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S’engager sur cinq fronts

lundi 19 septembre 2022, par Jean-Michel Toulouse

« Marx dans ses Grundrisse écrit en 1857-58 : “Le stade suprême de développement de la puissance productive ainsi que le plus grand accroissement de richesse jamais connu coïncideront donc avec la dépréciation du capital, la dégradation du travailleur et l’épuisement systématique de ses capacités vitales. Ces contradictions conduiront à des explosions, des cataclysmes, des crises, dans lesquels, par la suspension momentanée du travail et la destruction d’une grande partie du capital, ce dernier est ramené par la violence à un niveau où il peut reprendre son cours, exploiter au maximum ses capacités productives sans être conduit au suicide. Pourtant ces catastrophes périodiques sont vouées à se répéter à plus large échelle et conduisent finalement au renversement violent du capital” (Grundrisse, Tome 2, Éditions Sociales 1980, Page 238). Marx, ce faisant, vient de nous décrire la crise de CIRCULATION du capital. Plus tard dans le troisième livre du Capital, il dégagera le concept de “capital fictif” bien avant l’apparition du phénomène à l’ordre du jour aujourd’hui ! Dans son introduction dite de 1857 du même ouvrage, non destiné à être publié, il expose sa méthode dialectique, dans la suite de Spinoza et Hegel (determinatio est negatio) et demontre que “la production est immédiatement consommation, la consommation immédiatement production”. Chacune étant immédiatement son contraire. La plus-value ne peut se réaliser que par la consommation de la marchandise. Pourquoi ces deux prémisses sont-elles exposées ici ? Tout simplement pour mieux faire comprendre les cinq propositions de Fronts qui suivent.

I — LE FRONT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER :

On sait que le capitalisme est arrivé à un stade de financiarisation-mondialisation qui se caractérise par un découplage de l’économie réelle et de la finance. Le PMB (Produit mondial brut de l’économie réelle) est d’environ 80 000 milliards de dollars alors que la masse des titres et “produits notionnels dérivés” c’est-à-dire de l’ensemble des produits financiers (actions, obligations, titres divers et produits dérivés) atteint des sommets inconnus jusqu’alors (environ 800000 milliards de dollars en 2020 soit dix fois plus pour ce que l’on en connait que le PMB mondial, car les paradis fiscaux, les “valeurs — refuge” et les secrets des affaires et bancaire doivent assurément augmenter cette évaluation…). Si bien que comme le disait encore Marx, le capital fait du profit en essayant de se dispenser du procès de production, par la pure spéculation sur cette masse de titres. Voilà expliquées les raisons profondes de la stagnation de l’économie réelle, et les cimes atteintes par la seule finance et les fameux “marchés financiers” qui passent leur temps non à financer l’économie réelle ni l’investissement productif, mais à circuler sur les cinq continents à la vitesse de la lumière (les algorithmes financiers) par des échanges de titres, de devises, de produits dérivés afin d’atteindre le fameux ROE (Return on Equity) à 15 %. L’économie réelle étant négligée, l’investissement productif est abandonné, le chômage de masse persiste depuis quarante ans, la récession sévit depuis plusieurs décennies, et les classes populaires sont appelées à la “fin de l’abondance et à la sobriété” dans le plus parfait mépris de la bourgeoisie internationale !

Ces considérations sont stratégiquement capitales. Car il ne s’agit plus d’une simple “surproduction”, ni d’une crise du type de celle de 1929 ; il s’agit d’une crise générale de CIRCULATION du capital, incapable de résoudre par le procès de production classique, la contradiction propre au capitalisme de baisse tendancielle du taux de profit. Même la financiarisation du capital est une impasse. Il n’y a pas de solution capitaliste à la crise du capitalisme ! Dès lors, toutes les organisations qui prétendent vouloir sortir du capitalisme doivent faire leur aggiornamento et se préparer à la bonne stratégie de lutte contre ce stade suprême du capitalisme. Le pourrissement financier de celui-ci, jusqu’ici imperméable à l’économie réelle, commence à atteindre les moteurs et les cales du navire, c’est-à-dire la totalité de la population productive, par l’inflation, la généralisation du chômage de masse et donc la récession. Car le capital et la classe dirigeante qui en a la propriété (les 0,001 %), n’ont pas d’autre choix que de faire payer la survie du capitalisme nouvelle formule aux seules classes populaires ainsi qu’aux couches moyennes désormais paupérisées, habitués qu’ils sont à se gaver depuis quarante ans !

