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A propos du questionnaire proposé par Bruno Latour 

par Jean-François COLLIN, le 9 mai 2020

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A propos du ques­tion­naire pro­posé par Bruno Latour 

Il fut beau­coup ques­tion d’un arti­cle de Bruno Latour, publié par AOC le 30 mars der­nier, par lequel il nous invi­tait, en repre­nant les propos du Président de répu­bli­que sur les gestes bar­riè­res, à « ima­gi­ner les gestes-bar­riè­res contre le retour de la pro­duc­tion d’avant crise » et à deve­nir « d’effi­ca­ces inter­rup­teurs de glo­ba­li­sa­tion ». Ce pro­gramme m’enthou­sias­mait et je m’étais promis de rem­plir dès que pos­si­ble le ques­tion­naire qui concluait l’arti­cle, espé­rant qu’il m’aide­rait à pré­ci­ser ma concep­tion d’un monde dé-glo­ba­lisé.

J’ai rempli le ques­tion­naire mais je ne suis pas par­venu à ce résul­tat et je vais essayer d’expli­quer pour­quoi.

Bruno Latour nous invite d’abord à dire quel­les sont les acti­vi­tés aujourd’hui sus­pen­dues dont nous aime­rions qu’elles ne recom­men­cent pas. Comme la ques­tion porte sur « les acti­vi­tés sus­pen­dues » et non sur « nos acti­vi­tés sus­pen­dues », elle nous conduit à réflé­chir à la fois à la dimen­sion col­lec­tive du confi­ne­ment - les arrêts d’acti­vi­tés à l’échelle du pays - et à sa dimen­sion indi­vi­duelle - ce que nous avons cessé de faire en res­tant chez nous.

La chute de 32% en mars et avril du PIB fran­çais s’expli­que par l’effon­dre­ment du sec­teur de la cons­truc­tion (baisse de 79% de l’acti­vité), de l’indus­trie (-39%), des ser­vi­ces (-38% en par­ti­cu­lier l’hôtel­le­rie-res­tau­ra­tion, le com­merce, les trans­ports et l’entre­po­sage, les acti­vi­tés scien­ti­fi­ques et tech­ni­ques ; en revan­che les sec­teurs « finance-assu­rance » et « acti­vi­tés immo­bi­liè­res » n’enre­gis­trent aucune baisse d’acti­vité ) ; l’agri­culture et de la pêche enfin perd -13% d’acti­vité.

Un regard plus per­son­nel sur les deux mois qui vien­nent de s’écouler me conduit à établir la liste sui­vante des acti­vi­tés que j’ai aban­don­nées en raison du confi­ne­ment :

  • la fréquentation des bars, des restaurants ou des distributeurs automatiques de sandwichs de mon lieu de travail pour m’alimenter lorsque je me rendais au bureau ;
  • les déplacements hors du territoire de ma commune ;
  • les visites ou l’accueil de mes proches ;
  • le recours à une femme de ménage au profit de l’exercice personnel de ces tâches ;
  • la fréquentation des librairies, cinémas, salles de concert et théâtres.
  • J’ai aussi modifié la façon dont je réalisais mes achats (recours aux achats par internet et abandon des marchés au profit du supermarché), mais mon volume de consommation de biens alimentaires et autres produits d’entretien n’a pas fondamentalement changé.

En résumé, l’effon­dre­ment de l’économie a res­treint mon accès à cer­tains biens et ser­vi­ces cultu­rels, limité mes rela­tions avec les autres, et orienté défa­vo­ra­ble­ment mes modes de consom­ma­tion vers inter­net et les super­mar­chés au détri­ment des pro­duits de qua­lité offerts direc­te­ment ou par des cir­cuits courts de dis­tri­bu­tion.

J’en tire deux conclu­sions pro­vi­soi­res. La pre­mière c’est qu’entre l’arrêt des acti­vi­tés du pays et les modi­fi­ca­tions de mon com­por­te­ment indi­vi­duel, il n’y a qu’un recou­pe­ment très par­tiel. La seconde, c’est que je ne sou­haite pas conser­ver grand-chose de ce qui a changé dans mon mode de vie après la crise.

