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Républicanisme et universalisme ou communautarisme et différentialisme…

Lorsque la « Presse » fait du zèle et que la gauche signe son arrêt de mort.

par Jacques COTTA, le 11 juillet 2018

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Il est cou­tu­mier de dire que les phé­no­mè­nes qui se pro­dui­sent outre-Atlantique ne sont que le pré­lude de ce qui nous attend ici, avec un déca­lage dans le temps plus ou moins impor­tant. La mon­dia­li­sa­tion n’épargnant aucun domaine, les ques­tions idéo­lo­gi­ques, iden­ti­tai­res, civi­li­sa­tion­nel­les y sont sou­mi­ses. Et la presse avec. Ainsi, au len­de­main des assas­si­nats de Charlie Hebdo en 2015, un jour­na­liste noir amé­ri­cain de « The Atlantic », Ta-Nehisi Coatesde, par ailleurs mili­tant noir des « black Panthers », inter­roge « Libération » sur la pré­sence de jour­na­lis­tes arabes dans sa rédac­tion. La ques­tion semble tout autant ano­dine que les conseils pro­fé­rés. « Aux Etats-Unis, il y avait un manque, mais il y avait des Latinos, des Noirs, dans toutes les rédacs » indi­que le confrère. Ce qui pou­vait passer pour une simple réflexion anec­do­ti­que il y a trois ans, sans consé­quence, a fait son chemin. En cet été 2018 le jour­nal « Libération » nous indi­que que « cette ques­tion a été un sujet réel de réflexion au sein de la direc­tion du jour­nal ces der­niè­res années ». « Sommes-nous une rédac­tion blan­che » ? Et comme si cela était un drame, le jour­nal d’indi­quer « on l’a été, on l’est encore. Ça a changé un peu. On part de loin ». La démar­che est pour le moins étrange.

Recensement ethnique et communautarisme

Pour répon­dre, le jour­nal s’engage dans ce qui res­sem­ble à un début de recen­se­ment eth­ni­que. Voilà donc un des prin­ci­paux quo­ti­diens pari­siens, chan­tre de « l’anti­ra­cisme », prêt à fus­ti­ger par exem­ple Robert Ménard le maire de Bézier lorsqu’il engage un décompte eth­ni­que dans les écoles de la ville, qui lui emboite le pas sans même sem­bler s’en rendre compte. Mais quel est donc le cadre idéo­lo­gi­que et intel­lec­tuel qui permet aux racis­tes et anti­ra­cis­tes d’affi­cher les mêmes métho­des ? Derrière l’anec­dote, ce sont des choses très sérieu­ses qui sont en jeu.

Le Communautarisme s’appuie en géné­ral sur des faits précis, réels, qu’il ne s’agit pas de nier, mais dont l’exploi­ta­tion à des fins poli­ti­ques revient à la remise en cause des règles répu­bli­cai­nes qui per­met­tent de vivre ensem­ble. Les exem­ples abon­dent. La tyran­nie que subis­sent des filles dans cer­tains quar­tiers doit-elle être l’affaire de la seule « com­mu­nauté fémi­nine » ? L’homo­pho­bie que subis­sent cer­tains jeunes doit-elle être la seule ques­tion de la « com­mu­nauté homo » ? La dis­cri­mi­na­tion que connais­sent cer­tains Noirs ou Algériens doit-elle être réduite aux seules « com­mu­nau­tés noires et arabes » ?

Évidemment, lors­que l’idéo­lo­gie fas­ci­sante que porte notam­ment l’isla­misme poli­ti­que dans les quar­tiers frappe, c’est toute la répu­bli­que qui est concer­née et ses prin­ci­pes uni­ver­sa­lis­tes qui sont atta­qués. Cela pour les filles, les homos ou plus géné­ra­le­ment pour l’embau­che qui orga­nise la dis­cri­mi­na­tion au compte du capi­tal. Contrairement à la République, les com­mu­nau­ta­ris­mes enfer­ment dans des ghet­tos les caté­go­ries concer­nées, tout en dénon­çant la situa­tion dans laquelle ils les ont eux-mêmes pla­cées. La République a des règles qui per­met­tent de vivre ensem­ble. Elle ne défi­nit pas les citoyens en fonc­tion de leurs dif­fé­ren­ces mais en fonc­tion des droits et devoirs qu’il leur revient de par­ta­ger.

