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La France des armées

par Robert POLLARD, le 6 avril 2022

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La France des armées

« Le pou­voir déchaîné de l’atome a tout changé excepté nos maniè­res de penser » ; Albert Einstein (cité par Olivier Zajec Le Monde diplo­ma­ti­que Avril 2022)

Méli-mélo de pos­tu­res, coups de men­tons, petits doigts sur la cou­ture du pan­ta­lon : regards tris­te­ment féro­ces les va-t-en-guerre haus­sent le ton… puis vien­nent les pro­phè­tes, plus ou moins désar­més, qui ten­tent leur chance en pariant sur une troi­sième guerre mon­diale. « Le néant est le centre d’Hiroshima » écrivait Günther Anders lui qui savait de quoi il par­lait quand il évoquait la Bombe (« Hiroshima est par­tout » Seuil). Alors cer­tains pen­seurs se lan­cent avec une impru­dence, semble-t-il cal­cu­lée, dans les tenants et les abou­tis­sants éventuels d’une situa­tion de ten­sion extrême entre les deux puis­san­ces nucléai­res qui tien­nent jusqu’ici le haut du pavé, la Russie de Poutine et l’Amérique de… Biden-Trump. Car l’au moins aussi fou que Poutine, en plus désor­donné peut-être, n’est jamais com­plè­te­ment absent dans ces joutes et bras de fer Amérique, Russie. On ne voit qu’eux, ou pres­que, ce sont les cham­pions de l’un et l’autre camp, alors que der­rière, dessus, des­sous les entou­rent leurs hommes d’affaire, oli­gar­ques, hommes de fer pour tout ce qui touche à ce qu’ils appel­lent, avec un rica­ne­ment cyni­que, le com­merce, l’économie de marché, le pro­grès cette varia­ble d’ajus­te­ment de leur phi­lo­so­phie qu’ils ont nommée « LIBÉRALE ».

Mais tout est peut-être trop haut placé, trop fort, trop grand pour ces fol-de-pou­voir afin qu’ils en dis­cer­nent l’hor­reur intrin­sè­que. « La méthode habi­tuelle pour se rendre maître de ce qui est trop grand, écrit Günther Anders, consiste à pro­cé­der à une simple manœu­vre de refou­le­ment ; à conti­nuer à avan­cer exac­te­ment dans la même direc­tion ; à balayer l’action du regis­tre de sa vie, comme si une culpa­bi­lité trop grande n’était plus du tout une culpa­bi­lité ». C’est à peu près ce que disait Albert Einstein en 1964, Günther Anders étant publié en 1982… et bien oublié depuis ! Or, tout est « trop grand » pour tous, fous et folles exci­tés et dro­gués — au sens propre comme au figuré — n’ont plus vrai­ment le contrôle des leviers qui leur per­met­taient d’exis­ter une fois qu’ils se furent hissés au sommet de l’État : le nucléaire perché sur l’incons­cient col­lec­tif de plu­sieurs géné­ra­tions depuis Hiroshima et Nagasaki, voire Tchernobyl et Fukushima, déploie ses ailes comme pour se réchauf­fer, se rap­pe­ler à notre bon sou­ve­nir. L’ombre s’étend sur tous les jacas­seurs pro­fes­sion­nels : experts, mili­tai­res en cos­tume cra­vate bavar­dant sur nos écrans, poli­ti­ciens au ser­vice de la France et, bien entendu, des Français, can­di­dats à la pos­ture suprême et, pour cer­tains, s’y croyant déjà.

Et voilà que l’esprit s’élève, prend de l’alti­tude et hasarde ce diag­nos­tic : « Annoncé par diver­ses crises ces dix der­niè­res années, le troi­sième âge nucléaire a véri­ta­ble­ment com­mencé en Ukraine » (Le Monde diplo­ma­ti­que avril 2022) ne s’agis­sant là que de la refor­mu­la­tion d’une appré­cia­tion encore plus sub­jec­tive, tout à fait super­fi­cielle d’un Amiral qui par­tage le temps depuis Hiroshima et Nagasaki en trois pério­des dis­tinc­tes, d’abord l’équilibre de la ter­reur par la dis­sua­sion entre les deux blocs, « les Deux Grands », puis l’espoir inno­cent d’une élimination « totale et défi­ni­tive des armes nucléai­res » après la chute de l’URSS, et la fin de la guerre froide, pour finir là où com­mence la troi­sième période — sans qu’il soit dit que ce serait la der­nière — où se pose­rait la ques­tion de la « ratio­na­lité des nou­veaux acteurs dans la mise en œuvre des moyens nucléai­res ». Il res­sort de ces effets de manche que tout a bien changé sans que rien ne change : l’arme abso­lue, qui n’a cessé d’être per­fec­tion­née, mul­ti­pliée, bala­dée dans les airs comme au fond des mers depuis son pre­mier lâcher japo­nais ET pour­rait désor­mais, à n’importe quel moment de notre his­toire, régler une bonne fois pour toutes les « petits pro­blè­mes » d’une Humanité dépas­sée par ce qui fût trop grand pour elle…

Pulvérisés les pau­vres, pul­vé­ri­sés les riches. Jusqu’à pré­sent nous avons affaire à des mas­sa­cres de moyenne inten­sité, sur l’échelle très collet monté des chan­cel­le­ries et de l’ONU. Le Yémen par exem­ple, où nous sommes impli­qués sans retenu ou pres­que, où se sont invi­tés les USA, la Grande-Bretagne der­rière une coa­li­tion qui ras­sem­ble l’Arabie saou­dite, et les Émirats arabes unis, bien sûr il ne faut rien exa­gé­rer, nous n’avons fourni que les armes et les ins­truc­teurs pour appren­dre à s’en servir, et les tapis rouges pour les récep­tions offi­ciel­les ; « le Haut Commissariat des Nations Unies com­mu­ni­que ces chif­fres : 10 000 enfants tués ou bles­sés, 377 000 morts depuis le début de la guerre, 17,4 mil­lions de per­son­nes qui dépen­dent de l’aide ali­men­taire, 5 mil­lions au bord de la famine… » (Tribune des Travailleurs n° 332) et, ironie maca­bre du sort, la guerre en Ukraine le coût de la farine est passé de 21/25 dol­lars à 50 dol­lars le sac (ibid.). Et que disent les chif­fres qui concer­nent l’Irak, l’Afghanistan, l’Afrique sahé­lienne ? Sans doute, mais les agres­seurs d’Orient et d’Occident ont le pétrole, le gaz et le foot, et les grands prix de Formule 1… que de gens riches grâce à l’Orient, que d’argent sous le man­teau venu les enri­chir les diri­geants du foot euro­péen, rien de bien grave… la vie est si courte, sur­tout quand les armes for­ment le socle de cette pou­pon­nière de mil­liar­dai­res et mul­ti­mil­lion­nai­res.

Dans quatre jours nous sau­rons, nous les Français, héri­tiers d’un héri­tage peut-être trop lourd pour nous, qui sera en pole posi­tion (comme on dit sur les cir­cuits de cour­ses auto­mo­bi­les) pour l’ultime course au pied du mât de coca­gne. Notre sang ne fera qu’un tour, le der­nier peut-être pour moi, mais les jeux seront faits… ou pas ?

Y vaya con dios…

Robert