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Cohabitation en 2022 ? Pourquoi pas !

par Jean-Louis BRUNATI, le 11 octobre 2021

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Cohabitation en 2022 ? Pourquoi pas !

La Dynamique Populaire Constituante appelle au boy­cott de l’élection pré­si­den­tielle et pri­vi­lé­gie les légis­la­ti­ves en inci­tant les abs­ten­tion­nis­tes, et plus lar­ge­ment les citoyens, à inves­tir ces élections pri­mor­dia­les. Il s’agit de mettre en débat la pos­si­bi­lité d’une coha­bi­ta­tion, situa­tion où le gou­ver­ne­ment est dirigé par le 1er minis­tre issu de la majo­rité par­le­men­taire, comme on a pu l’obser­ver dans le passé chaque fois qu’il y a eu coha­bi­ta­tion.

En effet, la France a connu trois « coha­bi­ta­tions » depuis les débuts de la 5e République, (1986-88, 1993-95, 1997-2002), 9 années ça compte ! Quand le vote aux légis­la­ti­ves ame­nait une majo­rité par­le­men­taire oppo­sée au pré­si­dent en exer­cice, ce der­nier ne pou­vait faire autre­ment que de nommer un Premier minis­tre qui n’était pas du même bord que lui, on appe­lait ça une coha­bi­ta­tion. Ces années ont repré­senté une sorte d’os dans la chaus­sure de la 5e République et du régime clai­re­ment pré­si­den­tiel qu’elle ins­ti­tuait, sur­tout avec l’élection du pré­si­dent au suf­frage uni­ver­sel direct en 1962. En effet en coha­bi­ta­tion, la main était du côté du Premier minis­tre et de sa majo­rité plutôt que du côté du pré­si­dent, réduit au rôle d’oppo­sant et dont les pou­voirs étaient de facto réduits. Impossible en effet d’aller contre les arti­cles 20 et 21 de la cons­ti­tu­tion de 1958 :

« Le gou­ver­ne­ment conduit et déter­mine la poli­ti­que de la nation  », « Le Premier minis­tre dirige l’action du gou­ver­ne­ment  ».

Les contra­dic­tions inter­nes de la 5e République appa­rais­saient au grand jour.

L’intro­duc­tion du quin­quen­nat par réfé­ren­dum le 24 sep­tem­bre 2000 chan­gea la donne. Notamment parce que le choix a été fait ensuite, en 2001, d’inver­ser le calen­drier électoral et d’ali­gner les deux élections en pla­çant la pré­si­den­tielle avant les légis­la­ti­ves pour que le pré­si­dent ait une majo­rité acquise à sa poli­ti­que. Ainsi l’élection pré­si­den­tielle deve­nait l’élection clé et les pou­voirs d’un seul homme étaient ren­for­cés. Sous pré­texte de « moder­ni­ser » les ins­ti­tu­tions de la République, en rédui­sant le mandat pré­si­den­tiel à 5 ans au lieu de 7, on met­tait de fait un coup d’arrêt aux coha­bi­ta­tions ! Car la classe poli­ti­que y était glo­ba­le­ment hos­tile alors que l’opi­nion popu­laire n’en était pas mécontente. Désireux de « réfor­mer la France » pour la mettre en phase avec la » mon­dia­li­sa­tion heu­reuse », les poli­ti­ciens de droite ou de gauche voyaient dans la coha­bi­ta­tion un obs­ta­cle, ou à minima un frein, aux orien­ta­tions néo-libé­ra­les qu’ils vou­laient mettre en œuvre.

Le quin­quen­nat fut donc la réponse ins­ti­tu­tion­nelle de la classe diri­geante aux pro­blè­mes que lui posait la coha­bi­ta­tion et la volonté popu­laire qui ten­tait de s’y expri­mer. Il n’est pas inno­cent que cette solu­tion ait été for­te­ment recom­man­dée et impul­sée par Giscard d’Estaing avec l’idée que le quin­quen­nat allait moder­ni­ser la vie poli­ti­que, car l’alter­nance empê­chait toute poli­ti­que de long terme allant dans le sens des réfor­mes atten­dues. En effet au cours de la décen­nie 90, le néo-libé­ra­lisme, hégé­mo­ni­que depuis le virage des années 80, était décidé à passer à la vitesse supé­rieure grâce à l’euro qui jus­te­ment venait d’être lancé.

