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Ce que nous devons aux ouvriers

par Tony ANDREANI, le 24 juin 2020

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On l’aurait pres­que oublié, si un remar­qua­ble docu­men­taire d’Arte, « Le temps des ouvriers », ne nous invi­tait à le res­sai­sir et ne nous por­tait à y réflé­chir à nou­veau.

Les idéo­lo­gues du capi­ta­lisme d’aujourd’hui se gar­ga­ri­sent de la « déma­té­ria­li­sa­tion » des pro­ces­sus pro­duc­tifs, assu­rent que le tra­vail ouvrier est en train de dis­pa­raî­tre, rêvent d’une « usine sans ouvriers », entiè­re­ment robo­ti­sée, et se plai­sent à dire que cette couche sociale n’a plus qu’une place mar­gi­nale dans la société, rem­pla­cée par les cols blancs et les concep­teurs de pro­gram­mes infor­ma­ti­ques. Par ailleurs ils trou­vent confir­ma­tion du peu d’inté­rêt du tra­vail ouvrier dans le fait que les ouvriers ne son­gent qu’à une chose pour leurs enfants ; qu’ils échappent à leur condi­tion et s’élèvent dans l’échelle sociale. Bien sûr tout cela tient lar­ge­ment de la mys­ti­fi­ca­tion. Les machi­nes et robots se sub­sti­tuent certes de plus en plus aux hommes, mais ceux-ci res­tent irrem­pla­ça­bles à cer­tains postes et dans cer­tai­nes tâches. L’usine sans ouvriers n’a fait que les dépla­cer aux quatre coins du monde, la grande usine d’assem­blage à la chaîne sup­pose une mul­ti­tude de sous-trai­tants, l’intel­li­gence arti­fi­cielle même a besoin des peti­tes mains qui col­lec­tent les don­nées. Et, sans tous ces tâche­rons, une part essen­tielle de la valeur nou­velle, ajou­tée, ne serait pas pro­duite. Cependant ce n’est pas voir que les ouvriers ont bien d’autres choses à nous appor­ter que leur labeur et leur savoir-faire, et c’est ce qu’on vou­drait déve­lop­per quel­que peu ici.

À l’inverse la tra­di­tion révo­lu­tion­naire a vu dans les ouvriers, parce qu’ils n’avaient que leurs chaî­nes à perdre, les sau­veurs de l’huma­nité, car ils allaient mettre fin un jour, en se coa­li­sant et en s’orga­ni­sant, à l’exploi­ta­tion capi­ta­liste, et donner nais­sance au monde des « tra­vailleurs asso­ciés ». Pourquoi cela ne va pas de soi, on va en repar­ler. Mais tout le rai­son­ne­ment est appuyé sur l’exploi­ta­tion, et néglige l’autre dimen­sion essen­tielle du tra­vail ouvrier, pour­tant si for­te­ment thé­ma­ti­sée par Marx, l’alié­na­tion. Et c’est une alié­na­tion directe, immé­diate, loin du ciel des idées. Ce que le docu­men­taire donne remar­qua­ble­ment à voir, en même temps que tous les moyens que se don­nent les ouvriers pour au moins l’allé­ger, à défaut de pou­voir s’y sous­traire. Mais qu’est-ce d’abord que le tra­vail ouvrier ?

Les ouvriers pris dans la « coo­pé­ra­tion objec­tive » et dans la « coo­pé­ra­tion fac­tuelle »

Par « coo­pé­ra­tion objec­tive », je veux dire ici la coo­pé­ra­tion médiée par les ins­tru­ments de tra­vail, et par « coo­pé­ra­tion fac­tuelle » celle repo­sant sur la conti­nuité et la frag­men­ta­tion du tra­vail, les deux par oppo­si­tion à la coo­pé­ra­tion inter­sub­jec­tive (des phé­no­mè­nes comme l’infor­ma­tion mutuelle, l’appren­tis­sage mutuel et l’« émulation », bien pré­sents dans l’ana­lyse de Marx) [1]. Or ce qui spé­ci­fie le tra­vail ouvrier est qu’il est agencé par ou via un sys­tème de machi­nes, alors que le tra­vail arti­sa­nal, s’il uti­lise des machi­nes, garde une auto­no­mie, et que la manu­fac­ture n’était encore qu’un regrou­pe­ment d’ate­liers. C’est donc à juste titre que le docu­men­taire d’Arte porte sur­tout sur le XIXe siècle (ainsi de la fila­ture de New Lanark en Écosse). Mais, bien sûr, il faut enten­dre usine en un sens large : un grand entre­pôt, un vaste ate­lier d’entre­tien ou de répa­ra­tion de rames de métro relève de la même caté­go­rie. Voilà qui est dif­fé­rent d’autres tra­vaux dits manuels, par exem­ple celui des ouvriers agri­co­les, et plus encore celui du paysan aux champs, même avec un trac­teur, mais que l’on retrouve dans l’usine d’abat­tage ou dans la ferme-usine.

Cette coo­pé­ra­tion objec­tive, ainsi que le tra­vail frag­menté, est deve­nue tout de suite le mal­heur ouvrier. Il n’était plus que le rouage d’une sorte de machi­ne­rie humaine, et les des­crip­tions des ins­pec­teurs de fabri­que dans l’Angleterre du XIXe siècle (abon­dam­ment uti­li­sées par Engels et Marx) comme des films célè­bres en ont donné des aper­çus sai­sis­sants. Mais, en même temps, elle a entraîné une forme de soli­da­rité, et même de fra­ter­nité (le terme était cou­rant dans les asso­cia­tions ouvriè­res), que l’on retrouve dans tous les témoi­gna­ges, et qui expli­quera pour­quoi les révol­tes ouvriè­res seront par elles pro­fon­dé­ment cimen­tées. Rien de moins indi­vi­dua­liste que le monde ouvrier pro­pre­ment dit. Il reste que le tra­vail ouvrier est d’abord un tra­vail mas­cu­lin (c’est vrai encore aujourd’hui, mais dans une moin­dre mesure), ce qui s’accom­pa­gne bien sou­vent d’une exal­ta­tion des valeurs viri­les, force et endu­rance (on est « dur au mal »). Et pour­tant ce sont bien des femmes qui ont déclen­ché la pre­mière grève de très grande ampleur (1888, dans une fabri­que anglaise d’allu­met­tes), dans une atmo­sphère de soro­rité.

