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L’Ukraine hier et aujourd’hui

par Jean-Jacques Marie, le 9 avril 2022

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Un mélange inextricable de mythe et de réalité

L’his­toire de la nation ukrai­nienne mélange de façon par­fois inex­tri­ca­ble mythe et réa­lité. Les his­to­riens ukrai­niens font sou­vent remon­ter l’his­toire de l’Ukraine à la fin du Xe siècle après Jésus-Christ. Lorsque la Rada dont les deux tiers des dépu­tés appar­tien­nent au PC ukrai­nien votent le 24 août 1991 pour l’indé­pen­dance de l’Ukraine par 346 voix, contre 1 et 3 abs­ten­tions la réso­lu­tion fait allu­sion à une tra­di­tion étatique mil­lé­naire. Ainsi le billet de un hryvna porte le por­trait de Volodimir (Vladimir) le Grand, le prince de Kiev, qui à la fin du Xe siècle après JC unifia sous son scep­tre toute une série de tribus slaves païen­nes et leur imposa le chris­tia­nisme ortho­doxe et dont l’empire por­tait le nom de Rous.

Le billet de deux hryv­nas com­porte le por­trait de son fils Iaroslav le sage qui régna à la fin de la pre­mière moitié du XIe siècle. Le billet de 5 hryv­nas com­porte le por­trait de Bogdan Khmelnitski, le chef cosa­que qui, au milieu du XVIIe siècle orga­nisa l’insur­rec­tion des cosa­ques contre la domi­na­tion polo­naise et signa avec le tsar russe un accord pla­çant les ter­ri­toi­res qu’il contrô­lait sous la pro­tec­tion de la Russie. La statue de Bogdan Khmelnitsky a beau se dres­ser en plein centre de Kiev l’idée d’une nation ukrai­nienne était étrangère à ce chef cosa­que comme à l’ataman cosa­que Mazeppa qui au début du XVIIIe siècle se dressa contre Pierre le Grand pour secouer sa tutelle et fut battu avec Charles XII de Suède à Poltava.

Pourtant l’idée d’une nation ukrai­nienne n’est appa­rue qu’au début du XIXe siècle, et l’ensem­ble des ter­ri­toi­res sur les­quels vivent des Ukrainiens n’ont été ras­sem­blés pour la pre­mière fois au sein d’un ensem­ble géo­gra­phi­que unique qu’en 1945 dans la République socia­liste sovié­ti­que d’Ukraine qui n’avait que des attri­buts for­mels d’un état indé­pen­dant. Et l’Ukraine n’exis­tera comme état for­mel­le­ment indé­pen­dant qu’à partir de décem­bre 1991 lors de la dis­so­lu­tion de l’Union sovié­ti­que signée par Boris Eltsine et les repré­sen­tants de l’Ukraine et de la Biélorussie.

Le terme d’Ukraine( Ukraina) appa­raît lui à la fin du XVIe siècle à la fin de l’occu­pa­tion mon­gole quand les royau­mes de Lituanie et de Pologne fusion­nent en un royaume de Lituanie et de Pologne, dominé par l’aris­to­cra­tie polo­naise, au sein duquel sont inté­grés l’essen­tiel des ter­ri­toi­res jadis soumis aux prin­ces de Kiev. Ukraina signi­fie : « le ter­ri­toire fron­ta­lier ». Ses habi­tants sont dési­gnés sous le voca­ble de rous­sins­kie tra­duit en fran­çais par ruthène. Le terme d’Ukraine dési­gne alors une entité ter­ri­to­riale et non une iden­tité natio­nale même embryon­naire. Ce ter­ri­toire fron­ta­lier, confronté aux incur­sions des Tatares ins­tal­lés en Crimée depuis le XIVe siècle va donner nais­sance à une for­ma­tion sociale par­ti­cu­lière : celle des cosa­ques, pay­sans libres et armés (le mot cosa­que vient d’un mot turc qui veut dire homme libre) qui assu­rent la défense de ses ter­ri­toi­res contre les incur­sions tata­res. Au len­de­main de la révolte cosa­que de Khmelnitsky, qui d’abord dres­sée contre les nobles polo­nais s’était muée en mou­ve­ment social de pay­sans libres contre les grands pro­prié­tai­res fon­ciers polo­nais et en guerre de reli­gion d’ortho­doxes contre les catho­li­ques et les juifs, Khmelnitski crée un éphémère état auto­nome ukrai­nien cosa­que. Mais « ukrai­nien » dans cet inti­tulé a un sens essen­tiel­le­ment géo­gra­phi­que même s’il regroupe des popu­la­tions slaves par­lant des dia­lec­tes très voi­sins issus du vieux slave ou slavon. Le contenu est celui de « cosa­que ». Par le traité de Pereeslav, signé en 1654, cet état auto­nome cosa­que se place sous la pro­tec­tion de la Russie et perd toute auto­no­mie après la défaite de Mazeppa. Les auto­ri­tés russes qua­li­fient cet état de petite-Russie et ses habi­tants de petits-russes. Au moment, en 1659, où se forme le royaume unifié de Lituanie et de Pologne dominé par l’Eglise catho­li­que alors que la vieille Rous a adopté l’ortho­doxie byzan­tine, se cons­ti­tue sous la pres­sion du clergé polo­nais une Eglise gréco-catho­li­que dite Uniate qui observe les rites ortho­doxes mais reconnaît l’auto­rité du Vatican, Eglise qui s’implan­tera sur­tout en Ukraine occi­den­tale, en Galicie et jouera un rôle impor­tant tout au long de l’his­toire de l’Ukraine.

