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10 thèses pour ouvrir le débat

par Denis COLLIN, le 2 juillet 2020

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Ces "thèses" ont été rédigées entre mai et août 2009. Elles restent une contribution à la discussion qui doit se mener aujourd’hui.

1) Le pro­blème majeur de la période de crise pro­fonde du capi­ta­lisme que nous tra­ver­sons n’est pas le manque de com­ba­ti­vité du mou­ve­ment ouvrier mais l’absence de toute pers­pec­tive alter­na­tive au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste qui voue les luttes à se réduire à une gué­rilla inces­sante contre le capi­tal. Croire qu’une telle pers­pec­tive décou­lera natu­rel­le­ment du mou­ve­ment des luttes, c’est se trom­per radi­ca­le­ment. L’his­toire ensei­gne au contraire que les luttes socia­les se sont déve­lop­pées lar­ge­ment quand une telle pers­pec­tive his­to­ri­que pré-exis­tait. Le socia­lisme et le com­mu­nisme, portés par de petits grou­pes, sont anté­rieurs à la cons­ti­tu­tion d’un mou­ve­ment ouvrier de masse (syn­di­cats, partis ayant une large base électorale, etc.).

2) Notre époque est celle où s’achè­vent, conco­mi­tam­ment, deux cycles his­to­ri­ques. Le pre­mier est celui du mou­ve­ment ouvrier dominé par des partis cen­tra­li­sés, inté­grés à la société et se réfé­rant plus au moins au marxisme au moins sous la forme d’une défense des inté­rêts de la classe sala­riale. Ces partis sont tous à l’agonie. Il suffit de suivre sur 30 ans la dégrin­go­lade euro­péenne de la gauche sociale-démo­crate et des partis com­mu­nis­tes pour s’en convain­cre. Même la crise de la ges­tion libé­rale du capi­ta­lisme qui aurait dû pro­fi­ter à la social-démo­cra­tie risque bien d’en accé­lé­rer la chute (voir Espagne et Royaume-Uni). Mais la fin de ce cycle du marxisme coïn­cide avec la fin d’un cycle plus ample, le cycle du pro­gres­sisme, ouvert au début du XVIIIe siècle avec les Lumières dans toute l’Europe. La croyance selon laquelle le pro­grès des scien­ces et des tech­ni­ques, et de la pro­duc­tion de la richesse maté­rielle irait de pair avec le pro­grès social et poli­ti­que et le déve­lop­pe­ment de l’auto­no­mie des indi­vi­dus, cette croyance-là, que par­ta­geait lar­ge­ment le marxisme ortho­doxe, est en train de s’évanouir. Et les inquié­tu­des écologiques sont loin d’en être la seule cause.

3) Il est donc au pre­mier chef urgent de porter une appré­cia­tion aussi exacte que pos­si­ble de l’état de notre monde. La crise sys­té­mi­que du capi­ta­lisme, ouverte depuis un an, n’est pas la crise finale, mais elle sera sans doute plus pro­fonde que ne le disent les porte-voix atti­trés des gou­ver­ne­ments et des gran­des puis­san­ces finan­ciè­res et elle va trans­for­mer à long terme les res­sorts de l’économie et de la crois­sance ainsi que l’orga­ni­sa­tion glo­bale du sys­tème. On va cer­tai­ne­ment voir réap­pa­raî­tre la concur­rence et les riva­li­tés exa­cer­bées entre les gran­des puis­san­ces à la place de la domi­na­tion de « l’hyper-puis­sance » amé­ri­caine. Personne ne peut dire jusqu’où ira le cli­vage en Oceania (USA+GB), l’Europe + Russie et l’Asie (Inde, Chine). Mais l’expé­rience his­to­ri­que incite plutôt au pes­si­misme. Et par consé­quent, la ques­tion de la paix (aussi per­pé­tuelle que pos­si­ble) et d’un ordre stable entre les nations est une ques­tion cru­ciale.