Le contrôle et le vol du temps

Tout tra­vail est un cer­tain emploi du temps et a ses contrain­tes, par oppo­si­tion au temps libre, qui n’est pas, sauf chez les oisifs, dénué d’acti­vi­tés, loin de là, mais des acti­vi­tés qui sont faculta­ti­ves et menées à volonté. Le tra­vail ouvrier, lui, se déroule dans un temps tota­le­ment contraint, avec sa durée jour­na­lière, ses gestes minu­tés à la seconde près (déjà bien avant le tay­lo­risme), ses pauses chi­che­ment cal­cu­lées (2 minu­tes pour aller aux WC dans l’un des témoi­gna­ges du docu­men­taire). Pas d’usine sans chro­no­mè­tre, sans son­ne­ries, sans sur­veillance humaine ou auto­ma­ti­sée, sans panop­ti­cum. Même le phi­lan­thrope Owen en était chaud par­ti­san.

Dans l’entre­prise capi­ta­liste, tout est fait pour qu’il ne reste pas un soup­çon de temps libre à l’ouvrier dans sa jour­née de tra­vail, qui doit être d’une par­faite mono­to­nie. Au dix-neu­vième siècle, le souci des patrons était aussi que le temps hors tra­vail ne soit consa­cré qu’à la récu­pé­ra­tion de l’énergie perdue, et ils veillaient à contrô­ler l’usage fait de ce temps (au-delà des 16 heures du labeur) en par­quant les ouvriers dans des cités ouvriè­res, à la porte des usines (on ira même jusqu’à déter­mi­ner leur régime ali­men­taire). Cela n’a pas dis­paru : on connaît ces dor­toirs dans des pays asia­ti­ques, et la sur­veillance qui va avec. Mais, là aussi, c’est une forme de soli­da­rité qui règne, tous les efforts pour mettre en com­pé­ti­tion les ouvriers les uns avec les autres (on se sou­vient de l’usine sovié­ti­que avec son ouvrier modèle), ou, mieux encore, en concur­rence sala­riale (le jeu des primes et des péna­li­tés), ne par­ve­nant pas à briser la cama­ra­de­rie. Aujourd’hui, dans l’usine occi­den­tale, à la fin du tra­vail chacun prend son auto et rentre chez lui, mais le lien n’est pas tota­le­ment perdu, sur­tout dans les cam­pa­gnes, et l’on se retrou­vera unis lors de la pro­chaine grève ou de la pro­chaine occu­pa­tion d’usine, sauf lors­que la contrainte de revenu fera explo­ser le col­lec­tif (cf. l’admi­ra­ble film En guerre de Stéphane Brizé). Ainsi le propre des ouvriers d’usine est qu’ils font corps, à l’opposé de l’indi­vi­dua­lisme ambiant et de tout le mana­ge­ment qui pré­tend pro­mou­voir leur ini­tia­tive et leur res­pon­sa­bi­lité pour mieux les oppo­ser les uns aux autres, et a cru les flat­ter en rem­pla­çant le terme d’employés (= ceux qu’on emploie) par ceux de « col­la­bo­ra­teurs » (sans pren­dre garde que cela pou­vait rap­pe­ler les mau­vais sou­ve­nirs du temps de l’Occupation) ou de « par­te­nai­res » (comble de la dupe­rie).

C’est là la pre­mière leçon de vie que nous don­nent, et conti­nuent à nous donner, les ouvriers.

L’alié­na­tion de l’acte

« L’acte est une aven­ture » [2] : sous ce titre énigmatique, Gérard Mendel, qui avait lon­gue­ment médité la ques­tion de l’action et même par­couru tout ce qu’en avaient dit les phi­lo­so­phes, vou­lait nous signi­fier, en sub­stance, une chose très simple : l’acte-projet, avec tout ce qu’il impli­que (une réflexion, une déli­bé­ra­tion, une déci­sion), même dans les plus petits mou­ve­ments de la vie quo­ti­dienne, ne va pas sans une pri­va­tion d’acte-pou­voir. Ce que les théo­ri­ciens de l’acteur ration­nel por­te­ront, en économie, à son comble. Il évacue la « ren­contre » avec le réel, dans ce qu’il a d’impré­vi­si­ble et de pro­vo­cant. Voilà qui s’appli­que bien au tra­vail ouvrier, que Mendel connais­sait bien — pour être inter­venu dans divers contex­tes de tra­vail en tant que socio­psy­cha­na­lyste (et non comme psy­cho­lo­gue social). Sauf que, dans l’usine, l’action a de plus été pensée, choi­sie, déter­mi­née par d’autres, et que tout ce qui res­tait d’incer­ti­tude à décou­vrir et maî­tri­ser s’est évanoui. Ensuite l’acte-pou­voir est une affir­ma­tion per­son­nelle, qui doit lais­ser sa marque. Un ancien mili­tant ita­lien note, dans le docu­men­taire, que, rentré chez lui, l’ouvrier d’usine n’avait rien à raconter sur son temps passé au tra­vail, car ce tra­vail n’avait gardé aucune trace de son huma­nité. Cela m’a fait me sou­ve­nir, par contraste, de la fierté éprouvée par un sou­deur, dans le magni­fi­que livre Les prolos de Louis Oury [3], à voir sur le navire une fois ter­miné (nous sommes dans un chan­tier naval) s’élever la che­mi­née où s’était ins­crit son acte (une opé­ra­tion stan­dard, mais qui était la sienne). C’est bien tout cela que Marx avait en tête lorsqu’il parle d’une alié­na­tion non seu­le­ment face à la machine qui impose son rythme, non seu­le­ment face au pro­duit qui appar­tient à l’employeur, mais encore face à l’acte lui-même, qui est pré­dé­ter­miné (l’ouvrier devient le « porte-dou­leur d’une fonc­tion de détail »). Et c’est cela qui fait la dif­fé­rence avec l’arti­san, qui non seu­le­ment s’est imposé ses pro­pres règles (celles de la « belle ouvrage ») mais encore vit son acti­vité comme un ensem­ble de peti­tes aven­tu­res. Une dif­fé­rence aussi avec le tra­vail dans la très petite entre­prise, où il conserve une part d’auto­no­mie.