Quant au pays, l’arrêt de l’acti­vité est une menace ter­ri­ble et non une chance.

L’arrêt pro­longé de la cons­truc­tion n’est ni pos­si­ble ni sou­hai­ta­ble. Nous man­quons de loge­ments, la qua­lité des loge­ments exis­tants doit être amé­lio­rée, notam­ment leur iso­la­tion ther­mi­que. L’amé­lio­ra­tion de la qua­lité de vie de cen­tai­nes de mil­liers de gens en dépend, ainsi que la réduc­tion du gas­pillage énergétique. Bien sûr, j’aime­rais que nous relan­cions l’acti­vité du BTP sans cons­truire de nou­veaux cen­tres com­mer­ciaux inu­ti­les, sans défi­gu­rer encore plus nos péri­phé­ries urbai­nes, en réflé­chis­sant à un urba­nisme plus humain et capa­ble de nous pro­té­ger des fléaux contem­po­rains. Malheureusement, les modes de consom­ma­tion favo­ri­sés par le confi­ne­ment ne nous enga­gent pas du tout dans cette direc­tion.

L’indus­trie était déjà mal en point. Elle le sera encore plus après cette crise. Certains sec­teurs devront être pro­gres­si­ve­ment reconver­tis, par exem­ple les acti­vi­tés pétro­liè­res, à mesure que d’autres moyens de mobi­lité per­met­tront de rem­pla­cer les voi­tu­res indi­vi­duel­les à moteurs ther­mi­ques pour les per­son­nes et les camions pour les mar­chan­di­ses. Mais cette tran­si­tion deman­dera au moins 10 ans. Dans le même temps, la pan­dé­mie a révélé l’état de dépen­dance dra­ma­ti­que dans lequel nous nous trou­vons et devrait nous avoir convain­cus que nous devrions redé­ve­lop­per la fabri­ca­tion en France de médi­ca­ments, de tests, de mas­ques, de pro­duits agri­co­les et agroa­li­men­tai­res et de beau­coup d’autres choses indis­pen­sa­ble à notre sécu­rité col­lec­tive et à l’exer­cice de notre sou­ve­rai­neté. Bien sûr il faudra veiller à ce que le déve­lop­pe­ment de ces acti­vi­tés soit aussi économe de res­sour­ces que pos­si­ble, mais quoi que nous fas­sions, un sur­croît d’acti­vité n’ira pas sans une consom­ma­tion addi­tion­nelle d’énergie et de matiè­res pre­miè­res résul­tant de la « rena­tio­na­li­sa­tion » de pol­lu­tions que nous avons délo­ca­li­sées mas­si­ve­ment depuis des années dans des pays où l’absence de droits sociaux garan­tit le faible coût du tra­vail.

Le tou­risme de masse est insou­te­na­ble. Le gou­ver­ne­ment fran­çais sou­hai­tait atti­rer 100 mil­lions de tou­ris­tes étrangers dans notre pays. Cet objec­tif ne sera sans doute pas atteint de sitôt et c’est une bonne chose. Mais l’arrêt com­plet de l’acti­vité tou­ris­ti­que aurait des consé­quen­ces dra­ma­ti­ques pour des dizai­nes de mil­liers de nos conci­toyens. Elle est dans beau­coup de ter­ri­toi­res fran­çais la seule acti­vité qui reste et elle repren­dra après la crise pour que des gens puis­sent conti­nuer à en vivre et pour que d’autres puis­sent pro­fi­ter des riches­ses natu­rel­les et patri­mo­nia­les offer­tes pas la France. Il faudra beau­coup de doigté pour favo­ri­ser un tou­risme plus dura­ble sans enle­ver la pos­si­bi­lité aux moins riches de pren­dre des vacan­ces et de se dépla­cer, alors que la moitié des ména­ges ne par­tait déjà pas en vacan­ces.