4) Le capi­ta­lisme dans son déve­lop­pe­ment détruit l’État-nation comme forme poli­ti­que fon­da­men­tale pour l’exer­cice de la sou­ve­rai­neté du peuple. Ce qui ne veut pas dire l’affai­blis­se­ment des ins­ti­tu­tions étatiques poli­ciè­res et juri­di­ques qui ont connu un déve­lop­pe­ment sans pré­cé­dent, enfer­mant les citoyens dans une véri­ta­ble « cage d’acier ». Le reven­di­ca­tions por­tant sur la sou­ve­rai­neté natio­nale peu­vent deve­nir une des lignes d’affron­te­ment majeu­res dans les années qui vien­nent. Encore impli­ci­te­ment le plus sou­vent, elles com­men­cent à tra­ver­ser tous les partis selon des cli­va­ges sans lien avec les vieux cli­va­ges de type droite-gauche. Se posent ici plu­sieurs ques­tions qu’on peut résu­mer au choix entre une stra­té­gie de « démo­cra­ti­sa­tion » de l’UE, celle qui suit le PG, une stra­té­gie de rup­tu­res pro­gres­si­ves (celle défen­due dans « La Sociale » par Tony Andréani) et une stra­té­gie de rup­ture radi­cale et incondi­tion­nelle.

5) Il faut com­pren­dre les inquié­tu­des de nos conci­toyens (y com­pris celles qui sont exploi­tées et ali­men­tées par les déli­res sécu­ri­tai­res des gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs dans notre pays et au niveau euro­péen. La légi­ti­mité de l’État réside dans la pro­tec­tion de la liberté qu’il offre aux citoyens. Alors que le mot de démo­cra­tie est lar­ge­ment gal­vaudé et por­teur de toutes sortes d’ambi­guï­tés et de reven­di­ca­tions contra­dic­toi­res, c’est plutôt du côté de la liberté répu­bli­caine qu’il faut se tour­ner, liberté qui inclut la pro­tec­tion contre la domi­na­tion de la majo­rité ! On a montré que la liberté répu­bli­caine, liberté comme « non-domi­na­tion » sup­pose un radi­ca­lisme dans les reven­di­ca­tions socia­les : droit des tra­vailleurs dans le contrat asy­mé­tri­que qu’est le contrat de tra­vail ; déve­lop­pe­ments de ser­vi­ces publics d’éducation, de santé, etc. assu­rant à tous des pers­pec­ti­ves de vie sta­bles ; pro­tec­tion des droits des mino­ri­tés, etc.. Un répu­bli­ca­nisme consé­quent devrait faire partie des prin­ci­pes de base d’une alter­na­tive sociale et poli­ti­que consé­quente.

6) Plus fon­da­men­ta­le­ment, ce que la crise de notre société montre, c’est que l’exis­tence d’une vie humaine digne d’être vécue sup­pose d’une manière ou d’une autre la remise en ques­tion des rap­ports de pro­priété capi­ta­lis­tes. Ceux qui nous par­lent de « pla­ni­fi­ca­tion écologique » et autres for­mu­les creu­ses de ce genre peu­vent-ils nous expli­quer com­ment ils vont pla­ni­fier quoi que ce soit tant que les inves­tis­se­ments et la pro­duc­tion sont orga­ni­sés en vue de pro­duire le maxi­mum de profit pour les capi­ta­lis­tes ? Ceux qui, à juste titre, dénon­cent la course à la crois­sance comme une course folle à pro­duire et à détruire tou­jours plus peu­vent-ils envi­sa­ger qu’on répar­tisse autre­ment les res­sour­ces et les biens sociaux sans tou­cher à la sacro-sainte pro­priété capi­ta­liste ? Bref la ques­tion de l’appro­pria­tion col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion reste posée, même si les prin­ci­paux partis, y com­pris les plus à gauche, refu­sent qu’on en parle ouver­te­ment.

7) Mais l’appro­pria­tion col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion ne peut être leur trans­fert aux mains de l’État en main­te­nant telle quelle la situa­tion des sala­riés. Le com­mu­nisme de Marx, c’était les « pro­duc­teurs asso­ciés », c’est-à-dire l’orga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion sur la base de com­mu­nau­tés plus ou moins larges de pro­duc­teurs, incluant tous ceux qui jouent un rôle utile dans la pro­duc­tion. Qu’une telle for­mule soit viable, qu’elle ne soit pas une pure utopie, l’expé­rience his­to­ri­que l’a démon­tré et le démon­tre encore. Mais pour qu’elle soit viable à long terme, elle a besoin d’un envi­ron­ne­ment poli­ti­que favo­ra­ble, celui qui est esquissé dans les thèses pré­cé­den­tes. La pers­pec­tive his­to­ri­que qu’il s’agit d’actua­li­ser est donc celle qui figure dans la charte du congrès d’Amiens de la CGT (1905) qui pré­co­nise « l’abo­li­tion du sala­riat et du patro­nat » ou encore pour employer les termes de Marx, l’expro­pria­tion des expro­pria­teurs, le réta­blis­se­ment de la pro­priété indi­vi­duelle du tra­vailleur, sur la base des acquis de la col­lec­ti­vi­sa­tion capi­ta­liste.