Cette indif­fé­ren­cia­tion du contenu natio­nal est une réa­lité géné­rale jusqu’à la fin du XVIIIe siècle lors­que la Révolution fran­çaise puis le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme et la for­ma­tion de bour­geoi­sies natio­na­les don­ne­ront une vive impul­sion à l’idée de nation.

Une idée nationale tardive

L’Ukraine res­tera long­temps en dehors de ce pro­ces­sus pour deux rai­sons : c’est une terre divi­sée entre plu­sieurs royau­mes (La Pologne, la Russie et la Roumanie puis après les trois par­ta­ges de la Pologne en 1775, 1793 et 1795, la Russie, l’Autriche -Hongrie et la Roumanie). En 1783, l’année où elle arra­che la Crimée à l’Empire otto­man, Catherine II inter­dit aux pay­sans qui cons­ti­tuent l’écrasante majo­rité des Ukrainiens de quit­ter les terres sei­gneu­ria­les ; cette popu­la­tion pay­sanne, réduite à l’état de ser­vage jusqu’au début des années 1860 dans la partie très majo­ri­taire de l’Ukraine inté­grée à l’Empire russe, reste en dehors du déve­lop­pe­ment de l’indus­tria­li­sa­tion. Les pay­sans serfs de par leur condi­tion sociale ne peu­vent déve­lop­per de cons­cience natio­nale puis­que le serf est un objet ven­da­ble à merci qua­li­fié d’ « âme ». Après l’abo­li­tion du ser­vage ces pay­sans rejet­tent les lour­des indem­ni­tés qu’ils doi­vent payer à leurs anciens maî­tres et ont une soif inex­tin­gui­ble de terre que l’abo­li­tion du ser­vage n’a fait qu’accroî­tre tant les lopins qui leur étaient attri­bués étaient misé­ra­bles (de 1 à 3 hec­ta­res pour des famil­les nom­breu­ses).

L’idée natio­nale ukrai­nienne qui se forme au début du XIXe siècle concerne donc sur­tout de mai­gres cou­ches urba­ni­sées, une petite intel­li­gent­sia sym­bo­li­sée par l’écrivain et pein­tre Taras Chevtchenko, fon­da­teur d’une langue ukrai­nienne lit­té­raire, dont la modeste nais­sance inquiète fort le tsar Nicolas Ier qui exile Chevtchenko et lui inter­dit d’écrire en ukrai­nien et même de pein­dre. Cette intel­li­gent­sia publie des revues lit­té­rai­res et his­to­ri­ques en ukrai­nien à dif­fu­sion modeste pour pro­mou­voir une langue ukrai­nienne alors éclatée en dia­lec­tes voi­sins parlés par des pay­sans, alors que l’intel­li­gent­sia parle russe. Ainsi l’ukrai­nien Gogol écrit toute son œuvre en russe. Même en Galicie autri­chienne où la monar­chie de cet empire mul­ti­na­tio­nal se montre plus libé­rale, le natio­na­lisme ukrai­nien est encore bal­bu­tiant et beau­coup plus marqué par l’influence du clergé uniate. Cette réa­lité pous­sera Rosa Luxemburg à affir­mer que la ques­tion ukrai­nienne était l’inven­tion d’une poi­gnée d’intel­lec­tuels et n’avait aucune réa­lité his­to­ri­que.