La démar­che du jour­na­liste amé­ri­cain et la préoc­cu­pa­tion de Libération sont révé­la­tri­ces d’une mise à mal de la tra­di­tion uni­ver­sa­liste fran­çaise, de la vie répu­bli­caine mal­me­nées au profit d’un com­mu­nau­ta­risme qui pointe et qui pro­gresse chaque jour. En réa­lité « Libération » répond aux atta­ques récur­ren­tes qu’on peut enten­dre ici ou là, notam­ment dans les milieux d’une cer­taine « gauche », qui met­tent en cause « cet odieux entre-soi d’igno­bles petits blancs fri­leux qui refu­sent de se faire enri­chir cultu­rel­le­ment ». La pro­blé­ma­ti­que com­mu­nau­ta­riste n’est pas de savoir com­bien il y a de jour­na­lis­tes dans une rédac­tion, ce que sont leurs com­pé­ten­ces, la ligne éditoriale qui les conduit, les choix rédac­tion­nels qui sont faits, mais leur sexe ou la cou­leur de leur peau. Le jour­na­liste amé­ri­cain pour­suit d’ailleurs de façon non équivoque. L’absence des Arabes et des Noirs dans les rédac­tions pari­sien­nes serait un élément clé per­met­tant de com­pren­dre et d’expli­quer « Je suis Charlie ». « Je suis Charlie » expri­mait une déter­mi­na­tion oppo­sée à l’isla­misme poli­ti­que auteur des assas­si­nats du jour­nal sati­ri­que. Cette déter­mi­na­tion était donc, à en croire la démar­che de notre confrère amé­ri­cain, une affaire de Blancs. Sans l’écrire expli­ci­te­ment, un jour­na­liste arabe aurait sans doute mieux com­pris la démar­che des assas­sins. La ques­tion poli­ti­que était donc relé­guée en arrière-plan. Voilà une des pre­miè­res consé­quen­ces de ce com­mu­nau­ta­risme étranger à nos tra­di­tions répu­bli­cai­nes qui sub­sti­tue aux qua­li­tés, aux posi­tions, aux com­pé­ten­ces la cou­leur de peau, sujet poli­ti­que­ment cor­rect, dans les milieux de « gauche » notam­ment, et qui revient au fond à tem­pé­rer la cri­ti­que des actes cri­mi­nels, et à trou­ver une expli­ca­tion « raciale » à leurs auteurs.

Comment en est-on arrivé là ?

Comment donc le pays de 1789 peut-il se trou­ver si per­méa­ble à ce qui est étranger à ses prin­ci­pes, à ses règles, à sa devise ?
Il existe une rela­tion étroite entre la poli­ti­que mise en œuvre et l’idéo­lo­gie qui s’impose. Peu à peu, sous le coup de la des­truc­tion du bien commun, der­rière les exi­gen­ces du capi­tal pour qui « le pognon » mis dans les aides socia­les est une dépense super­flue, ce sont les valeurs de soli­da­rité, de fra­ter­nité, d’égalité qui ont été sac­ca­gées. Sans doute impar­fai­tes jusque-là, ces valeurs avaient tou­te­fois prise sur la société, incar­naient une concep­tion de la vie com­mune. Aujourd’hui leur ont été sub­sti­tués un indi­vi­dua­lisme for­cené, un chacun pour soi et sur­tout per­sonne pour les autres.

Le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste a trans­formé nos socié­tés en socié­tés d’indi­vi­dus, cher­chant à ato­mi­ser toute pro­blé­ma­ti­que pour lais­ser le sujet seul face au corps domi­nant. Seul, donc impuis­sant. La ques­tion n’est plus, ne doit sur­tout plus être le ras­sem­ble­ment des oppri­més contre leurs oppres­seurs. L’indi­vi­dua­lisme reven­di­qué abou­tit à explo­ser les com­mu­nau­tés humai­nes. Tous les sec­teurs de la vie cou­rante sont concer­nés. Sur le plan intime, la famille patriar­cale par exem­ple est fus­ti­gée par tous ceux qui consi­dè­rent que cela coûte trop cher, que ça cons­ti­tue une entrave à la mobi­lité et la flexi­bi­lité dont le capi­ta­lisme a tou­jours besoin, que ça incarne un lieu de soli­da­rité contraire aux lois du marché idéal. Sur le plan social, l’indi­vi­dua­li­sa­tion est direc­te­ment prônée contre le tout col­lec­tif. Les « lois Travail » de Hollande et Macron qui détrui­sent les conven­tions col­lec­ti­ves, qui limi­tent les cadres de repré­sen­ta­tion des per­son­nels, qui limi­tent ou liqui­dent les garan­ties mini­ma­les n’ont d’autre but que de livrer le tra­vailleur au bon vou­loir de l’employeur, sans résis­tance col­lec­tive pos­si­ble. L’objet n’est plus l’anta­go­nisme de classe entre capi­tal et tra­vail. Le sala­rié n’a plus comme ennemi que son col­lè­gue de tra­vail. Pour tout « dégrais­sage », la ques­tion se résume à « qui pas­sera à la trappe ». Le « lean-mana­ge­ment », inventé dans le sec­teur auto­mo­bile amé­ri­cain, et depuis pro­pagé par la mon­dia­li­sa­tion dans tous les sec­teurs, revient à faire déci­der par un col­lec­tif de tra­vail qui doit être viré. Telle est la loi du capi­tal.