Rappelons-nous la période :

Au niveau inter­na­tio­nal l’écroulement du bloc de l’Est avait accé­léré la mise en œuvre du pro­gramme de géné­ra­li­sa­tion du libre-échange (traité de Rome en 1957). Ainsi Margaret Thatcher pou­vait dire lors de la chute du mur de Berlin en 1989 : « Le libre-échange dérè­gle­menté va enfin pou­voir s’expri­mer en Europe ».

Au niveau natio­nal le traité de Maastricht était passé de jus­tesse en 1992. Le TCE, pre­mière copie du traité de Lisbonne était déjà dans les tuyaux… et un puis­sant mou­ve­ment popu­laire en 1995-96 avait bous­culé le pou­voir pré­si­den­tiel en le contrai­gnant à dis­sou­dre l’assem­blée et à nommer Jospin Premier minis­tre, ce qui donna lieu à une coha­bi­ta­tion de 5 ans, la plus longue. Les choses étaient mûres pour l’hyper­pré­si­den­tia­lisme. Ainsi depuis 2002, le quin­quen­nat ayant accru les pou­voirs d’un seul homme, l’élection pré­si­den­tielle a écrasé les autres, en par­ti­cu­lier les légis­la­ti­ves dont les gens se sont pro­gres­si­ve­ment désin­té­res­sés. Le taux de par­ti­ci­pa­tion à ces élections baisse régu­liè­re­ment depuis la fin des années 1980 et le quin­quen­nat accé­lère ce phé­no­mène, le taux pas­sant au 2e tour de 2017 sous la barre des 50 % (48,7 %).

Rien pour­tant ne permet d’en déduire que cette ten­dance à la baisse de la par­ti­ci­pa­tion aux légis­la­ti­ves conti­nuera. Car la situa­tion n’est plus la même qu’en 2017 où la dyna­mi­que pro-Macron était dans sa phase d’ascen­sion, pas­sant de 8,6 mil­lions de voix au 1er tour à 20,5 mil­lions au 2e. A ce même 2e tour, le RN pro­gres­sait seu­le­ment de 3 mil­lions en obte­nant 10,6 mil­lions de voix alors que la somme des abs­ten­tion­nis­tes, votes blancs et nuls s’élevait à 16 mil­lions, pro­gres­sant de 4,5 mil­lions de voix. Dans la foulée du 1er tour de la pré­si­den­tielle, après la défaite des oppo­sants clas­si­ques, il était pré­vi­si­ble que l’abs­ten­tion serait impor­tante au second tour. Rien d’étonnant ensuite qu’aux légis­la­ti­ves elle ait été encore plus mas­sive.

Deux éléments ren­dent pos­si­ble l’hypo­thèse d’une coha­bi­ta­tion en 2022.

Le pre­mier est l’érosion plus que pro­ba­ble du vote Macron peut-être pas en pour­cen­tage, mais en nombre de voix par rap­port à 2017. En effet le fait que 60 % des Français ne sou­hai­tent pas un nou­veau duel Macron/Le Pen invite à penser qu’un nombre signi­fi­ca­tif de Français rejet­tent l’un et l’autre. L’irrup­tion inat­ten­due de Zemmour dans le cas­ting des pré­si­den­tiel­les, est à situer dans cette espace ouvert par la vacuité de la classe poli­ti­que exis­tante et le désa­veu ou l’indif­fé­rence que cela entraine, cons­tat véri­fié une fois de plus spec­ta­cu­lai­re­ment lors des der­niè­res élections régio­na­les. Promotionné à grands coûts dans les Unes des grands grou­pes de presse, le phé­no­mène Zemmour ne change guère la donne, puis­que les inten­tions de vote Macron res­tent sta­bles dans les son­da­ges pour le moment.

Pourtant il sera très dif­fi­cile pour Macron de réa­li­ser son score du 2e tour 2017. De plus il n’aura pas en 2022 le béné­fice que lui avait apporté la neu­tra­li­sa­tion oppor­tune de son prin­ci­pal concur­rent sérieux, Fillon.

Enfin Macron aura-t-il l’appui total et una­nime des grands médias ? Ce n’est pas sûr, l’effet Zemmour tend à le mon­trer. Ce qui comp­tera ici pour le camp macro­nien, au-delà de limi­ter la casse, c’est d’avoir signi­fi­ca­ti­ve­ment plus de réser­ves de voix que ses adver­sai­res, quels qu’ils soient.