8) Si on com­prend bien la nature du tour­nant his­to­ri­que dans lequel nous sommes enga­gés, on voit que la crise est une crise de civi­li­sa­tion qui bou­le­verse et bou­le­ver­sera encore plus demain toutes les clas­ses de la société. La vieille stra­té­gie qui vise à dres­ser tous les ouvriers indé­pen­dam­ment des autres clas­ses socia­les (reje­tées comme for­mant une « seule masse réac­tion­naire ») est vouée à l’échec et ne peut que pré­pa­rer de nou­vel­les défai­tes. Ce qui est à forger, c’est un nou­veau « bloc his­to­ri­que » regrou­pant les domi­nés mais aussi les éléments des clas­ses domi­nan­tes qui refu­sent la des­truc­tion du monde humain qu’orga­nise le capi­ta­lisme. Pour repren­dre une for­mule de Gramsci, il nous faut œuvrer pour une « réforme intel­lec­tuelle et morale, ce qui ensuite signi­fie créer le ter­rain pour un ulté­rieur déve­lop­pe­ment de la volonté col­lec­tive natio­nale-popu­laire vers l’achè­ve­ment d’une forme supé­rieure et totale de civi­li­sa­tion moderne. » Ce voca­bu­laire est aujourd’hui radi­ca­le­ment absent des dis­cours poli­ti­ciens, tous issus de la classe intel­lec­tuelle petite-bour­geoise soixante-hui­tarde, mais il faut le remet­tre à l’ordre du jour.

9) De cette pers­pec­tive, on voit qu’on ne peut déduire la cons­truc­tion d’un parti clas­si­que, avec cartes, bureau poli­ti­que et congrès bureau­cra­ti­ques à l’allure de gran­des messes. On peut mili­ter dans les partis exis­tants, si on y trouve un moyen d’action effi­cace et la pos­si­bi­lité de faire passer ses idées. Mais l’essen­tiel est ailleurs : on pour­rait envi­sa­ger la cons­ti­tu­tion de comi­tés de cor­res­pon­dance reliés entre eux par des liens sou­ples et ouverts par­tout où ils se cons­ti­tue­raient à tous ceux qui refu­sent de fonc­tion­ner à la langue de bois et veu­lent débat­tre à partir des pers­pec­ti­ves déga­gées dans les pré­sen­tes thèses. Ce qui sup­pose 1° de pren­dre au sérieux l’exi­gence d’une dis­cus­sion sans tabou et 2° de ne pas figer une orga­ni­sa­tion avec nom et raison sociale qui ne pour­rait que s’ajou­ter à ce qui existe et par­ti­ci­per de la pul­vé­ri­sa­tion poli­ti­que des mou­ve­ments « anti-sys­té­mi­ques ». Ici, c’est l’expé­rience seule qui peut tran­cher.

10) Quitte à paraî­tre naïfs, disons-le : la poli­ti­que, en der­nière ana­lyse, consiste à s’adres­ser à la cons­cience de ses conci­toyens, à essayer col­lec­ti­ve­ment de nous rendre meilleurs. Il faut rompre avec le pseudo-machia­vé­lisme qui voit la poli­ti­que comme l’art de la manœu­vre aussi bien qu’avec le dis­cours révo­lu­tion­na­riste qui annonce le grand soir pour demain matin. Les révo­lu­tions, quand elles arri­vent, n’ont rien demandé aux révo­lu­tion­nai­res atti­trés et elles sont géné­ra­le­ment si coû­teu­ses qu’on devrait tou­jours leur pré­fé­rer la voix de la réforme dès lors que l’exer­cice public de la parole libre est garanti.

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