Les conséquences de la Révolution russe

Au len­de­main de février 1917 se déve­loppe en Ukraine une aspi­ra­tion à l’auto­no­mie au sein d’une répu­bli­que confé­dé­rée. Les partis démo­cra­ti­ques ukrai­niens créent une Rada cen­trale qui ignore l’aspi­ra­tion des pay­sans à se par­ta­ger les terres des grands pro­prié­tai­res ter­riens. Au len­de­main d’octo­bre la Rada cen­trale pro­clame la République popu­laire ukrai­nienne que les Allemands et les Autrichiens reconnais­sent à Brest Litovsk pour signer avec elle une paix sépa­rée. Mais ils ont besoin de mettre la main sur les res­sour­ces agri­co­les du pays pour nour­rir les popu­la­tions affa­mées de leurs deux empi­res. Ils ren­ver­sent donc le gou­ver­ne­ment et ins­tal­lent un ataman Skoropadsky. La guerre civile qui ravage l’Ukraine pen­dant plus de trois ans et dresse les uns contre les autres les blancs com­man­dés par Anton Denikine, qui veu­lent res­tau­rer la Russie une et indi­vi­si­ble, et là où ils s’ins­tal­lent repren­nent les terres aux pay­sans et inter­di­sent l’emploi de l’ukrai­nien, les natio­na­lis­tes ukrai­niens com­man­dés par Petlioura, l’Armée rouge bol­che­vi­que et les bandes de pay­sans insur­gées dits les verts dont la plus connue est l’armée de l’anar­chiste paysan Makhno. L’Armée rouge contrôle l’Ukraine à la fin de 1920… Les blancs de Denikine et les natio­na­lis­tes de Petlioura déchaî­nent les plus vastes pogro­mes anti­juifs de la période pré­na­zie, aux­quels se livrent par­fois les grou­pes anar­chis­tes pay­sans de Makhno et la Cavalerie Rouge de Boudionny qui com­prend des cosa­ques.

Au len­de­main de la pre­mière guerre mon­diale et de la paix de Riga signée entre l’URSS et la Pologne en 1921, les Ukrainiens sont divi­sés entre cinq états : l’URSS (qui en ras­sem­ble près des 4/5 e), la Pologne, la Tchécoslovaquie, Roumanie et la Hongrie. La vic­toire des bol­che­viks débou­che sur la créa­tion d’une République socia­liste sovié­ti­que d’Ukraine où les bol­che­viks mènent dès 1923 une poli­ti­que dite d’ukraï­ni­sa­tion pour­sui­vie jusqu’au début des années 30. Lénine déve­loppe des posi­tions « fédé­ra­lis­tes » (oppo­sées aux posi­tions cen­tra­lis­tes sta­li­nien­nes) favo­ra­bles à l’auto­dé­ter­mi­na­tion. Aujourd’hui les mai­da­nis­tes détrui­sent les sta­tues… sans savoir que c’est sous son impul­sion que la langue ukrai­nienne a été ensei­gnée comme jamais aupa­ra­vant ni ailleurs dans les ter­ri­toi­res ukrai­niens sous occu­pa­tions polo­naise ou rou­maine.

L’ukraïnisation

Tous les employés de l’Etat doi­vent sous peine de licen­cie­ment appren­dre l’ukrai­nien dans un délai d’un an. L’ensei­gne­ment et les publi­ca­tions en ukrai­nien sont sys­té­ma­ti­que­ment déve­lop­pés. En 1926, le nou­veau secré­taire du PC ukrai­nien Kaganovitch, exige que tout l’appa­reil de l’Etat soit ukraï­nisé. Toutes ces mesu­res abou­tis­sent à ce qu’ en 1927, 70 % des actes offi­ciels sont rédi­gés en ukrai­nien contre 20% en 1925 ; en réponse à un son­dage 39,8 % des employés de l’Etat affir­ment connaî­tre bien l’ukrai­nien, 31,7 % de façon satis­fai­sante (ce qui est sans doute exa­géré). Plus cer­tain : en 1929, 83 % des écoles pri­mai­res et 66 % des écoles dites moyen­nes ou col­lè­ges déli­vraient leur ensei­gne­ment en ukrai­nien. En 1932, 88 % des publi­ca­tions pério­di­ques et 77 % des livres publiés en Ukraine l’étaient en ukrai­nien. La même poli­ti­que était appli­quée vis-à-vis des juifs vivant nom­breux en Ukraine avec le déve­lop­pe­ment d’écoles et de publi­ca­tions en yid­dish au même rythme. L’his­to­rien cana­dien d’ori­gine ukrai­nienne Serguei Ekeltchik conclut de ces faits : « le pou­voir sovié­ti­que a contri­bué à l’achè­ve­ment du pro­ces­sus de for­ma­tion d’une nation ukrai­nienne ».