Le deuxième élément qui permet d’envi­sa­ger l’hypo­thèse d’une coha­bi­ta­tion est l’échec de LREM à cons­truire un mou­ve­ment struc­turé et implanté. Le parti dont rêvait Macron est aux abon­nés absents et ses par­ti­sans auront beau­coup de mal à réi­té­rer leur score des légis­la­ti­ves 2017, score dû en grande partie à l’effet de nou­veauté et de sur­prise qui fit l’effi­ca­cité de la cam­pa­gne de leur chef. En 2022 l’effet de nou­veauté ne jouera plus et les macro­nis­tes auront du mal à retrou­ver l’atmos­phere fri­sant par­fois le délire de leur cam­pa­gne d’alors, car leur audience dans le pays s’est sin­gu­liè­re­ment rétré­cie et leurs trou­pes avec. De plus à l’assem­blée les dépu­tés LREM n’ont pas convaincu, il suffit de voir leurs résul­tats piteux à toutes les élections loca­les, sans comp­ter les déser­tions et évictions que ce mou­ve­ment a connues.

Miroir exact de l’auto­ri­ta­risme de leur patron, ce groupe par­le­men­taire a démon­tré son impuis­sance à débat­tre et à faire vivre ne serait-ce que la fic­tion d’une assem­blée démo­cra­ti­que. La réus­site très momen­ta­née d’un « parti » créé de toutes pièces a fait pschitt. L’illu­sion est tombée, parce que c’était une illu­sion dès le départ malgré les trou­vailles de com­mu­ni­ca­tion du style » LREM ». Les vieux dis­cours poli­ti­ciens de droite et de gauche étant usés, tout l’art de Macron a été de faire croire aux gogos le temps d’une cam­pa­gne qu’il allait révo­lu­tion­ner le jeu poli­ti­que. Cinq ans après ce dis­cours ne convainc pas (ou plus) une majo­rité de Français.

L’abs­ten­tion mas­sive que tout le monde observe est donc le résul­tat des illu­sions per­dues de ces quin­quen­nats suc­ces­sifs. Le « tout sauf Le Pen » de 2002 a donné Sarkosy en 2007. Le « tout sauf Sarkosy » a donné Hollande en 2012 et enfin le « tout sauf la droite et la gauche » a donné Macron. Le déga­gisme est une impasse et ne fonc­tionne pas ! Il ren­force l’illu­soire croyance en une per­sonne pro­vi­den­tielle et pro­fite fina­le­ment au pré­si­den­tia­lisme, car il permet de ne pas mettre en ques­tion le sys­tème pré­si­den­tiel lui-même. Il est temps de faire le bilan, d’effec­tuer un saut qua­li­ta­tif en « déga­geant » le pré­si­den­tia­lisme par le boy­cott.

De plus dans le contexte actuel d’une dérive auto­ri­taire des exé­cu­tifs, fran­çais, euro­péens et mon­diaux, phé­no­mène que la « crise sani­taire » a faci­lité et accé­léré, de plus en plus de gens se deman­dent com­ment frei­ner et empê­cher cette mau­vaise pente, une partie de la popu­la­tion mon­trant la voie en n’hési­tant pas à mani­fes­ter pour la liberté dans les rues chaque samedi. Ce mou­ve­ment démon­tre une prise de cons­cience nou­velle, une réac­tion après la tor­peur dans laquelle la popu­la­tion a été plon­gée par les confi­ne­ments.

Or que reste-t-il au peuple comme outil ins­ti­tu­tion­nel pour s’oppo­ser à l’exé­cu­tif sinon l’Assemblée légis­la­tive ? La pré­si­den­tielle n’étant cer­tai­ne­ment pas le ter­rain pour aller dans ce sens puisqu’elle ren­force le pré­si­den­tia­lisme, se mobi­li­ser pour les légis­la­ti­ves rejoint le combat fon­da­men­tal pour les liber­tés, pour la pré­ser­va­tion et l’exten­sion des droits poli­ti­ques, tout autant que des droits économiques, sociaux et envi­ron­ne­men­taux.

Le pari d’obte­nir la majo­rité abso­lue à l’assem­blée est loin d’être gagné pour le futur pré­si­dent et la ré-élection d’un Macron affai­bli avec une majo­rité par­le­men­taire rela­tive, ou même en mino­rité est tout à fait pos­si­ble.