Quand les lud­di­tes ont brisé les machi­nes, c’était bien sûr parce qu’elles leur volaient leur tra­vail et les rédui­saient à la misère, mais encore parce qu’elles les dépos­sé­daient de leur art, si codi­fié fût-il (on connaît sur­tout des rebel­les d’Angleterre, mais ce sont les Silésiens qui ont le plus impres­sionné Marx. Les uns et les autres furent mas­sa­crés). C’était là du tra­vail pour eux, dans l’ate­lier cor­po­ra­tif ou fami­lial, mais c’était aussi un tra­vail où il fal­lait trou­ver le bon geste et maî­tri­ser l’aléa. Celui-là même que les ouvriers ont cher­ché à récu­pé­rer dans les petits espa­ces de temps qu’ils pou­vaient déro­ber à celui de l’usine. En France cela s’appe­lait « la per­ru­que », mais j’en ai trouvé aussi des exem­ples dans le très beau livre de l’ouvrier hon­grois Miklos Haraszti, Salaire aux pièces (du temps du « socia­lisme réel » en ce pays) [4]. Le docu­men­taire en montre un qui est un petit chef-d’œuvre : un éléphant minia­ture com­posé uni­que­ment de pièces récu­pé­rées dans l’ate­lier (pla­ques, bou­lons, etc.).

Eh bien, c’est cela aussi que nous appor­tent les ouvriers d’aujourd’hui, même si la per­ru­que a qua­si­ment dis­paru avec les contrô­les de qua­lité et les flux tendus. Quand ils sont ren­trés à la maison, le diman­che ou les jours de RTT, ils sont sou­vent des bri­co­leurs de génie, ou, pour le moins, s’impro­vi­sent des jar­di­niers hors pair (les jar­dins ouvriers d’autre­fois connais­sent de nos jours une cer­taine forme de renais­sance). Des bri­co­leurs donc, non des pas­sion­nés de gad­gets ou de kits prêts à monter. Certes on voit aussi de plus en plus des cadres, par­fois supé­rieurs, sur­tout dans les métiers de la ges­tion, du com­merce ou du mar­ke­ting, renon­cer à leurs hauts reve­nus pour décou­vrir les joies du quant-à-soi et du tra­vail à temps plein dans les « petits métiers », par­fois avec tout un nou­veau bagage de connais­san­ces, mais pas avec la même ingé­nio­sité que dans la « récup ».

Les ouvriers et le tra­vail de la matière

Ils ne sont pas les seuls à avoir un contact phy­si­que, char­nel, avec la matière (enten­due dans son oppo­si­tion au vivant), puis­que les arti­sans (plom­biers, électriciens, etc.) l’ont aussi, mais c’est bien dans l’indus­trie que sont pro­dui­tes toutes les matiè­res, pre­miè­res ou trans­for­mées, qui ser­vi­ront dans tous les autres métiers, ce pour quoi elle reste, qu’on le veuille ou non, le socle de toute économie. Leur propre est qu’ils sont direc­te­ment pro­duc­tifs — les ingé­nieurs et tech­ni­ciens l’étant indi­rec­te­ment. Il fau­drait faire ici un détour par la ques­tion du tra­vail pro­duc­tif chez Marx, qui a donné lieu, à mon avis, à de mau­vai­ses inter­pré­ta­tions [5]. Ce qui spé­ci­fie le tra­vail pro­duc­tif ouvrier, ce n’est pas qu’il est pro­duc­tif de plus-value (d’autres le sont aussi), mais qu’il pro­duit des valeurs d’usage maté­riel­les, et non for­mel­les. Ainsi l’entre­po­sage ou le trans­port ont-ils, eux aussi, des effets réels sur la valeur d’usage (leur sto­ckage, leur dépla­ce­ment), alors que la pure tran­sac­tion mar­chande n’en a aucun, et encore moins l’acti­vité finan­cière, quelle que puisse être leur uti­lité. Donc les ouvriers sont bien le poumon du sys­tème économique. Et leur tra­vail, même quand il n’est pas à pro­pre­ment parler manuel, brasse de la matière, dans la sidé­rur­gie, la chimie, la tôle­rie, la pro­duc­tion d’énergie, etc. Et c’est ce qui fait aussi sa gran­deur, par­fois sa beauté (ainsi du contrôle du métal en fusion par les « mains d’or » dans les hauts four­neaux), lors même que tout est com­mandé, contrôlé, voire réparé à dis­tance.

Il y a, bien sûr, du tra­vail ouvrier qui n’est pas du tra­vail d’usine, par exem­ple le ménage des locaux (dont les employés sont rebap­ti­sés aujourd’hui « tech­ni­ciens de sur­face ») ou celui des éboueurs, des gar­diens, des chauf­feurs d’auto­bus, des trans­por­teurs rou­tiers, des cais­siè­res de gran­des sur­fa­ces (qui ne font pas qu’enre­gis­trer des paie­ments), des livreurs à domi­cile, etc., dont, en la période actuelle de confi­ne­ment sani­taire, on redé­cou­vre le rôle vital dans la vie quo­ti­dienne. Autant de métiers qui dif­fè­rent d’autres métiers qui appor­tent des ser­vi­ces aux per­son­nes, autres tra­vaux certes pro­duc­tifs de valeurs d’usage réel­les, mais s’exer­çant sur de l’humain, et qui n’en requiè­rent pas moins l’adjonc­tion de tra­vaux bien maté­riels (qu’on pense, par exem­ple, au tra­vail de manu­ten­tion et de ménage dans les hôpi­taux).

Cet enra­ci­ne­ment maté­riel aura ses effets sur ce que j’appel­le­rai tout à l’heure la « culture ouvrière ».

La maî­trise de l’acci­dent

Tous les tra­vaux de type indus­triel sont par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reux. Au XIXe siècle ils étaient sou­vent défi­ni­ti­ve­ment inva­li­dants, voire mor­tels. Le docu­men­taire nous rap­pelle que des enfants de 5 ans (il fal­lait des petits pour passer sous la mule-jenny afin de rac­com­mo­der les fils cassés dans les fila­tu­res) en sor­taient estro­piés à vie et que, dans les mines en par­ti­cu­lier, les morts par coup de grisou se sont comp­tés par mil­liers (les patrons pré­fé­rant d’abord sauver le maté­riel). De tels méfaits et de tels drames exis­tent encore aujourd’hui, mais dépla­cés dans les pays pau­vres. Cependant les acci­dents du tra­vail sont encore légion dans les pays riches (sur les 650 000 acci­dents recen­sés en France en 2018 on en trouve 150 000 dans les seules bran­ches de la métal­lur­gie, du bâti­ment et des tra­vaux publics et de la chimie, dont 165 décès, et ceci sans comp­ter l’inté­rim). Les rap­ports des pre­miers ins­pec­teurs des fabri­ques et des com­mis­sions d’enquête, sur les­quels Engels s’est appuyé, sont acca­blants. La créa­tion d’un corps d’ins­pec­teurs du tra­vail, à la fin du XIXe siècle, fut une grande conquête du mou­ve­ment ouvrier. Aujourd’hui, dans notre pays, leur nombre ne cesse de dimi­nuer, comme celui des méde­cins du tra­vail. Autre conquête : celle des Comités d’hygiène, de sécu­rité et des condi­tions de tra­vail. Le gou­ver­ne­ment actuel n’a trouvé rien de mieux que de les sup­pri­mer pour les fondre dans le Comité économique et social.