La bureau­cra­tie sovié­ti­que s’en inquiète, Staline, en 1932, met fin à la poli­ti­que d’ukraï­ni­sa­tion (comme au déve­lop­pe­ment du yid­dish). Coïncidence, l’hiver 1932-1933 est marqué en Ukraine par une famine ter­ri­ble, la conjonc­tion des deux événements débou­che en 1933 sur le sui­cide de Nicolas Skrypnik diri­geant du PC ukrai­nien favo­ra­ble à l’ukraï­ni­sa­tion et de l’écrivain Khvylevoï, grand défen­seur et pro­mo­teur de la culture et de la lit­té­ra­ture ukrai­nienne. Une poli­ti­que de rus­si­fi­ca­tion se met len­te­ment en place.

En mars 1939, après avoir dépecé la Tchécoslovaquie et mis la main sur sa pro­vince de Ruthénie auto­nome Hitler lance un projet de Grande Ukraine dirigé contre l’URSS, qu’il aban­donne dès qu’il décide de se rap­pro­cher de Staline. En avril 1939 Trotsky écrit : « La ques­tion ukrai­nienne est des­ti­née à jouer dans un avenir proche un rôle énorme dans la vie de l’Europe » et se pro­nonce pour l’indé­pen­dance de l’Ukraine et pour la créa­tion d’une République socia­liste d’Ukraine contre la dic­ta­ture de la bureau­cra­tie sta­li­nienne.

En sep­tem­bre 1939, l’URSS enva­hit la Pologne et conquiert la Galicie, puis en 1940, conquiert deux ter­ri­toi­res rou­mains habi­tés par des ukrai­niens, la Bessarabie du sud et le Bukovine du nord.

L’été 1941, la pay­san­ne­rie ukrai­nienne accueille d’abord avec sym­pa­thie les sol­dats de la Wehrmacht qui com­porte deux bataillons ukrai­niens (gali­ciens) formés sous l’égide de l’OUN-Bandera, l’autre bran­che de l’OUN, de Melnik, s’enga­geant dans une col­la­bo­ra­tion plus sys­té­ma­ti­que avec l’occu­pant, avec le concours du Comité Central Ukrainien ins­tallé à Cracovie. Les natio­na­lis­tes de l’OUN, diri­gés par Stepan Bandera, pro­cla­ment même à Lvov (Lviv), une éphémère répu­bli­que ukrai­nienne « indé­pen­dante » sous sa pro­tec­tion, Stetsko devient chef de ce gou­ver­ne­ment indé­pen­dan­tiste pro­clamé le 30 juin à Lwow (en polo­nais). En même temps que la pro­cla­ma­tion de cet « Etat » ukrai­nien expli­ci­te­ment dévoué à Adolf Hitler, les pre­miers pogro­mes se déchaî­nent « spon­ta­né­ment » à Lwow et ailleurs, à l’ins­ti­ga­tion des nazis et avant que les « Einsatzgruppen » n’inter­vien­nent pour l’exter­mi­na­tion sys­té­ma­ti­que des juifs, tsi­ga­nes pour ce qu’ils sont, et des com­mu­nis­tes pour ce qu’ils repré­sen­tent.

L’OUN-Melnik, sou­te­nue par l’Eglise uniate, par­ti­cipe à la créa­tion, le 28 avril 1943, de la Division Waffen SS « Galitchina » (Galiziens) qui conver­gera plus tard (début 1945), avec d’autres for­ma­tions nazies, dans une éphémère « Armée Nationale Ukrainienne » (UNA) dont la plu­part des com­bat­tants, anciens SS, se ren­dront aux Alliés anglo-amé­ri­cains qui les aide­ront à émigrer au Canada.