L’hypo­thèse est envi­sa­gea­ble également si la droite l’empor­tait sur Macron, scé­na­rio moins pro­ba­ble. Il n’est pas du tout cer­tain que la droite actuel­le­ment en pleine décom­po­si­tion-recom­po­si­tion obtienne une majo­rité à l’assem­blée si elle gagnait la pré­si­den­tielle ; elle pour­rait bien se retrou­ver elle aussi face à une assem­blée divi­sée, mais majo­ri­tai­re­ment oppo­sée au pré­si­dent.

Malgré son impo­pu­la­rité rela­tive, Macron a toutes les chan­ces d’être réélu. D’abord parce que si on en croit les son­da­ges son socle électoral de 1er tour ne varie pas, entre 23 et 27 % des votants se por­tant sur son nom quoi qu’il arrive, car ils esti­ment qu’il n’y a pour le moment pas de meilleur can­di­dat que lui pour incar­ner leurs options ou pour conju­rer leurs crain­tes. Son électorat est stable. Il y a donc peu de chan­ces pour qu’il ne soit pas qua­li­fié au second tour. Évidemment tout peut arri­ver et rien n’est jamais écrit d’avance…

Ensuite Macron dis­pose d’une réserve de voix plus consé­quente que ses concur­rents pour le second tour. On voit mal en effet les partis dits « de gou­ver­ne­ment » (UMP, PS) appe­ler à l’abs­ten­tion en 2022. Ils vont donc cer­tai­ne­ment appor­ter un « sou­tien cri­ti­que » à Macron au 2e tour pour ne pas perdre ceux de leurs électeurs qui croient aux beaux dis­cours du « réa­lisme » et du « cercle de la raison ». D’un autre côté pour ne pas se déconsi­dé­rer en per­dant leurs der­niè­res plumes, l’idée de trans­for­mer les légis­la­ti­ves en 3e tour peut leur cha­touiller l’esprit. Encore faut-il qu’ils anti­ci­pent habi­le­ment les atten­tes popu­lai­res, ce qui n’est pas gagné… Le pro­blème pour eux est que leur audience auprès de la popu­la­tion est au moins aussi mau­vaise que celle de la majo­rité actuelle. D’où d’ailleurs un affai­blis­se­ment pré­vi­si­ble des reports de voix de leur électorat vers Macron au second tour de la pré­si­den­tielle, ces électeurs se por­tant plutôt vers l’abs­ten­tion que pour les deux fina­lis­tes pré­su­més.

Le défi est bien de faire en sorte que la vic­toire de Macron (ou d’un autre), soit la plus fra­gile pos­si­ble et d’accom­pa­gner ce mou­ve­ment en lui don­nant un sens. Ce sens peut être apporté par l’idée d’une coha­bi­ta­tion d’un type nou­veau, aty­pi­que. Cette hypo­thèse n’est pas far­fe­lue, cer­tains obser­va­teurs de la vie poli­ti­que l’ont même déjà évoquée (Michel Vieworka le 3 août 2021 dans Sud-Ouest.)

Il s’agit donc de mobi­li­ser les abs­ten­tion­nis­tes de la pré­si­den­tielle pour les élections légis­la­ti­ves. Le prin­ci­pal obs­ta­cle à cette pers­pec­tive est le pes­si­misme ambiant, ce mélange de scep­ti­cisme et de méfiance, voire d’indif­fé­rence à la chose poli­ti­que, que la période des 18 der­niers mois a for­te­ment accen­tué. Le mor­cel­le­ment accen­tué de l’offre poli­ti­que trouve son cor­res­pon­dant dans le mor­cel­le­ment de la société, dans la dis­pa­rité des formes d’iné­ga­lité et des situa­tions vécues au quo­ti­dien, situa­tion dont pro­fite la déma­go­gie d’un Zemmour. Tout l’enjeu est d’offrir une réponse posi­tive à cette situa­tion délé­tère. La pers­pec­tive de recons­truire les bases de la nation par une nou­velle cons­ti­tu­tion pour­rait être faci­li­tée par une coha­bi­ta­tion.

Quelle forme cela pour­rait pren­dre ? La Dynamique Populaire Constituante pro­pose une stra­té­gie qui permet de concré­ti­ser ces objec­tifs dans la période qui s’ouvre en 2022 et au-delà. Cette stra­té­gie com­porte 3 axes :

1° Mise en place de « comi­tés locaux cons­ti­tuants ».

2° Boycott de l’élection pré­si­den­tielle (ou appel à voter blanc ou nul).

3° Présentation de can­di­dats « cons­ti­tuants » aux élections légis­la­ti­ves.