La ques­tion sui­vante pose des pro­blè­mes encore plus redou­ta­bles puisqu’elle nous invite à décrire a) en quoi les acti­vi­tés sus­pen­dues nous appa­rais­sent comme nui­si­bles/super­flues/dan­ge­reu­ses/inco­hé­ren­tes, b) en quoi leur dis­pa­ri­tion/ mise en veilleuse/ sub­sti­tu­tion ren­drait d’autres acti­vi­tés que nous favo­ri­sons plus faci­les/ plus cohé­ren­tes ?

La ques­tion me fait reve­nir sur des deux seuls renon­ce­ments per­son­nels liés au confi­ne­ment que je juge posi­ti­ve­ment :

  • ne plus fréquenter quotidiennement les transports en commun me fait gagner du temps sans que mon travail en souffre trop à court terme. La multiplication des déplacements professionnels oblige la collectivité à construire des réseaux de transport complexes, chers et polluants. La réduction durable du nombre de ces déplacements permettrait de limiter les travaux d’agrandissement des réseaux (les projets du Grand Paris par exemple), dispenserait de les rendre plus denses qu’ils ne le sont et permettrait d’en réduire l’impact sur un environnement urbain déjà très mal en point.
  • Le fait de ne plus me rendre au bureau me permet d’organiser différemment mon travail. Mais le télétravail ne donnera plus de liberté aux salariés que si le travail lui-même est repensé, ce qui n’est pas le cas. Si l’on fait le même travail qu’avant à distance, les difficultés de l’éloignement s’ajoutent aux lourdeurs habituelles des organisations. Au bout du compte, le temps gagné en déplacements évités et en réunions moins nombreuses et plus courtes, est perdu en recherche d’informations, dispersion, et perte d’efficacité.

Je n’évoque pas les acti­vi­tés qu’il ne fau­drait pas repren­dre après le confi­ne­ment, comme la ques­tion m’y invi­tait, car la plu­part d’entre elles doi­vent repren­dre, me semble-t-il, pour répon­dre à des besoins col­lec­tifs indis­pen­sa­bles, même si elles doi­vent être orien­tées dif­fé­rem­ment. Je ne dési­gne pas non plus les vic­ti­mes de mes choix indi­vi­duels, comme j’y suis invité ; elles ne sont d’ailleurs pas très nom­breu­ses car j’ai renoncé à peu de choses et je sou­haite que mes renon­ce­ments ne soient que tem­po­rai­res.

La ques­tion sui­vante me rap­pelle que je ne suis pas allé dans la bonne direc­tion : Quelles mesu­res pré­co­ni­sez-vous pour que les ouvriers/ employés/ agents/ entre­pre­neurs qui ne pour­ront plus conti­nuer dans les acti­vi­tés que vous sup­pri­mez se voient faci­li­ter la tran­si­tion vers d’autres acti­vi­tés ?

On a beau­coup dit que la crise avait redes­siné la carte des emplois essen­tiels et de ceux qui l’étaient moins. L’affaire est enten­due : sont essen­tiels les méde­cins, les infir­miè­res et infir­miers, les éboueurs, les ensei­gnants, les per­son­nels d’accueil des crè­ches, les agents des super­mar­chés (pas seu­le­ment les cais­siè­res), les pay­sans, les chauf­feurs rou­tiers, les aides soi­gnants dans les EHPAD . Les autres non.

Mais l’effon­dre­ment de l’acti­vité de cons­truc­tion témoi­gne-t-il de l’inu­ti­lité des entre­pri­ses de ce sec­teur et de ceux qui y tra­vaillent ? Non, nous en avons besoin et la « tran­si­tion énergétique » ne pourra pas se faire sans une intense acti­vité de cons­truc­tion et de recons­truc­tion de loge­ments et de bureaux qui sont des pas­soi­res énergétiques.

Faut-il sou­hai­ter que les hôtels et res­tau­rants que nous ne fré­quen­tons plus dis­pa­rais­sent ? Je ne le pense pas. Pas plus que l’arrêt des acti­vi­tés de recher­che scien­ti­fi­que ne démon­tre leur inu­ti­lité.