Avec les valeurs, c’est le cadre natio­nal lui-même qui doit être balayé. La bouillie intel­lec­tuelle domi­nante abou­tit à assi­mi­ler les nations aux natio­na­lis­mes et à leur faire porter la res­pon­sa­bi­lité de tous les maux de la société. Elles seraient res­pon­sa­bles, donc doi­vent être détrui­tes. En Yougoslavie « les bom­bar­de­ments huma­ni­tai­res » ont fait leur œuvre. Comme en Libye ou en Syrie. Le capi­tal opère jusque dans les détails. Les lan­gues sont bou­le­ver­sées au profit du « Globish », expres­sion du poli­ti­que­ment cor­rect à la mode amé­ri­caine dont le der­nier avatar est l’écriture inclu­sive qui exprime une concep­tion étrange de l’égalité homme femme, et qui rend tout texte illi­si­ble.

Le communautarisme ennemi de la communauté politique

Les reven­di­ca­tions les plus absur­des mêlées à cette idéo­lo­gie, pro­duit de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste, donne nais­sance à ce com­mu­nau­ta­risme étranger à nos valeurs, mor­ti­fère pour la répu­bli­que elle-même. Dans les can­ti­nes sco­lai­res on réclame du Halal ou du Casher, du végé­ta­rien ou du Vegan… La dif­fé­rence dés le plus jeune âge, plus rien de commun, voilà la consi­gne ! Le sépa­ra­tisme et le dif­fé­ren­tia­lisme doi­vent ainsi s’impo­ser au répu­bli­ca­nisme et à l’uni­ver­sa­lisme, érigeant les droits de l’indi­vidu-roi contre la com­mu­nauté poli­ti­que. Les exem­ples abon­dent. On pour­rait ainsi parler des mino­ri­tés sexuel­les, des gays, des les­bien­nes, des trans, des bi, et main­te­nant, der­nier terme à la mode pour expri­mer cette décom­po­si­tion, des « genrés », des « cis », des « trans »… Une fois encore il ne s’agit pas ici de nier le malaise que peut connai­tre un indi­vidu ou un autre sur toute ques­tion, ali­men­taire, iden­ti­taire, sexuelle. Mais de com­pren­dre où nous mène la consi­dé­ra­tion de caté­go­ries à part au-dessus de la com­mu­nauté poli­ti­que.

La preuve par l’absurde. Nous sommes sur le pla­teau de Daniel Schneiderman. Celui-ci fait une émission sur les LGTB et remar­que l’absence de femmes parmi ses invi­tés qui ras­sem­blent quatre repré­sen­tants de ladite com­mu­nauté gay.
 Je ne suis pas un homme, je ne sais pas ce qui vous fait dire que je suis un homme, mais je ne suis pas un homme, le coupe un barbu.
 L’appa­rence ?
 Il ne faut pas confon­dre iden­tité de genre et expres­sion de genre. Je refuse qu’on
me genre comme un homme. Je suis non binaire. Ni mas­cu­lin, ni fémi­nin.
Pour sa cou­leur de peau, l’homme se dira contre toute évidence « non blanc » car à moitié liba­nais.
Ainsi, par­tant d’un malaise per­son­nel – indis­cu­ta­ble – et qu’il ne s’agit pas de nier, le malaise de s’être vu attri­buer par la nature un sexe que l’on refuse, nous voilà sommés de ne « pas genrer » les indi­vi­dus, de ne pas reconnai­tre un homme ou une femme là ou pour­tant l’affaire ne fait pas de doute. Bref, de réduire le cadre col­lec­tif qui gère la com­mu­nauté poli­ti­que à une mul­ti­pli­cité de volon­tés indi­vi­duel­les.