Ceci appelle donc une stratégie politique nouvelle. Aux niveaux économique et financier, cela signifie : prise de pouvoir réel du salariat sur les entreprises, et reconquête du pouvoir du peuple sur toutes les institutions monétaires et financières (Banque de France soumise à l’ÉTAT, banques rendues à la Nation, monnaie érigée en bien public).

II— LE FRONT GÉOPOLITIQUE :

Nous nous sommes déjà exprimés sur ces questions. Nous renvoyons donc à notre article publié sur La Sociale. L’idée est que tout parti prétendant substituer le socialisme (c’est-à-dire le communisme) au capitalisme, doit avoir compris qu’on a changé de monde. Nous sommes désormais dans un monde MULTIPOLAIRE. La domination sans partage du capitalisme “occidental” depuis la chute de l’URSS, , c’est à dire euroatlantique sous la férule étasunienne, est terminée. L’arrogance nord-américaine a réussi un seul résultat : provoquer l’alliance Russie-Chine, stimuler la puissance montante qu’est la RPC (République Populaire de Chine), donner des idées à l’Inde. Ainsi, nous l’avons vu à l’occasion de l’affaire ukrainienne, le Sud se révolte contre la loi nord-américaine et son extraterritorialité juridique, monétaire, militaire et politique, les Nations émergentes se libèrent du dollar, et les pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie ne veulent plus s’aligner derrière les États-Unis et ses organes oppressifs que sont le FMI, la FED et le dollar. Le monde change et nous assistons en direct à l’élimination progressive de la puissance impérialiste yankee en tant que seule puissance mondiale, malgré les dernières crampes nerveuses que nous assène la puissance déclinante, comme l’AUKUS dans la zone indo-pacifique.

Dans ce contexte, » l’Union européenne » n’est qu’un leurre, un satellite du pôle anglo-saxon, duquel l’Allemagne ne tardera pas à sortir, car ayant pratiquement terminé son objectif de constitution d’un hinterland à l’EST et de subordination de la France, laissant les innocents croyant encore au « couple franco-allemand » à leurs illusions perdues !

Tout parti ou organisation politique qui prétend vouloir renverser le capitalisme doit être conscient de ce basculement géopolitique. Le seul programme politique révolutionnaire ne peut être que celui qui sortira de l’UE, de l’euro, de l’OTAN qui ne sont que des instruments aux mains des multinationales. Tout parti révolutionnaire ne pourra être efficace qu’en travaillant au sein de sa propre Nation. Je précise que le concept de nation ne peut s’entendre qu’au sens de celle 1792, de 1848, de 1871, et du CNR pour ce qui concerne la France. Ce n’est pas celle du RN ! Ce concept suppose donc l’INTERNATIONALISME, et nous voulons insister sur la proposition de Samir Amin de CINQUIÈME INTERNATIONALE qui ne pourra qu’être anticapitaliste ! Une profonde réforme de l’ONU est donc à l’ordre du jour pour la libérer de la dictature nord-américaine, et il est naturellement exclu qu’on laisse Macron donner notre siège de permanent au Conseil de Sécurité à l’UE et donc à l’Allemagne ! Il s’agira en plus d’actualiser la Charte de La Havane que les États-Unis n’ont pas voulu ratifier après la Deuxième Guerre mondiale, mais qu’ils ne sont plus légitimes à refuser aujourd’hui.

III— LE FRONT IDÉOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE :

Lorsqu’on voit les dérapages « intersectionnels et woquistes » de LFI-entre autres —, on ne peut qu’être inquiets sur l’émergence d’une force capable de porter un programme politique s’opposant réellement aux droites et extrêmes droites qui ont pignon sur rue dans tous les médias et dans le pays ! On voit de plus que la NUPES confirmera très vite qu’elle n’est qu’un accord électoral à l’intérieur du système politique actuel et non une véritable opposition à l’organisation politique du capitalisme.

Sur les questions philosophiques, nous conseillerons la relecture de quelques ouvrages que la « goooche » semble avoir oubliés : L’idéologie allemande de Marx et Engels, L’introduction du nazisme dans la philosophie d’Emmanuel Faye, les deux ouvrages de Stéphanie Roza sur Les lumières de la Gauche et La gauche contre les lumières. Ces ouvrages tout à fait salutaires remettent certaines vérités à leur place s’agissant notamment de Heidegger et de toute la prétendue « french theory » tant adulée de l’autre côté de l’Atlantique, et même financée par certaines organisations… dès lors que le marxisme était attaqué ! Sur les questions idéologiques, nous nous bornerons à conseiller l’excellent livre de Joan Jose Sebreli : L’oubli de la raison chez Delga, cet ouvrage fait justice d’un certain nombre d’imposteurs qui avaient pignon sur rue eux aussi dans les années 1960-1990, et encore hélas aujourd’hui, avec certains rappels sur Schopenhauer, Nietzsche, Heidegger (le plus nazi des philosophes) Derrida, Deleuze (« l’infâme dialectique »…), Lacan ou Foucault, pour n’en citer que quelques-uns.