A l’inverse, le fait que les sec­teurs « finance-assu­rance » et « acti­vi­tés immo­bi­liè­res » tra­ver­sent la crise sans frémir démon­tre-t-il leur carac­tère indis­pen­sa­ble ?

La ques­tion posée est-elle la bonne ?

Personne ne défen­dra, je pense, à la sortie du confi­ne­ment que les cen­tai­nes de mil­liers de per­son­nes actuel­le­ment en chô­mage par­tiel et tous les CDD et inté­ri­mai­res qui n’en béné­fi­cient pas devront y rester et s’enga­ger dans des pro­gram­mes de for­ma­tion et de reconver­sion vers d’autres acti­vi­tés. Et d’ailleurs les­quel­les ? Employés de plates-formes inter­net, maga­si­niers chez Amazon ou C dis­count, livreurs à domi­cile, tra­ders, pour pren­dre des acti­vi­tés main­te­nues pen­dant le confi­ne­ment ?

En réa­lité, à court terme des mesu­res de sou­tien massif aux entre­pri­ses de tous les sec­teurs à l’arrêt seront prises pour éviter leur faillite et la pro­gres­sion de la misère, ce qui n’inter­dit pas d’orien­ter leur acti­vité en condi­tion­nant les sou­tiens au res­pect de règles de pro­duc­tion pré­ser­vant l’envi­ron­ne­ment.

A long terme, les poli­ti­ques publi­ques doi­vent favo­ri­ser le pas­sage à une autre économie. Mais il faudra du temps. Parler du chan­ge­ment sans en décrire les étapes, les moyens, les contrain­tes et les leviers per­met­tant de les lever, c’est expri­mer un vœu pieux. Nous venons, en France, de passer trois ans à élaborer une Programmation Pluriannuelle de l’Energie pour 2023 et 2027. Mais il est vite apparu que cette période de temps était trop courte et l’on tra­vaille déjà pour essayer de dire à quoi pour­raient res­sem­bler la consom­ma­tion et la pro­duc­tion d’énergie en 2050 et de défi­nir les poli­ti­ques publi­ques à mettre en œuvre en consé­quen­ces, malgré les incer­ti­tu­des que com­por­tent des échéances aussi loin­tai­nes.

L’échelle indi­vi­duelle est com­plè­te­ment ina­dap­tée pour trai­ter des ques­tions de cette ampleur.

Si mes pré­fé­ren­ces indi­vi­duel­les devaient pré­va­loir, nous fer­me­rions les maga­sins de vête­ments ou de pro­duits de luxe de toute nature, les bou­ti­ques d’objets de déco­ra­tion et de bien d’autres pro­duits inu­ti­les à mes yeux. Le retour au tourne-disque et à une télé­vi­sion publi­que avec deux ou trois chai­nes ne me cha­gri­ne­rait pas. Mais cette indif­fé­rence à une grosse partie de ce qu’offre le marché des biens et ser­vi­ces actuel n’exprime que mon âge et sans doute une forme de nos­tal­gie. Elle ne décrit pas le monde de demain et n’aide pas à faire des choix d’avenir.

D’où ma dif­fi­culté à répon­dre à la ques­tion sui­vante : Quelles sont les acti­vi­tés main­te­nant sus­pen­dues dont vous sou­hai­te­riez qu’elles se déve­lop­pent/ repren­nent ou celles qui devraient être inven­tées en rem­pla­ce­ment ?

Je suis un mau­vais can­di­dat à cet exer­cice car je sou­haite retrou­ver au plus vite la plu­part des acti­vi­tés aux­quel­les j’ai dû renon­cer, puisqu’il s’agit de :

  • la possibilité d’aller et de venir sans contrainte ;
  • rencontrer les gens que j’ai envie de voir sans contrainte et sans distanciation physique
  • fréquenter une librairie ou un marché sans être canalisé par des forces de police et sans contrôle d’identité et d’autorisation de sortie ;
  • recevoir mes amis à la maison ;
  • aller au cinéma, au concert ou au théâtre ;
  • voyager un peu ;
    Je manque sans doute d’imagination mais je ne vois pas ce qui pourrait remplacer cela et je ne souhaite pas que ces activités disparaissent

Ma per­plexité a aug­menté à la ques­tion sui­vante consis­tant à décrire a) pour­quoi les acti­vi­tés dont je sou­haite le retour m’appa­rais­sent posi­ti­ves b) com­ment elles ren­dent plus faci­les/ har­mo­nieu­ses/ cohé­ren­tes d’autres acti­vi­tés que je favo­rise et per­met­tent de lutter contre celles que je juge défa­vo­ra­bles ?