Bref les ouvriers savent ce que c’est que le prin­cipe de réa­lité, même s’il leur arrive de défier le risque, dans une sorte de com­pé­ti­tion virile. Mais on ne les verra guère, en dehors du tra­vail, jouer avec le risque pour se faire plai­sir, se donner une belle satis­fac­tion nar­cis­si­que. Une ancienne diri­geante du MEDEF, Laurence Parisot pour ne pas la nommer, qui venait d’un ins­ti­tut de son­dage, avait fait l’éloge du risque, selon elle une com­po­sante essen­tielle de la vie, y com­pris conju­gale. Un lan­gage dénué de sens pour les ouvriers.

Les ouvriers et la culture ouvrière

J’emploie le terme à des­sein. Ce que les ouvriers nous appor­tent, ce n’est pas seu­le­ment leurs connais­san­ces pra­ti­ques (dans le cas des ouvriers spé­cia­li­sés bien sûr) et leur savoir-faire sur ou autour de la machine, ce n’est évidemment pas leur haut niveau d’ins­truc­tion, qui n’atteint pas celui des tech­ni­ciens, mais leur ethos bien par­ti­cu­lier. Au XIXe siècle ils ne connais­saient que la misère. Le docu­men­taire rap­pelle que toute la famille devait tra­vailler pour sub­sis­ter et que le reste du temps était consa­cré à la survie (la des­crip­tion de leur régime ali­men­taire est éloquente : de la soupe claire, quel­ques pommes de terre que l’on frot­tait contre un hareng séché pour leur donner un peu de goût, pres­que jamais de viande). Mais la réduc­tion de la jour­née de tra­vail, plus tard les congés payés, toutes ces conquê­tes arra­chées de haute lutte, ont permis à un mode de vie d’exis­ter, et ce mode de vie est tout impré­gné des valeurs maté­riel­les, dites « terre à terre », et de la soli­da­rité vivante, qui ont plongé leurs raci­nes dans le monde de l’usine, si aliéné soit-il. J’ai parlé du goût du bri­co­lage. Je pour­rais citer celui de la « bonne chère », pas sophis­ti­quée mais bien cui­si­née, celui des ren­contres ani­mées au comp­toir des cafés, celui des bals popu­lai­res, et bien d’autres choses. On verra sou­vent les ouvriers pré­fé­rer les cam­pings, où l’on retrouve chaque année des amis, aux croi­siè­res de luxe, même bon marché. On verra les ouvriers retrai­tés pré­fé­rer le jeu de boules, la pêche à la ligne, les clubs de loto, aux loi­sirs offerts par le « monde de la culture ». Ce qui les fera trai­ter de « beaufs » par les per­son­nes dis­tin­guées. Je ne dis pas que cette culture ouvrière est le nec plus ultra, je reconnais volon­tiers que les ouvriers pas­sent beau­coup de temps à regar­der les émissions télé­vi­sées les plus raco­leu­ses et des matchs de foot à n’en plus finir, mais j’ajoute à ce propos qu’ils sont fati­gués, sou­vent épuisés, et que la consom­ma­tion de masse n’est pas leur apa­nage. Ce que je vou­drais main­te­nant sou­li­gner est leur rap­port cri­ti­que au réel immé­diat, bien supé­rieur à celui d’autres clas­ses socia­les.

Si les ouvriers sont objec­ti­ve­ment alié­nés, ils le savent bien, et on ne peut pas leur « en conter ». Ce sont eux que le dis­cours patro­nal ou mana­gé­rial laisse froids, et cela se tra­duit par un scep­ti­cisme fon­cier, mais aussi par un humour bien par­ti­cu­lier, tout dif­fé­rent de celui des amu­seurs publics, et volon­tiers rava­geur (la « blague », qui a fait les déli­ces des auteurs de « brèves de comp­toir », mais qui est bien plus sub­tile qu’on ne le croit). Nos sati­ris­tes d’autre­fois s’en sont sou­vent ins­pi­rés. Le ban­quet ouvrier est tout le contraire d’une réu­nion mon­daine avec son faste, ses riva­li­tés, ses jalou­sies et ses mes­qui­ne­ries. C’est une fête de la convi­via­lité. Malgré tous les pièges de la société consu­mé­riste, le monde ouvrier reste une contre-société. Voilà ce que nous devons aussi aux ouvriers, pour peu qu’on veuille bien les fré­quen­ter.

Les ouvriers dans la guerre de classe

Le docu­men­taire nous rap­pelle que ce fut et que c’est tou­jours une véri­ta­ble guerre. J’en résume rapi­de­ment les gran­des formes, très bien retra­cées dans le docu­men­taire, qui ont varié selon les pays, en me limi­tant au conti­nent euro­péen. En Angleterre, la tête de pont de la révo­lu­tion indus­trielle, après les émeutes des lud­di­tes, véri­ta­bles gué­rillas armées, les ouvriers d’usine s’orga­ni­sent en asso­cia­tions de bran­che (les trade unions) pour récla­mer et faire valoir des droits sociaux. La guerre sera donc prin­ci­pa­le­ment une guerre sociale de tran­chées, pour gagner des posi­tions, et c’est elle qui domi­nera dans l’Europe du Nord, au fur et à mesure de l’indus­tria­li­sa­tion. En France et dans l’Europe du Sud l’indus­tria­li­sa­tion est en retard, hormis dans quel­ques régions, la grande majo­rité de la popu­la­tion reste pay­sanne, l’arti­sa­nat vivace et les usines de petite dimen­sion. La guerre est alors une guerre de résis­tance contre la trans­for­ma­tion des ouvriers en ser­vants du machi­nisme (on se sou­vient en par­ti­cu­lier de l’émeute des canuts lyon­nais), ce qui lais­sera des traces jusque dans les futurs com­plexes indus­triels du XXe siècle. En France sur­tout, la Révolution fran­çaise est passée par là : pas plus que les sans-culot­tes, les ouvriers des ate­liers et des usines ne refu­sent d’être trai­tés comme une classe infé­rieure, une classe de pro­lé­tai­res privés de tout droit, même d’asso­cia­tion. La guerre sera poli­ti­que autant que sociale, avec la bataille pour le suf­frage uni­ver­sel et le retour à la République, et la grande ambi­tion de ce mou­ve­ment ouvrier est de conser­ver ou retrou­ver la maî­trise de son tra­vail dans des coo­pé­ra­ti­ves et de ses condi­tions de vie dans d’autres formes d’asso­cia­tion (socié­tés de secours mutuel, coo­pé­ra­ti­ves de consom­ma­tion). On le sait, c’est en France que fleu­ris­sent aussi les pro­jets uto­pis­tes, par­fois mais rare­ment conçus par les ouvriers eux-mêmes, mais qui ne sédui­sent pas la plu­part, bien placés pour être plus réa­lis­tes. Dans pres­que tous les pays se cons­trui­sent à la fin du XIXe siècle des partis ouvriers, mais ils sont de nature dif­fé­rente. Au Nord la ten­dance réfor­miste l’emporte et ils jouent, pour la plu­part, le jeu par­le­men­taire, au Sud ils se veu­lent révo­lu­tion­nai­res (avec des stra­té­gies dif­fé­ren­tes), et l’on retrouve le même cli­vage dans les syn­di­cats.