Nous prétendons que tout parti ou organisation qui n’aura pas fait le ménage intellectuel avec ces gens-là sera automatiquement invalidé et mis sur des voies de garage, au seul bénéfice de l’ennemi de classe ! Il y a donc du travail ! Car tout le monde a bien compris que la bourgeoisie possédante de tous les moyens de production a intérêt à s’invisibiliser en divisant le reste de la société et en agitant des’ capes rouges » sociétales du type LGBTQIA+ pour faire diversion !

Il n’y a pas de question sociale, prétendait Gambetta ?, Il n’y en a pas d’autres, répliquait Vallès !

Il est donc clair que toute organisation politique qui négligerait le travail idéologique ET philosophique de masse échouera dans son entreprise de subversion de l’hégémonie intellectuelle de la bourgeoisie. Si « la sociologie est un sport de combat » (Bourdieu), l’idéologie et la philosophie (et toutes les sciences sociales) le sont aussi ! La meilleure preuve c’est le glissement progressif à droite de l’esprit public (cf. la dernière enquête, publier par L’Humanité les 9-10-11 septembre dernier).

IV— LE FRONT SYNDICAL :

Nous pensons que la configuration actuelle des organisations syndicales est obsolète, et constitue une machine à perdre voire une roue de secours du capitalisme. Il n’y a qu’à observer l’empressement de la CFDT à répondre à l’appel de Macron pour son CNR (crapulerie de plus à mettre à son actif et insulte suprème au vrai CNR de 1940-1945 !). Les autres syndicats ne valent pas mieux (CFTC, UNSA, FO créé par la CIA et autres). Reste la CGT qui devra faire un choix stratégique à son prochain congrès : ou bien rester dans la CES (Confédération européenne des syndicats, véritable courroie de transmission de la Commission de Bruxelles et de la BCE), ou bien s’en retirer au plus vite pour reconstruire un syndicat de classe et de masse conformément à ce qu’elle a toujours été depuis sa création en 1895 à Limoges, malgré quelques péripéties historiques. Elle devra aussi contribuer à renforcer une Internationale syndicale révolutionnaire afin de ne pas laisser passer le train de l’histoire : la classe ouvrière mondiale est en train de devenir la principale force anticapitaliste avec les classes ouvrières asiatiques (Inde et Chine notamment), sud-américaines et afri’ mondialisation heureuse « du sinistre et à lcaine, sans compter celles de l’Europe qui commencent à revenir de la a fois comique Minc qui s’est toujours trompé sur tous ses pronostics ! Contrairement à ce que nous raconte la propagande bourgeoise, les effectifs de la CLASSE OUVRIERE s’accroissent dans le monde et les “bataillons de fer” du prolétariat peuvent être mobilisables si un travail POLITIQUE est fait !

Sans quoi la lutte syndicale est condamnée à “accompagner” les soubresauts du capitalisme, à calculer le poids des chaines et à “marcher” de Bastille à République ! Il faut là aussi revenir à Marx et affirmer que “l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes” ! L’heure de la prise de possession des entreprises par le salariat a sonné ! Nous en avons les outils : les SCOP (Sociétés coopératives et participatives), le nombre (La classe ouvrière s’est enrichie de toutes les couches de cadres, d’ingénieurs et de techniciens, ce qui accroit sa composition contrairement aux mensonges des statistiques de l’INSEE devenue une agence de propagande des multinationales) et l’expérience militante (il faut revenir à la LUTTE DES CLASSES !).

La lutte doit donc s’orienter vers l’exclusion des directions syndicales actuelles totalement bureaucratisées et réformistes et mettre en place un Front syndical Unique, même si cela nécessite 4 ou 5 ans de bataille sans pitié contre les jaunes et ceux qui confondent responsabilité syndicale et collaboration de classe !

V — LE FRONT POLITIQUE :

Enfin un cinquième Front doit être ouvert ! Il est temps d’en finir avec les partis politiques actuels qui ne sont que des machines électorales s’agitant à l’intérieur du système politique de pseudo “démocratie représentative” ! Il est grand temps de travailler à rétablir la souveraineté du peuple et à détruire le système de la représentation-délégation.