Il m’a semblé alors que le ques­tion­naire omet­tait un point essen­tiel. Ce qui a été mis en sus­pen­sion depuis le 17 mars, c’est l’exer­cice de nos droits fon­da­men­taux, à com­men­cer par la liberté d’aller et de venir, la résis­tance à l’oppres­sion (au tra­vers des lois d’excep­tion qui don­nent un pou­voir anor­ma­le­ment étendu aux auto­ri­tés admi­nis­tra­ti­ves), le droit de voir les gens que nous sou­hai­tons ren­contrer, le droit de mani­fes­ter…

L’exer­cice des liber­tés fon­da­men­ta­les n’a pas à être jus­ti­fié. Je sais que l’exer­cice de ma liberté n’est pas incondi­tion­nel, qu’il trouve ses bornes dans la pos­si­bi­lité qu’auront les autres de l’exer­cer pareille­ment. De cela, je veux bien dis­cu­ter. Si l’on me dit que je ne dois pas sortir de chez moi sans masque parce que je mets les autres en péril, je met­trai un masque, mais je reven­di­que aussi que l’on me teste pour savoir si je cons­ti­tue une menace pour les autres et que les autres soient également testés et sachent quel com­por­te­ment ils doi­vent adop­ter. Je sou­haite que nous pas­sions d’une mesure de police géné­rale, à une poli­ti­que de santé publi­que repo­sant sur la bonne infor­ma­tion des citoyens et fai­sant appel à leur res­pon­sa­bi­lité.

Pour le reste, je ne suis pas cer­tain que ma façon de tra­vailler pen­dant le confi­ne­ment soit plus favo­ra­ble à l’envi­ron­ne­ment que lors­que je pre­nais le RER tous les jours. Mes inter­mi­na­bles jour­nées devant un ordi­na­teur génè­rent une forte consom­ma­tion d’énergie pour faire tour­ner à plein régime d’énormes usines de trai­te­ment de don­nées. Les outils électroniques que nous uti­li­sons entrai­nent une surex­ploi­ta­tion de terres rares, d’eau, de trans­ports et d’énergie qui n’a rien de com­pa­ra­ble avec les dégâts que nous pro­vo­quions lors­que nous fai­sions la même chose avec un papier, du crayon, une règle à calcul et le ser­vice de la poste. Les consé­quen­ces du télé­tra­vail sur notre santé men­tale et les modi­fi­ca­tions des rela­tions socia­les et de tra­vail qu’il induit res­tent à étudier. Enfin, je n’oublie pas que les GAFA sont pour le moment les entre­pri­ses qui pro­fi­tent le plus de la crise, avec Tesla et quel­ques grou­pes phar­ma­ceu­ti­ques sus­cep­ti­bles de mettre au point un vaccin contre le covid 19.

Le ques­tion­naire prend ensuite un tour cho­quant puisqu’il me demande d’énoncer les mesu­res que je pré­co­nise pour aider les ouvriers/employés/agents/entre­pre­neurs à acqué­rir les capa­ci­tés/moyens/reve­nus/ins­tru­ments per­met­tant la reprise/le déve­lop­pe­ment/la créa­tion de cette acti­vité ?

Me voici élevé au rang de DRH du pays. La démar­che pro­po­sée est d’ailleurs conforme à l’ana­lyse habi­tuelle expli­quant le chô­mage par l’ina­dap­ta­tion de la qua­li­fi­ca­tion de la main d’œuvre aux besoins des entre­pri­ses. Mais le chô­mage ne résulte-t-il pas d’abord des crises économiques répé­tées et de la fai­blesse de la crois­sance économique qui conduit cer­tains économistes à évoquer une dépres­sion sécu­laire ?