Les deux guer­res mon­dia­les bous­cu­lent ces tra­di­tions, en même temps qu’elles accé­lè­rent l’indus­tria­li­sa­tion (avec la pro­duc­tion d’arme­ments). Denis COLLIN2020-06-23T20:09:00DCC’est à nuan­cer ! Les ouvriers ont été par­tiel­le­ment épargnés, car l’indus­trie de guerre avait besoin d’eux. En France, ce sont les pay­sans qui ont été sacri­fiés et leurs sous-offi­ciers ins­ti­tu­teurs. D’où le fait que la SFIO garde la majo­rité dans les bas­tions ouvriers du Nord alors qu’adhé­sion à l’IC entraine pay­sans (du pour­tour du Massif cen­tral) et ins­ti­tu­teurs.

Car les ouvriers ont été envoyés en grand nombre à la bou­che­rie, leurs orga­ni­sa­tions n’ayant pas voulu ou pu impo­ser la paix. C’est alors le grand moment, à la fin de la Première Guerre, des conseils ouvriers et de sol­dats (Allemagne, Hongrie), qui s’empa­rent du pou­voir avant d’être écrasés, et des conseils ouvriers ita­liens, qui occu­pe­ront dura­ble­ment des usines et les feront fonc­tion­ner, avant de se voir contraints de négo­cier avec le patro­nat (qui don­nera peu après le feu vert aux fas­cis­tes pour qu’ils réta­blis­sent l’ordre bous­culé). L’Espagne cons­ti­tue un cas à part, car la dic­ta­ture fran­quiste y a entraîné une guerre géné­rale pro­lon­gée. Donc, pen­dant cette période, la guerre des clas­ses a pris la forme d’une véri­ta­ble guerre civile, fina­le­ment perdue par les ouvriers. Comment une grande partie de ceux-ci ont pu adhé­rer ensuite aux régi­mes nazi et fas­ciste est une énigme, sur laquelle il faudra réflé­chir. La Deuxième Guerre mon­diale bou­le­verse tout, avec la prise de pou­voir par les partis com­mu­nis­tes en Europe de l’Est et la montée en puis­sance de ces partis en France et en Italie, où la bataille devient poli­ti­que (à nou­veau le cli­vage Nord/Sud). Mais c’est un nouvel échec dans les pays soumis aux États-Unis (alliance atlan­ti­que), où le capi­ta­lisme for­diste et son com­pro­mis de classe gagnent la partie. Les his­to­riens du mou­ve­ment ouvrier ont très bien retracé toute cette his­toire, et le docu­men­taire en donne un fort bon résumé. Reste à s’inter­ro­ger sur les rai­sons de ces échecs, alors même que la guerre de clas­ses ne s’est pas éteinte (elle resur­gira dans toute son ampleur avec un mai 1968 qui pren­dra une ampleur mon­diale, et où ce sont bien les ouvriers qui met­tront un temps les économies en panne), jusqu’à ce que le capi­ta­lisme néo-libé­ral essaie de l’envoyer aux oubliet­tes de l’his­toire, sans tou­te­fois y par­ve­nir (on retrouve les ouvriers dans le mou­ve­ment récent des Gilets jaunes, qui fera aussi école aussi dans le monde entier). Les ouvriers peu­vent-ils être encore, dans les pays déve­lop­pés, une force motrice ? N’ont-ils plus rien à appor­ter à tous ceux qui aspi­rent à une grande trans­for­ma­tion, dont l’urgence se fait sentir de plus en plus, sinon leurs votes, et alors même qu’ils sont, de toutes les caté­go­ries socia­les, ceux qui votent le moins ? Il faut d’abord s’inter­ro­ger sur les rai­sons des échecs du mou­ve­ment ouvrier.

Quelques rai­sons des échecs du mou­ve­ment ouvrier

Vaste sujet, ample­ment débattu. Avec le recul, on peut entre­voir quel­ques-unes de ces rai­sons.

La plus évidente est que les ouvriers, privés de salai­res, ne peu­vent tenir long­temps, malgré les cais­ses de soli­da­rité, tandis que les pos­sé­dants peu­vent atten­dre, et pos­sè­dent les leviers de l’appa­reil d’État (police et armée), en même temps qu’ils peu­vent sti­pen­dier des bri­seurs de grève, voire des mili­ces. La grève géné­rale serait certes une arme déci­sive, mais à condi­tion de pou­voir l’orga­ni­ser, et seu­le­ment si elle pou­vait durer et savoir vers quoi elle va.