Mais les nazis, dési­reux de réduire les Ukrainiens en escla­vage liqui­dent aus­si­tôt cet Etat fan­to­che et jet­tent en prison son chef auto­pro­clamé Stetsko et Bandera qu’ils libé­re­ront à la fin de 1944. L’OUN crée alors une armée insur­rec­tion­nelle l’UPA dont les maquis se bat­tent d’abord modé­ré­ment contre la Wehrmacht puis se bat­tront farou­che­ment contre l’Armée rouge dès que celle-ci enta­mera sa marche en avant au prin­temps 1943.

Les com­bat­tants de l’UPA ont pour­suivi la lutte contre la sovié­ti­sa­tion jusqu’en 1950 (et de petits grou­pes jusqu’en 1954) tandis que les SS et autres col­la­bo­ra­teurs nazis de l’OUN ont reflué avec les trou­pes alle­man­des en 1944 ou se sont rendus aux Anglo-Américains, de façon à pou­voir rejoin­dre la Diaspora des Amériques et d’Australie. L’OUN n’est pas le mou­ve­ment natio­nal ukrai­nien mais seu­le­ment son aile radi­cale, d’idéo­lo­gie fas­ciste, fondée en 1929. Elle a été formée en Galicie (sous régime polo­nais) sur la base d’un pro­gramme dit du « natio­na­lisme inté­gral », elle est long­temps restée un phé­no­mène « gali­cien », mais de nos jours la plu­part des natio­na­lis­tes ukrai­niens se récla­ment de son héri­tage tout en sou­li­gnant la conver­sion ulté­rieure de l’OUN aux « idéaux démo­cra­ti­ques ».

Compagnon d’armes de Bandera et consa­cré comme lui « héros natio­nal » au len­de­main de la révo­lu­tion orange de 2004, Roman Choukevitch com­mande suc­ces­si­ve­ment un bataillon ukrai­nien de la Wehrmacht, 1941, un bataillon de police « Schutzmannshaft 201 » affecté à la répres­sion des par­ti­sans en Biélorussie, 1941-42, puis l’Armée des Insurgés (OUN-UPA) fondée par lui et « au nom de Bandera » en octo­bre 1943. L’OUN dans son ensem­ble, l’OUN-Bandera et l’UPA en par­ti­cu­lier, par­ti­ci­pent au géno­cide nazi. L’UPA exter­mi­nent les civils polo­nais en Volhynie en 1943. Si elle combat prio­ri­tai­re­ment l’Armée Rouge, les par­ti­sans et les armées polo­nai­ses, l’UPA se heurte également aux occu­pants nazis, non par diver­gence sur les buts du IIIème Reich d’anéan­tir le judéo­bol­ché­visme, mais en raison du refus d’Hitler d’accé­der aux deman­des d’état indé­pen­dant (sous pro­tec­to­rat nazi). Ces deman­des, encou­ra­gées avant-guerre par cer­tains cer­cles nazis – notam­ment Alfred Rosenberg et l’Abwehr – étaient évidemment incom­pa­ti­bles avec le « General Ostplan » de Berlin qui était de colo­ni­ser l’URSS et d’éliminer phy­si­que­ment ou de réduire en escla­vage les « Untermenschen », Ukrainiens com­pris.

Le nationalisme russe stalinien

Au len­de­main de la vic­toire sur les nazis Staline déve­loppe un natio­na­lisme russe qui va mar­quer de plus en plus la nomenk­la­tura et dont le natio­na­lisme affi­ché de Poutine est un héri­tage. Ce natio­na­lisme russe débou­che sur un anti­sé­mi­tisme de plus en plus brutal à partir de 1949 et sur une poli­ti­que accé­lé­rée de rus­si­fi­ca­tion en Ukraine. Khrouchtchev évoquant la dépor­ta­tion de cinq des quel­que douze peu­ples dépor­tés par Staline entre 1937 et 1944 décla­rera dans son rap­port secret de février 1956 au XXème congrès du PCUS : « Les Ukrainiens n’ont évité ce sort que parce qu’ils étaient trop nom­breux et qu’il n’y avait pas d’endroit où les dépor­ter. Sinon ils auraient été dépor­tés eux aussi ». Cette plai­san­te­rie qui fait rire le congrès reflète de façon cari­ca­tu­rale l’aver­sion de Staline pour toute affir­ma­tion natio­nale des Ukrainiens.