Curieusement le com­mu­nau­ta­risme réclame l’ouver­ture à l’autre alors qu’il n ‘est d’abord ouvert qu’à lui-même. Il en est ainsi des « raci­sés » nou­veau terme à la mode, employé ici ou là, dont les porte-paro­les seraient le CRAN, (conseil repré­sen­ta­tif des asso­cia­tions noires) ou encore le PIR (le parti des indi­gè­nes de la répu­bli­que). Il y a là une des expres­sions les plus nettes de la décom­po­si­tion poli­ti­que. On com­mence par se vic­ti­mi­ser, puis on fait haro sur le Blanc, cou­pa­ble de porter sur ses épaules le colo­nia­lisme… Sur le plan pra­ti­que, c’est pour cette raison que sont orga­ni­sées des « jour­nées d’études déco­lo­nia­les » patron­nées par des uni­ver­si­tai­res, inter­di­tes aux Blancs. On y trouve des mili­tants du NPA, du PCF, et par­fois même de la FI. Expression d’une décom­po­si­tion intel­lec­tuelle qui renoue avec le gau­chisme soixante-hui­tard qui prô­nait la néces­sité de gagner les pré­ten­dues « nou­vel­les avant gardes » dont la carac­té­ris­ti­que était d’abord d’être étrangères au pro­ces­sus de pro­duc­tion, aux sala­riés, aux ouvriers.

Les diri­geants du PIR pro­fè­rent les plus abo­mi­na­bles slo­gans racis­tes, reven­di­quent leur anti­sé­mi­tisme, les péti­tion­nai­res atti­trés n’y ont jamais trouvé à redire et pas un tri­bu­nal n’a eu à les juger. La remise au goût du jour des cri­tè­res « raciaux » et le déve­lop­pe­ment d’une « haine des blancs » qui serait néces­saire pour en finir avec l’oppres­sion colo­niale, tout cela ne gêne nul­le­ment le gratin du gau­chisme uni­ver­si­taire. L’« inter­sec­tion­na­lité des luttes », c’est cette étrange alliance des LGBT, des « racia­li­sés », et de tous les grou­pes por­teurs des lubies du moment, tota­le­ment indif­fé­rents à la situa­tion de la grande masse du peuple, satis­faits de la mar­gi­na­li­sa­tion et de la divi­sion du mou­ve­ment ouvrier et tout fiers de leur auto-pro­mo­tion au rôle de nou­velle avant-garde de l’his­toire. Une farce qui accom­pa­gne le macro­nisme dont elle est l’autre visage.

La dis­lo­ca­tion du bien commun au profit du capi­tal finan­cier a besoin de ces leur­res que le sys­tème exploite à mer­veille. Tout ce qui s’oppose à la nation, à la répu­bli­que, aux lois com­mu­nes est élevé au rang de nou­veau mou­ve­ment révo­lu­tion­naire. Ainsi, Edwy Pleynel qui dirige Mediapart s’est-il fait le chan­tre de Tariq Ramadan pen­dant que Houria Bouteldja, la « cama­rade » res­pon­sa­ble du PIR se réjouis­sait des pen­dai­sons d’homo­sexuels à Téhéran tout en rece­vant le sou­tien de grou­pes pro LGBT comme le NPA ou encore d’une frange au sein de la FI. Cette incroya­ble confu­sion – qui est sans doute une des formes de « l’inter­sec­tion­na­lité des luttes » – repose sur des mots d’ordre com­muns : feu sur la répu­bli­que, feu sur la laï­cité, feu sur la liberté de penser et la raison, feu sur la nation. Mots d’ordre évidemment inof­fen­sifs pour les clas­ses domi­nan­tes mais qui entrent par­fai­te­ment dans leurs vues. N’y a-t’il d’ailleurs pas là une des fai­bles­ses d’un mou­ve­ment défini comme gazeux, qui tolère en son sein des posi­tions tel­le­ment diver­ses qu’elles peu­vent abou­tir à l’arri­vée à une grande confu­sion et à quel­ques dra­ma­ti­ques contra­dic­tions.