Et puis, cette ques­tion souf­fre d’un biais économiste que j’ai du mal à accep­ter. Ce que je sou­haite retrou­ver au plus vite, c’est la jouis­sance de mes liber­tés fon­da­men­ta­les : la pos­si­bi­lité de me pro­me­ner dans un bois, sur un chemin de cam­pa­gne, sur une plage, de rece­voir mes amis, bref de pro­fi­ter d’acti­vi­tés qui n’ont rien d’économiques et dont je ne veux sur­tout pas qu’elles le devien­nent.

Quelque chose ne fonc­tionne pas dans l’arti­cu­la­tion entre l’échelle indi­vi­duelle et col­lec­tive qui nous est pro­po­sée.

Bruno Latour ins­crit la démar­che qu’il pro­pose dans une sorte de pro­lon­ge­ment des Etats-géné­raux de 1789. Nous en sommes pour­tant loin. Dans un cas, Louis XVI vou­lant contrain­dre l’aris­to­cra­tie à des réfor­mes indis­pen­sa­bles (il s’agis­sait en par­ti­cu­lier de lui impo­ser de payer des impôts) a sus­cité un grand mou­ve­ment dans tout le pays. Le tiers Etat qui n’était rien et vou­lait deve­nir quel­que chose, a uti­lisé cette occa­sion pour se regrou­per, tenir des mil­liers de réu­nions loca­les et expri­mer col­lec­ti­ve­ment des aspi­ra­tions tra­dui­tes dans des cahiers de doléan­ces. Ici, on nous demande de dési­gner parmi nos renon­ce­ments ceux dont nous sou­hai­tons qu’ils soient défi­ni­tifs, parce que le salut col­lec­tif dépend de nos renon­ce­ments indi­vi­duels. Mais c’est pré­ci­sé­ment le col­lec­tif qui manque dans cette démar­che.

Les éboueurs, pos­tiers, agri­culteurs, infir­mier(e) s, pay­sans seront peu nom­breux à lire AOC et à répon­dre au ques­tion­naire. En pra­ti­que, la démar­che pro­po­sée revient à deman­der à ceux qui comme moi peu­vent tra­vailler à domi­cile et tou­chent leur salaire de dési­gner parmi ceux dont le tra­vail s’est arrêté et qui tou­chent au mieux le chô­mage par­tiel, les­quels doi­vent dis­pa­raî­tre, avec des mesu­res d’accom­pa­gne­ment bien sûr.

Loin d’y voir un renou­vel­le­ment de la démo­cra­tie je crains plutôt que la réflexion pro­po­sée n’en mani­feste la régres­sion. Il ne s’agit pas de l’orga­ni­sa­tion d’une déli­bé­ra­tion col­lec­tive sur des solu­tions com­mu­nes, au contraire, chacun est ren­voyé à ses pré­fé­ren­ces indi­vi­duel­les, lais­sant à une auto­rité mys­té­rieuse qui n’est pas dési­gnée, le soin d’arbi­trer entre elles.

L’auto­rité qui à toutes les chan­ces de s’impo­ser comme le véri­ta­ble arbi­tre pour­rait bien être encore une fois l’économie. La crise économique vio­lente que nous allons vivre risque de conduire à des arbi­tra­ges sévè­res entre les acti­vi­tés qui doi­vent dis­pa­raî­tre parce qu’elles ne sont pas ren­ta­bles et celles qui seront pré­ser­vées parce qu’elles sont pro­fi­ta­bles. Il ne sera pas tenu compte des pré­fé­ren­ces indi­vi­duel­les et s’il n’y a pas de mou­ve­ment col­lec­tif pour s’y oppo­ser, ce sont encore une fois les inté­rêts des plus fai­bles, qui ne sont pas néces­sai­re­ment les moins utiles comme nous l’avons bru­ta­le­ment cons­taté ces der­niè­res semai­nes, qui seront frap­pés de plein fouet.

Jean-François Collin

8 mai 2020