un assis­tant vocal dont le déve­lop­pe­ment a consommé énormément de matiè­res pre­miè­res, d’énergie et de tra­vail. Prôner simul­ta­né­ment l’« Internet des objets » et la lutte contre la crise cli­ma­ti­que est un non-sens (…). »

Pour com­plé­ter ce triste tableau, sur la consom­ma­tion électrique une com­pa­rai­son éclairante est pro­po­sée par Lili dans la revue RésisteR [30] :

« Sur le site Ordi 3.0, sous l’égide du minis­tère de l’Économie et des Finances, on peut lire une étude rela­tive à l’impact envi­ron­ne­men­tal du numé­ri­que : « Le simple fait de regar­der une heure de vidéo sur une tablette ou un smart­phone consomme davan­tage d’électricité qu’un réfri­gé­ra­teur pen­dant toute une année. » La pol­lu­tion géné­rée par l’indus­trie du net et son impact sur le climat sont équivalents à ceux du sec­teur de l’avia­tion ! »

Donc, en contra­dic­tion même avec la maigre pro­por­tion d’écologie prônée par le « déve­lop­pe­ment dura­ble », le minis­tère a forcé les pro­fes­seurs à cor­ri­ger les copies des E3C sous forme numé­ri­que sur le logi­ciel Santorin alors que plu­sieurs syn­di­cats d’ensei­gnants (CGT, CGT-FO, Sud, entre autres) ont dénoncé l’aspect non régle­men­taire du logi­ciel [31].

« Ne pas léser les élèves » ?

Brevet et bac­ca­lau­réat au contrôle continu

« Encouragement à tra­vailler » ?

Le 3 avril 2020, le minis­tre Blanquer a pris la déci­sion d’annu­ler pour cause de confi­ne­ment la quasi tota­lité [32] des épreuves ter­mi­na­les du bac­ca­lau­réat et la tota­lité des épreuves du diplôme natio­nal du brevet [33]. A lire cer­tai­nes réac­tions d’élèves, suite à la publi­ca­tion de la vidéo offi­cielle du minis­tre de l’Éducation Nationale, on trouve beau­coup de com­men­tai­res comme « c’est bon, nous avons notre bac ». Au cours de la même allo­cu­tion le minis­tre louait les ensei­gnants pour leur tra­vail qui permet d’assu­rer la pré­ten­due « conti­nuité péda­go­gi­que ». Si le tra­vail est effec­tif de la part de tous, ensei­gnants et élèves, est-il encou­ra­geant de conti­nuer à tra­vailler pour des épreuves qu’on ne pas­sera pas ? Inutile d’être un fin péda­go­gue pour savoir que la réponse est néga­tive. En outre l’obten­tion du diplôme sera déter­mi­née en fonc­tion des notes obte­nues aux deux pre­miers tri­mes­tres et des notes obte­nues en fin de troi­sième tri­mes­tre (s’il a lieu). Ce qui place les élèves dans trois situa­tions : soit les notes déjà obte­nues per­met­tent d’avoir son diplôme, soit elles ne le per­met­tent pas et vous êtes déjà bon pour les rat­tra­pa­ges ou pour le repas­ser l’an pro­chain, soit les résul­tats sont tan­gents et les notes du troi­sième tri­mes­tre auront autant d’impor­tance que si l’élève pas­sait l’examen ter­mi­nal. En bref, l’« encou­ra­ge­ment à tra­vailler est un vaste enfu­mage. La cerise sur le gâteau de cet encou­ra­ge­ment à tra­vailler : une note envoyée aux ensei­gnants et aux élèves sou­li­gne, en gras dans le mes­sage, le fait que l’obten­tion du DNB n’est pas néces­saire pour la pour­suite des études !