La deuxième raison est de nature intel­lec­tuelle. On ne peut pas atten­dre des ouvriers, de la place où ils sont, une connais­sance du sys­tème global dont ils sont et res­tent le socle. Il leur fau­drait pour cela avoir du repos, des moyens à eux de s’infor­mer, un niveau élevé de connais­san­ces à par­ta­ger dans tous les domai­nes, du temps et du goût (l’un n’allant pas sans l’autre) pour la lec­ture. La divi­sion du tra­vail manuel et du tra­vail intel­lec­tuel va donc se retrou­ver néces­sai­re­ment dans leurs orga­ni­sa­tions, qui auront besoin de « per­ma­nents » bien pré­pa­rés, avec une connais­sance suf­fi­sante des ins­ti­tu­tions en vigueur et de l’état des forces en pré­sence. Comme, aux marges du monde ouvrier, il y a tou­jours des indi­vi­dus qui ne pen­sent qu’à se débrouiller et donc cer­tains se font même les mer­ce­nai­res du patro­nat (le lumpen pro­lé­ta­riat de Marx), la néces­sité d’une orga­ni­sa­tion forte et cen­tra­li­sée a conduit à ce qu’on a appelé la cons­ti­tu­tion d’une « aris­to­cra­tie ouvrière » et à la préé­mi­nence d’une élite intel­lec­tuelle armée de res­sour­ces théo­ri­ques. C’est, on le sait, ce qui a conduit Lénine, dans son Que faire (1907), à l’affir­ma­tion de la néces­sité de « révo­lu­tion­nai­res pro­fes­sion­nels » et d’un parti for­te­ment cen­tra­lisé. De fait cela a permis une prise de pou­voir, dans la conjonc­ture très par­ti­cu­lière de la Russie et de la défaite mili­taire du tsa­risme, et sa conser­va­tion lors de la guerre civile qui a suivi, mais ce sera au prix de la relé­ga­tion des soviets à un rôle limité et subal­terne dans l’appa­reil d’État, puis de la sou­mis­sion de la popu­la­tion entière, Lénine une fois dis­paru, à un parti tout puis­sant. Ici se pose une ques­tion que l’on ne peut éluder : com­ment les ouvriers ont-ils pu adhé­rer au sta­li­nisme ? Et la ques­tion est encore plus aiguë dans un tout autre contexte : comme les ouvriers alle­mands, qui avaient été les fers de lance d’une révo­lu­tion avor­tée qui a mis à bas l’Empire, ont-ils pu accep­ter ensuite, dans leur grande masse, le régime nazi, malgré la résis­tance oppo­sée par une partie d’entre eux ?

Des ouvriers com­pli­ces du nazisme et du sta­li­nisme ?

En fait on ne peut pas savoir avec pré­ci­sion com­ment les ouvriers alle­mands se sont com­por­tés pen­dant la période nazie, puis­que toute enquête y était deve­nue impos­si­ble. Ce qu’on sait est qu’ils sont, dans leur majo­rité, demeu­rés pas­sifs, et ont même accepté que l’État nazi pille de la main d’œuvre dans les pays occu­pés (7 mil­lions de tra­vailleurs), pour la trans­for­mer en sous-pro­lé­ta­riat exploi­ta­ble à merci, et mette en escla­vage toute une série de popu­la­tions de dépor­tés (Slaves notam­ment), quand il ne les exter­mi­nait pas. Les ouvriers seraient-ils deve­nus com­pli­ces par natio­na­lisme exa­cerbé et par racisme fon­cier ?

C’est dif­fi­cile à croire, car, dans leur tra­vail en temps ordi­naire, les ouvriers ne sont pas racis­tes, tout sim­ple­ment parce que, à leurs postes de tra­vail, ils vivent la même condi­tion que leurs col­lè­gues immi­grés. Quand ils s’en pren­nent à ces der­niers, c’est parce qu’ils se sont vu impo­ser par leurs patrons une concur­rence déloyale, ser­vant à rabais­ser leurs salai­res et leurs condi­tions de tra­vail, voire à mena­cer leur emploi. Le docu­men­taire, qui aborde la ques­tion, sug­gère que le racisme des ouvriers alle­mands était pour eux un moyen de jus­ti­fier leur statut pri­vi­lé­gié. Peut-être. Mais il faut repla­cer les choses dans leur contexte. Le régime nazi (« natio­nal-socia­liste ») leur a fait croire qu’il allait les défen­dre face à leurs employeurs et à la plou­to­cra­tie inter­na­tio­nale. Et il a fait des gestes pour amé­lio­rer leurs condi­tions de vie, leur pro­met­tant loi­sirs et avan­ta­ges maté­riels (dont la voi­ture du peuple, la fameuse Volkswagen, pour tous). En second lieu les ouvriers alle­mands avaient par­ti­cu­liè­re­ment souf­fert de la crise économique géné­rée par les répa­ra­tions de guerre et la grande Récession venue d’ailleurs. D’où leur atta­che­ment à la Grande nation alle­mande. Mais quand même vient ici le soup­çon : seraient-ils natio­na­lis­tes par nature ?

Ici encore, c’est dif­fi­cile à croire, mais il y a une raison à un natio­na­lisme qui leur est sans cesse repro­ché par les élites. On sait en effet que les ouvriers ont été nom­breux à voter à droite dans les pays occi­den­taux, qu’ils ont notam­ment, pour une partie d’entre eux, adhéré au gaul­lisme, et que, aujourd’hui encore, ils ont des sym­pa­thies pour le Rassemblement natio­nal. La raison semble assez claire : quand ils sont mal­me­nés par le patro­nat, sur­tout lors­que celui-ci est devenu apa­tride (avec des mul­ti­na­tio­na­les sous contrôle étranger), et que le chô­mage pèse lour­de­ment sur eux, leurs seuls recours sont la nation et un État dont ils croient qu’il pourra les défen­dre. En période de pros­pé­rité l’extrême droite n’est pas leur tasse de thé.

Le com­por­te­ment des ouvriers sovié­ti­ques face au sta­li­nisme est beau­coup plus facile à com­pren­dre. D’abord ils étaient valo­ri­sés par toute la pro­pa­gande offi­cielle (et Staline savait leur parler, employer leurs mots). Ensuite, il ne faut pas l’oublier, ils étaient choyés par le régime. La hié­rar­chie des salai­res était faible (et sera par la suite en dimi­nu­tion cons­tante), les ouvriers d’indus­trie (mineurs, métal­los, etc.) gagnaient plus que des méde­cins ou des ensei­gnants. Le mode de vie était médio­cre, mais assez com­mu­nau­taire pour être sup­porté (quant à celui de la nomenk­la­tura, il était dis­cret). Ceci admis, on peut se deman­der pour­quoi ils ne sont pas mobi­li­sés pour défen­dre le parti com­mu­niste lorsqu’il a initié une réforme de grande ampleur (la peres­troïka) qui devait leur rendre du pou­voir dans des entre­pri­ses libé­rées du joug de la bureau­cra­tie (un air d’auto­ges­tion). Je pense qu’ils n’y croyaient pas, habi­tués à un sys­tème où ils trou­vaient malgré tous des avan­ta­ges (ce qui n’était pas le cas des cou­ches intel­lec­tuel­les) : un tra­vail sans grand inté­rêt certes (« nous fai­sons sem­blant de tra­vailler, ils font sem­blant de nous payer »), mais où ils dis­po­saient de réels contre-pou­voirs de fait. C’est dans ces condi­tions qu’ils furent l’objet d’une immense dupe­rie et se trou­vè­rent réduits à une misère qu’ils n’avaient jamais connue dans le régime sovié­ti­que.

