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Un crime générationnel planétaire

par Gilbert MOLINIER, le 18 avril 2020

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UN CRIME GÉNÉRATIONNEL PLANÉTAIRE

Je n’ai pas encore lu cette remar­que dans la presse : ce sont dans les pays où le capi­ta­lisme est le plus avancé que le coro­na­vi­rus fait le plus de rava­ges…

Je n’ai pas encore remar­qué dans la presse fran­çaise qu’on ait pris cette ques­tion au sérieux : pour sur­vi­vre aux mêmes condi­tions de rapine et d’exploi­ta­tion, de des­truc­tion de la nature, flore et faune confon­dues, le capi­ta­lisme est en passe de saisir l’occa­sion de la pan­dé­mie actuelle pour se débar­ras­ser de la vieille géné­ra­tion au plus vite. Les clas­ses domi­nan­tes n’avaient encore jamais pensé qu’une telle aubaine la sau­ve­rait. Un destin qui vaut comme un sursis…

À la clef, des dizai­nes de mil­liards d’euros, économie de mil­lions de retrai­tes à verser men­suel­le­ment ; des mil­liards d’euros d’économie de frais de santé… des mil­lions d’appar­te­ments libé­rés, des mil­lions de postes de tra­vail réo­rien­tés ou libé­rés à bas coût dans des condi­tions où la peur domine… Il n’est pas exa­géré de sou­te­nir que l’affaire est en passe de réus­sir.     

Ici ou là, on cara­cole encore. Par exem­ple, dans Marianne.fr daté du 17 avril 2020 [1], lyri­que, Emmanuel Macron, Président de la République - Quoi de plus impor­tant ? - ne trouve pas mieux que de reve­nir sur son destin : «  [N]ous avons [2] tous embar­qué dans l’impen­sa­ble’. ‘Nous avons mis la moitié de la pla­nète à l’arrêt pour sauver des vies, c’est sans pré­cé­dent dans notre his­toire’, cons­tate le chef de l’Etat, lâchant à ce propos l’une de ses bombes ana­ly­ti­ques : ‘Je pense que c’est un pro­fond choc anthro­po­lo­gi­que. […] Nous sommes tous face au besoin d’inven­ter quel­que chose de nou­veau, car c’est tout ce que nous pou­vons faire’ » [3].

On lui répon­dait : « Dans une lettre au minis­tre de la santé que France 2 s’est pro­cu­rée hier, des pro­fes­sion­nels du soin aux per­son­nes âgées récla­ment d’urgence des moyens maté­riels, des mas­ques pour le per­son­nel des Ehpad afin de se pro­té­ger et de pro­té­ger au mieux les rési­dents. Sinon, écrivent-elles, il pour­rait y avoir plus de 100 000 décès dans l’éventualité d’une géné­ra­li­sa­tion de cette situa­tion dans les Ehpad. » [4]

« Sauver des vies ? » En l’occur­rence, et depuis plu­sieurs semai­nes déjà, la presse inter­na­tio­nale envi­sage cette ques­tion très sérieu­se­ment, comme celle qui consiste à régler défi­ni­ti­ve­ment le sort des vieux. En même temps, il appert que c’est la solu­tion qui, aujourd’hui, acti­ve­ment et pra­ti­que­ment, pré­vaut.

Dès le 24 mars, sur Focus Online [5], on pou­vait lire : « Le vice-gou­ver­neur du Texas déclare : ‘Les vieux doi­vent sacri­fier leur vie pour sauver l’économie.’ ». Il est for­te­ment sous-entendu qu’on va les aider à pren­dre ce chemin, de gré ou de force. Un tel ambi­tieux pro­gramme était -évidemment - aus­si­tôt ana­lysé dans la presse alle­mande.

La TAZ [6] écrit : « Les grands-parents doi­vent se sacri­fier, sug­gère le vice-gou­ver­neur du Texas, Dan Patrick. Cela semble fou, mais les Allemands sont encore pires. Âgé de 39 ans, Jens Spahn, minis­tre de la santé, fait main­te­nant le ser­ment que, si on veut remet­tre l’économie alle­mande en état de fonc­tion­ne­ment aus­si­tôt que pos­si­ble, ‘on doit obli­ger les vieux à rester plu­sieurs mois durant chez eux.’ » Et, le jour­na­liste de conclure : « Probablement jusqu’à ce qu’ils pour­ris­sent. »

On dira que ces arti­cles sont déjà anciens, qu’ils n’enga­gent que leur auteur, qu’ils sont extra­va­gants…

Dira-t-on ? Position insou­te­na­ble. La presse alle­mande est beau­coup plus sérieuse que la presse fran­çaise. ZDF [7], jeudi 16 avril… À l’occa­sion d’une émission télé­visé de grande écoute, Elmar Theveßen, le cor­res­pon­dant de ZDF aux États-Unis, rend compte de la situa­tion de catas­tro­phe de la pre­mière puis­sance impé­riale mon­diale. Il dit : « Dans les milieux répu­bli­cains les plus conser­va­teurs, on dis­cute de l’oppor­tu­nité de savoir s’il ne serait pas pos­si­ble, dans une cer­taine mesure, et d’une cer­taine façon de sacri­fier la vieille géné­ra­tion. » … sur l’autel du profit… Mercredi 15 avril, sur la même chaîne de la télé­vi­sion alle­mande, le doc­teur Karl Lauterbach [8], rap­pe­lait que 60% des mala­des placés sous assis­tance res­pi­ra­toire, décè­dent à l’hôpi­tal. Tout se passe comme si un immense piège se refer­mait sur les vieux en ne leur lais­sant aucune échappatoire.

Et dire qu’on ne donne même pas le droit aux enfants ou petits-enfants de serrer leurs pères et mères dans leur bras une der­nière fois avant qu’ils meu­rent.

Un tel crime lais­sera des traces indé­lé­bi­les à long terme, ce qu’on appelle sen­ti­ment de culpa­bi­lité. Un tel crime lais­sera les sur­vi­vants en posi­tion de grande fai­blesse quant à leur vie et leur survie… Ils seront cor­véa­bles à merci à cause d’une dette de manque d’amour dont ils ne pour­ront jamais s’acquit­ter…

L’his­toire se fait et se refait sur trois géné­ra­tions. Que diront les jeunes parents d’aujourd’hui à leurs enfants et petits-enfants lors­que ces der­niers deman­de­ront : « Mais où sont passés papi et mamie ? » Tout se passe comme si les liens ances­traux qui unis­sent parents et enfants se rom­paient et que les hommes ne pou­vaient vivre cette tra­gé­die qu’en regar­dant la télé­vi­sion…

Gilbert Molinier

Berlin, le 17 avril 2020


[1L. Nadau, « Alors que revoilà la sous-préfète : dans le Financial Times, Macron nous refait le coup de sa destinée’, in Marianne.fr, le 17 avril 2020.

[2Pourquoi ne pas écrire : « Nous sommes tous embarqués dans l’impensable. » ?

[5Focus Online, 24 mars 2020, 13 heures 12..

[6Heiko Wiring, „Wo alte sterben sollen“, in der TAZ, 28 mars 2020.

[7Elmar Theveßen, in Markus Lanz Talk show.

[8Karl Lauterbach est épidémiologue, député du SPD au Bundestag.