Qualité et équité du bac­ca­lau­réat – un « vrai bac­ca­lau­réat »

L’enfu­mage pré­cé­dent est fort utile pour dis­si­mu­ler le cœur du projet minis­té­riel. Souvenons-nous que le bac­ca­lau­réat nou­velle for­mule sera un mélange de contrôle continu et de quel­ques épreuves ter­mi­na­les. Le coro­na­vi­rus permet à J-M. Blanquer de faire d’une pierre trois coups : faire des économies [34] sur les épreuves ter­mi­na­les, faire passer les pro­fes­seurs pour des fai­néants en lais­sant enten­dre qu’à l’ordi­naire ils ne tra­vaillent pas en juin, et vali­der les diplô­mes sans exa­mens mais seu­le­ment au contrôle continu, donc aller encore plus loin que dans la réforme ini­tiale du bac­ca­lau­réat. La FCPE (Fédération des Conseils de Parents d’Élèves) ne peut que se réjouir puisqu’elle défend depuis long­temps avec fer­veur le contrôle continu : « Sur le papier, dans un monde idéal, consi­gné dans un beau dos­sier de presse, la FCPE ne peut qu’accueillir posi­ti­ve­ment une réforme qu’elle réclame depuis une quin­zaine d’années. » [35]

Un « vrai (sic) bac­ca­lau­réat » ? Vraiment non, à moins que la nov­lan­gue dise « vrai » pour « sans valeur ». Les épreuves ter­mi­na­les sont en temps normal cadrées par des consi­gnes de cor­rec­tion iden­ti­ques pour tous les jurys, et donc des sujets iden­ti­ques pour les élèves de France et de Navarre. Or, le contrôle continu ne garan­tit pas l’égalité des can­di­dats devant l’examen puis­que : 1°) les sujets ne sont pas natio­naux, 2°) la cor­rec­tion des évaluations n’est pas ano­nyme, puis­que les pro­fes­seurs cor­ri­gent leurs élèves, 3°) les barè­mes ne sont pas iden­ti­ques, chaque pro­fes­seur ayant son propre barème, 4°) dans le cas des devoirs évalués faits à la maison (pour les deux pre­miers tri­mes­tres), il est impos­si­ble de s’assu­rer que le temps de l’épreuve a été res­pecté ou que c’est bien l’élève qui a fait le devoir. Pour au moins toutes ces rai­sons, on peut oppo­ser au minis­tre le fait que le bac­ca­lau­réat soit équitable et de qua­lité (sans tou­te­fois remet­tre en cause l’inves­tis­se­ment des pro­fes­seur et leur pro­fes­sion­na­lisme) puis­que c’est lui-même qui orga­nise sa des­truc­tion.

Avec les nom­breu­ses fer­me­tu­res de clas­ses annon­cées pour la ren­trée 2020, on com­prend bien que la crise sani­taire due au coro­na­vi­rus n’a rien changé aux poli­ti­ques des­truc­tri­ces de l’école, au contraire elle les accé­lère.

Conclusion

Pour l’émancipation des futurs citoyens et contri­buer à former leur esprit cri­ti­que, l’école doit être défen­due plus que jamais. Et la crise du coro­na­vi­rus nous le révèle plus crû­ment. Un besoin de vérité, de réflexion et de médi­ta­tion sur le monde actuel, nos liber­tés, nos façons de consom­mer s’impose. L’ins­ti­tu­tion sco­laire joue contre la mis­sion des pro­fes­seurs, qui tien­nent contre les vents et marées du monde orwel­lien dans lequel nous sommes ; à ce titre on pour­rait dire que si « La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’escla­vage, l’igno­rance c’est la force » [36], et bien dans l’Éducation Nationale « la bien­veillance » sert à mieux plan­ter un cou­teau dans le dos des pro­fes­seurs et des élèves et « la jus­tice sociale » c’est le sabo­tage des exa­mens par le contrôle continu. Faudra-t-il que les pro­fes­seurs devien­nent des « lud­di­tes » [37] moder­nes pour pré­ser­ver leur tra­vail des atta­ques tech­no­lo­gi­ques ? Leur devoir de résis­tance est impé­rieux.