Dans les deux cas du nazisme et du sta­li­nisme, il faut bien voir que les ouvriers n’avaient plus la pos­si­bi­lité de s’orga­ni­ser de manière auto­nome ni syn­di­cale, ni poli­ti­que, ni autre, si bien qu’on ne peut pas parler d’un échec qui serait dû à un manque fon­cier de volonté trans­for­ma­trice.

Ce qu’une nou­velle révo­lu­tion devrait appor­ter aux ouvriers

Je vou­drais conclure ces quel­ques réflexions, que m’a ins­piré le docu­men­taire d’Arte, sur la manière dont une tout autre orga­ni­sa­tion du tra­vail pour­rait et devrait trans­for­mer le tra­vail des ouvriers et leur donner toute leur place dans la société.

Il fau­drait non seu­le­ment reva­lo­ri­ser leurs salai­res et amé­lio­rer leurs condi­tions de tra­vail à la mesure du rôle fon­da­men­tal qu’ils conti­nuent à jouer dans l’économie, autre­ment dit les sortir d’une « condi­tion ouvrière » qui n’a rien d’envia­ble, mais encore s’atta­quer à l’alié­na­tion qui pèse sur leur tra­vail lui-même. À cet égard, la robo­ti­sa­tion est en soi une bonne chose, puisqu’elle sup­prime des gestes machi­ni­ques, qui ont permis d’accroî­tre la pro­duc­ti­vité, mais qui sont d’autant plus déva­lo­ri­sants et humi­liants qu’elle peut s’y sub­sti­tuer. Actuellement ces robots, qui ne se fati­guent jamais et ne font jamais grève, cons­ti­tuent une pres­sion sup­plé­men­taire, car il faut aller tou­jours plus vite pour suivre leur rythme. Mais ils rédui­sent consi­dé­ra­ble­ment, sans la sup­pri­mer, la dépense de tra­vail vivant, et ouvrent la pers­pec­tive d’une for­mi­da­ble réduc­tion du temps de tra­vail. Ensuite, et par là aussi, une forte réduc­tion de la divi­sion du tra­vail devient pos­si­ble, qui serait béné­fi­que non seu­le­ment pour les ouvriers, mais pour tous.

Le thème n’est pas nou­veau. On se sou­vient que, dans les années 1970, la révolte des OS a remis en cause l’ordre tay­lo­riste et for­dien, à tel point que le patro­nat a dû y cher­cher une réponse (notam­ment celle, à l’époque, des cer­cles de qua­lité), et que le gou­ver­ne­ment socia­liste a fait voter en 1982 les lois Auroux rela­ti­ves au ren­for­ce­ment des ins­ti­tu­tions repré­sen­ta­ti­ves du per­son­nel et aux condi­tions d’hygiène et de sécu­rité, ce qui ne repré­sen­tait qu’une amé­lio­ra­tion du droit du tra­vail, mais ne chan­geait rien à la nature de ce der­nier. Par la suite ont fleuri les ini­tia­ti­ves mana­gé­ria­les cen­sées donner aux ouvriers ini­tia­tive et res­pon­sa­bi­lité, mais elles ont en fait servi sur­tout à les mettre davan­tage en concur­rence. La divi­sion du tra­vail n’a été quel­que peu cassée que dans les coo­pé­ra­ti­ves (on se sou­vient ici du combat des Lip), mais ces der­niè­res sont res­tées dans les marges de l’économie.

Il y eut bien une ten­ta­tive his­to­ri­que pour sur­mon­ter, en partie du moins, la divi­sion du tra­vail ; ce fut en Chine, à l’époque de la révo­lu­tion cultu­relle, la cons­ti­tu­tion des comi­tés révo­lu­tion­nai­res, qui diri­geaient les usines et com­por­taient des repré­sen­tants des ouvriers et des cadres, tous élus (et, dans cer­tains cas, de l’armée). Dans les ate­liers le plan de tra­vail de la jour­née, les caden­ces, les amé­lio­ra­tions et inno­va­tions tech­ni­ques étaient dis­cu­tés ensem­ble. Les primes, le salaire aux pièces et les bonis avaient dis­paru. Loin d’entraî­ner une baisse de la pro­duc­tion, cette orga­ni­sa­tion peut expli­quer que, malgré le mael­strom poli­ti­que de la Révolution cultu­relle, le taux de crois­sance de l’économie chi­noise pen­dant cette période soit resté élevé, au moins dans l’indus­trie. Mais le sys­tème économique dans son ensem­ble se heur­tait à des limi­tes struc­tu­rel­les, que je ne peux évoquer ici, et, avec le nou­veau cours, on est revenu à des formes d’orga­ni­sa­tion plus pro­ches du capi­ta­lisme. Ce qui n’est pas une raison pour igno­rer ou oublier cette expé­rience his­to­ri­que.

La conti­nuité, la sim­pli­cité et la frag­men­ta­tion des opé­ra­tions ont permis effec­ti­ve­ment des gains de pro­duc­ti­vité, au sens strict du terme (c’est-à-dire indé­pen­dam­ment de l’allon­ge­ment du temps de tra­vail et de son inten­si­fi­ca­tion), mais ce fut au prix de la démo­ti­va­tion de l’ouvrier, de la perte de son ingé­nio­sité, et de la quasi-dis­pa­ri­tion de la coo­pé­ra­tion inter­sub­jec­tive. Par exem­ple les métho­des consis­tant à filmer ses mou­ve­ments, en lui atta­chant des ampou­les aux bras, à chro­no­mé­trer son geste et à mesu­rer sa dépense mus­cu­laire (évoquées dans le docu­men­taire) pour déter­mi­ner « l’acte utile » sont cer­tai­ne­ment moins effi­ca­ces que le conseil de l’ouvrier vété­ran ou de l’ins­truc­teur du centre d’appren­tis­sage, autre­ment dit l’infor­ma­tion et l’appren­tis­sage mutuels.