Les partis politiques d’abord qui ne sont que des “entreprises politiciennes” (Max Weber) de professionnels de la politique. Il est temps que les citoyens montent sur la scène et cessent de se contenter de regarder passivement le spectacle tous les cinq ou six ans lors d’élections — simulacres, pour revenir sur leurs canapés assister aux duels (de moins en moins d’ailleurs puisque le taux d’abstention est proche de 60 % à toutes les élections désormais !). Les citoyens doivent s’emparer de la politique au lieu de laisser les politiciens s’emparer d’eux. Il est temps de renverser les tables, de limoger les bureaucraties dirigeantes et de mettre en place des organisations politiques démocratiques et non professionnelles, dotées de dirigeants placés sous mandat impératif limité dans le temps. Il s’agit d’en finir avec la professionnalisation de la politique !

La “représentation” enfin qui n’est qu’un piège pour dessaisir le peuple de ses affaires et les laisser gérer par des tiers permanents à leur seul profit. La DÉMOCRATIE DIRECTE DÉLIBÉRATIVE (Mandats impératifs, courts et non cumulables, déprofessionnalisation de la politique, défraiement seulement au salaire médian, garantie de retrouver un travail aprés son mandat, référendum d’initiative populaire, droit d’initiative législative pour le peuple) est à l’ordre du jour ! Rien ne se fera sous l’empire de l’actuelle constitution du 4/10/1958, il faut la changer ! Le peuple français sait le faire, lui qui a connu tous les régimes depuis 1789. Mettons en place des Assemblées primaires citoyennes dans toutes les Communes et établissons nous-mêmes une nouvelle constitution qui rendra le pouvoir au peuple en l’arrachant des mains des fondés de pouvoir de la bourgeoisie ! Les Gilets Jaunes nous ont montré la voie sur leurs ronds-points et en refusant les clivages partidaires ! Reprenons leur lutte en y ajoutant une coordination nationale transcendant les divisions politiciennes des chapelles et des sectes, car c’est le manque de direction commune qui a perdu ce mouvement ! Le monde du travail salarié représente plus de 95 % de la population active (il faut y inclure les ouvriers, les employés, les cadres intermédiaires, les fonctionnaires, les ingénieurs et techniciens, les enseignants et chercheurs, et même les petits et moyens commerçants, paysans et artisans, les dirigeants des petites et moyennes entreprises qui n’ont aucun intérêt à se laisser manœuvrer par les 0,001 % qui ont colonisé l’appareil productif et l’État). Les possédants des grands moyens de production, des multinationales et les banquiers sont ultra-minoritaires dans le pays. Ils n’ont que faire de la France, ils parlent trois ou quatre langues avec leur progéniture et possèdent jets, yachts , villas et domesticité sous toutes les latitudes ! Après avoir dévasté la planète, ils se replient maintenant dans les futures zones tempérées au Nord ou au Sud, au-delà des limites prévues du réchauffement climatique ! Ils sont véritablement la classe parasitaire par excellence qui a étalé au grand jour son inutilité pendant l’épidémie de Covid 19, laquelle a mis fin à leur invisibilité ! Ils préfèrent une souffrance effroyable pour le peuple plutôt qu’un effroi durable pour eux-mêmes ! Ils sont même prêts à commettre l’écocide de la planète sans scrupule si on les laisse faire ! A cela il est impératif d’opposer une stratégie de CAPITALOCIDE !

Tout parti ou organisation politique qui n’a pas compris ou qui fait semblant de ne pas comprendre ces faits qui se voient comme le nez au milieu du visage, n’a pas de raison d’exister s’il prétend abattre le capitalisme ! Les confusionnistes sont comme les sophistes qui — pour reprendre la célèbre formule de Nietzsche (cela m’arrive…)— “troublent l’eau pour en dissimuler l’absence de profondeur” !

CONCLUSION :

Les forces révolutionnaires et progressistes de notre pays sont en échec depuis plus de quarante ans ! Il s’agit de savoir si des hommes et des femmes vont être capables de se lever pour envahir la scène de l’histoire et cesser d’en être seulement les spectateurs passifs. Mais pour ce faire encore faut-il déjouer les pièges de l’ennemi de classe, qu’ils soient idéologiques, politiques, philosophiques ou stratégiques, il faut avoir des outils, une volonté, un chemin. Cet article essaye d’en être un modeste contributeur. Si nous ne relevons pas ces défis, il est à craindre que ce soit la barbarie qui s’imposera.

Jean-Michel Toulouse. Simple citoyen. Ancien directeur d’Hopital public. »
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