Antoine Bourge
Le 7 avril 2020


[3Sur le site cafepedagogique on peut lire cet accablant constat : « Et si vraiment notre système scolaire avait été aussitôt opérationnel, pourquoi ces envois si nombreux de ressources numériques, bien des jours après la présomptueuse annonce, de la part de notre hiérarchie ? »

[4En 2019, 2,3 % des 15-29 ans n’ont pas d’équipement Internet à domicile, données INSEE

[5Données disponibles ici https://www.insee.fr/fr/statistique...

[6Sur le site cafepedagogique

[7Lu sur cafepedagogique : « Rappelons que les enseignants travaillent presque exclusivement avec leur matériel (ordinateur, scanner, imprimante), depuis chez eux, en utilisant leur propre connexion, leur téléphone, leurs applications. »

[8Le Code du travail prévoit par le décret n° 2016-151 du 11 février 2016 relatif aux conditions et modalités de mise en œuvre du télétravail dans la fonction publique et la magistrature : « L’exercice des fonctions en télétravail est accordé sur demande écrite de l’agent. Celle-ci précise les modalités d’organisation souhaitées, notamment les jours de la semaine travaillés sous cette forme ainsi que le ou les lieux d’exercice. »

[10Denis Kambouchner, L’École, question philosophique (2013), pp.17-18.

[11Trésor de la langue française https://www.cnrtl.fr/definition/num...

[12Trésor de la langue française https://www.cnrtl.fr/definition/inf...

[13La pédagogie inversée : une pédagogie archaïque, par Alain Beitone et Margaux Osenda, publié le 22 juin 2017. Consultable sur le site skhole

[14Un article parmi d’autres sur le sujet : https://www.ouest-france.fr/bretagn...

[15Données sur les audiences https://www.toutelatele.com/la-mais...

[16Déclaration en 2004 de Patrick Le Lay, PDG de TF1. Pour approfondir la question https://www.acrimed.org/Le-Lay-TF1-...

[17Pour regarder l’intégralité du cours d’anglais destiné à des élèves de troisième, cliquer ici

[18Dans la rubrique « Le rendez-vous des parents »

[21Les sources diffèrent à ce sujet. Sur France 3 : « Le coût de l’opération est évalué à 24 millions d’euros pour la première année. 70 millions d’euros d’ici 2022. » Et sur ce site : « Coût de l’opération : a minima 24 millions d’euros pour la seule rentrée 2019, si l’on considère le chiffre transmis par L’Est républicain, 38 millions d’euros d’après un conseiller régional de l’opposition

[22Ici on apprend : « La Région nous informe que chaque ordinateur sera équipé d’une suite Microsoft. Les licences sont déjà achetées. Alors que tout le monde dénonce l’emprise des GAFAM, la Région fait le choix de les renforcer. Notre responsabilité serait pourtant d’éduquer à l’emploi de logiciels libres. »

[25L’opérateur privé qui se régale des données personnelles de Parcoursup, 18 mars 2020

[26L’opérateur privé qui se régale des données personnelles de Parcoursup, Canard Enchaîné, 18 mars 2020

[27Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft

[28Collected Essays, I, pp. 380-381

[29Programme consultable sur ce site gouvernemental

[31Une pétition et des courriers pour s’opposer à cela ont été diffusés sur ce site

[32« Toutes les épreuves écrites et orales du baccalauréat sont remplacées par le contrôle continu en terminale. Attention : l’oral de français, pour les élèves de 1re, est maintenu, autour de la date habituelle de passation (fin juin), « sauf si les conditions sanitaires ne le permettent pas » », Le Monde

[33Conférence à visionner ici

[361984, G. Orwell, 1949

[37Au XIXe siècle, en Angleterre, révolte des tisserands qui détruisirent les métiers à tisser mécaniques. Pour en savoir plus, consulter https://www.herodote.net/26_mars_18...