Pour réduire les coûts de pro­duc­tion, le capi­ta­lisme fait tou­jours son tri parmi les métho­des de pro­duc­tion : il choi­sit d’abord tout ce qui sert à inten­si­fier le tra­vail et aug­men­ter sa durée (une ten­dance qui se ren­force à nou­veau de nos jours) et, parmi les sour­ces de pro­duc­ti­vité, il choi­sit celles qu’il peut contrô­ler et qui peu­vent contre­car­rer des résis­tan­ces ouvriè­res. Toutes les formes de col­la­bo­ra­tion capi­tal-tra­vail, telles que ladite coges­tion (qui n’en est pas vrai­ment une) dans les gran­des entre­pri­ses de cer­tains pays de l’Europe du Nord, n’y chan­gent pas grand-chose, car l’orga­ni­sa­tion du tra­vail y reste, pour l’essen­tiel, ce qu’elle est. C’est en sor­tant du capi­ta­lisme pour aller vers des entre­pri­ses « socia­li­sées » fon­dées sur la démo­cra­tie d’entre­prise — sujet que je ne peux déve­lop­per ici — que les ouvriers, main dans la main avec les tech­ni­ciens et ingé­nieurs, pour­ront sortir de la malé­dic­tion du tra­vail aliéné, donner toute leur mesure, et aussi pro­gres­ser nor­ma­le­ment dans la hié­rar­chie. Quant aux cadres for­te­ment diplô­més, ils ver­raient les choses tout autre­ment, y com­pris sur le plan tech­ni­que, s’ils pas­saient par exem­ple un jour par semaine à côté des ouvriers dans l’ate­lier, au lieu d’y faire une simple visite lors de leur prise de fonc­tion.

Mais les ouvriers ont aussi, je l’ai laissé entre­voir, bien d’autres choses à appor­ter à une société qui vou­drait maî­tri­ser son destin, et que je ne vois pas com­ment appe­ler mieux que socia­liste. Je me conten­te­rai de deux orien­ta­tions.

Cette société, sans se priver des apports des tech­no­lo­gies de pointe là où elles sont vrai­ment utiles, pri­vi­lé­giera les « basses tech­no­lo­gies », celles où l’on peut réduire la quan­tité et la com­plexité des maté­riaux uti­li­sés, celles qui per­met­tent de répa­rer faci­le­ment outils et machi­nes, celles enfin grâce aux­quel­les on peut pro­lon­ger la durée de vie des pro­duits. Je prends un exem­ple : aujourd’hui les véhi­cu­les sont bour­rés de dis­po­si­tifs électroniques — en atten­dant la voi­ture connec­tée et auto­nome. Le méca­ni­cien de l’entre­tien et de la répa­ra­tion auto­mo­bile n’y com­prend pas grand-chose, et se contente de rem­pla­cer le boi­tier défaillant, fort oné­reux, qui sera quasi impos­si­ble à recy­cler. Cela détruit une grande partie de son tra­vail expert, pour des béné­fi­ces pour l’uti­li­sa­teur qui sont sou­vent mini­mes, tenant plus du gadget que de la faci­lité ou de la sécu­rité de conduite (à la dif­fé­rence par exem­ple du frei­nage ABS), et qui vont au détri­ment de l’envi­ron­ne­ment et contri­buent à l’épuisement des res­sour­ces natu­rel­les (métaux rares). Les ouvriers n’éprouvent aucune pas­sion à cons­truire, répa­rer ou uti­li­ser de tels véhi­cu­les, qui enchan­tent l’oli­gar­chie. Or ce sont eux qui ont raison. D’une manière géné­rale la course folle du capi­ta­lisme, sous le fouet de la concur­rence, vers le must de la tech­ni­que et du confort raf­finé est une impasse. Il faudra bien l’arrê­ter.

Et, en voyant plus large, c’est l’ensem­ble des tra­vaux dans la société qui devra être remis sur ses pieds, c’est-à-dire sur les tra­vaux véri­ta­ble­ment utiles, qui pro­dui­sent de vraies valeurs d’usage, dont les valeurs d’usage maté­riel­les [6], par oppo­si­tion à tous ces tra­vaux « à la con » (les bull­shit jobs du socio­lo­gue David Graeber) que le capi­ta­lisme a mul­ti­pliés, et qui le sont de l’avis même de ceux qui les effec­tuent. Les ouvriers nous aide­ront à des­si­ner ce monde de demain qui nous sau­vera de l’actuel désas­tre anthro­po­lo­gi­que.

Les ouvriers ne sont pas obsé­dés par la richesse, le stan­ding et les signes de dis­tinc­tion. S’il arrive à l’un d’eux de rem­por­ter le gros lot au Loto, il ne sait pas trop qu’en faire. Ils aiment plutôt, je l’ai dit, un mode de vie digne, mais tem­pé­rant (auquel George Orwell ajou­tait un souci d’hon­nê­teté, dans sa concep­tion de la common decency), et des loi­sirs convi­viaux. Ce sont donc eux qu’il fau­drait sol­li­ci­ter, impli­quer et suivre si l’on veut aller vers cette société de sobriété qui sera seule com­pa­ti­ble avec l’habi­ta­bi­lité de la pla­nète.


[1Je simplifie. Dans un ouvrage ancien (De la société à l’histoire, Méridiens-Klincksieck, 1989, tome 1), je m’étais efforcé de développer et d’affiner la théorie de la coopération chez Marx, qui lui servait à montrer comment elle accroissait la productivité du travail vivant (cf. mon annexe sur la coopération et le tableau de la page 642), Et j’avais distingué plusieurs formes de coopération objective, celle reposant sur les instruments du travail, mais aussi celles reposant sur l’objet et le champ de travail. De fait l’usine n’est pas que des machines, elle est aussi des postes de travail, et l’objet de travail peut y jouer un rôle structurant, notamment dans les industries de process. Quant à la coopération que j’appelais subjective (c’est-à-dire dépendant directement de la force de travail), mais « factuelle », elle revêt aussi plusieurs formes, la principale étant celle du travail fragmenté, mais qui diffèrent foncièrement de la coopération intersubjective.

[2Gérard Mendel, L’acte est une aventure. Du sujet métaphysique au sujet de l’actepouvoir, La Découverte, 1998.

[3Louis Oury, Les prolos, Éditions du Temps, 1973. L’ouvrage sera réédité 4 fois.

[4Éditions du Seuil, 1976.

[5Je me permets de renvoyer le lecteur à mon livre précité et à l’annexe qui y est consacrée à la question, p. 645-688.

[6Il est bon de rappeler ici que les ouvriers représentent encore, selon l’INSEE, 20 % de la population active dans ce pays fortement désindustrialisé qu’est devenue la France.