En 1945 la défaite de l’Axe et des gou­ver­ne­ments liés à Berlin permet à l’URSS de conso­li­der ces conquê­tes ter­ri­to­ria­les : pour la pre­mière fois dans l’his­toire l’ensem­ble des ter­ri­toi­res majo­ri­tai­re­ment peu­plés d’Ukrainiens sont ras­sem­blés dans une République ukrai­nienne dotée d’attri­buts de sou­ve­rai­neté pure­ment for­mels, (l’Ukraine a un repré­sen­tant à l’ONU et un minis­tre des affai­res étrangères). Mais les maquis natio­na­lis­tes de l’UPA tien­nent de nom­breux vil­la­ges jusqu’au début des années 50 comme en Lituanie.

La guerre a ravagé l’Ukraine, détruit ses gran­des villes et la majo­rité de ses vil­la­ges, de ses fermes, de ses usines. Un jour de l’été 1945, Khrouchtchev des­cend dans son vil­lage natal où il décou­vre un spec­ta­cle déso­lant qu’il décrira devant le Comité cen­tral en 1957. « Ils n’avaient pas de che­vaux, pas de char­ret­tes, pas de pain. (…) Ils ne veu­lent pas tra­vailler dans le kol­khoze. Pour leur tra­vail ils ne reçoi­vent que des nèfles. »

De 1945 à la chute de l’URSS, l’Ukraine est sou­mise à une poli­ti­que de rus­si­fi­ca­tion aggra­vée par le combat impi­toya­ble contre les maquis de Bandera qui mobi­li­sent des mil­liers d’hommes et béné­fi­cient dans l’Ukraine occi­den­tale de la com­pli­cité d’une bonne partie de la popu­la­tion pay­sanne. Un bref moment sous l’impul­sion de Beria, cons­cient de l’ampleur de la crise économique, sociale et poli­ti­que qui ravage l’URSS à la mort de Staline, le Kremlin ten­tera de des­ser­rer un peu l’étreinte. Le 26 mai 1953, Beria fait adop­ter par le pré­si­dium une déci­sion qui sou­li­gne les échecs de la répres­sion dans les pro­vin­ces occi­den­ta­les de l’Ukraine . De 1944 à 1952, sou­li­gne-t-il, plus d’un demi mil­lion d’habi­tants en ont été vic­ti­mes ; 203 000 d’entre eux ont été dépor­tés et 153 000 abat­tus. La rus­si­fi­ca­tion a été bru­tale : sur 311 cadres diri­geants, seuls 18 sont ori­gi­nai­res de la région où l’ensei­gne­ment supé­rieur est donné pres­que exclu­si­ve­ment en russe. La réso­lu­tion affirme « l’usage stu­pide des répres­sions ne fait que sus­ci­ter le méconten­te­ment de la popu­la­tion et nuit à la lutte contre les natio­na­lis­tes bour­geois ». Le pré­si­dium rem­place au poste de pre­mier secré­taire du PC ukrai­nien, le russe Melnikov par son adjoint ukrai­nien, Kiritchenko, et nomme l’ écrivain offi­ciel nul mais ukrai­nien, Alexandre Korneitchouk, 1er vice pré­si­dent du conseil des minis­tres d’Ukraine. Il ordonne qu’il soit « radi­ca­le­ment mis fin aux actes arbi­trai­res et illé­gaux accom­plis par cer­tains cadres à l’encontre de la popu­la­tion ».

Cette brève embel­lie est sus­pen­due après l’arres­ta­tion de Beria en juin 1953 puis son exé­cu­tion en décem­bre. De Khrouchtchev à Brejnev, la rus­si­fi­ca­tion de l’Ukraine se pour­suit et les ten­ta­ti­ves d’intel­lec­tuels ukrai­niens de défen­dre la culture ukrai­nienne, même les plus modes­tes, sont bru­ta­le­ment répri­mées.

L’indépendance et le pillage de l’Ukraine

La chute de l’URSS débou­che sur son explo­sion. Le 24 aout 1991 l’ancien secré­taire à l’idéo­lo­gie du PC ukrai­nien Kravtchouk fait voter l’indé­pen­dance de l’Ukraine par 346 pour, 1 contre et 3 abs­ten­tions. Le 30 août la Rada inter­dit le PC ukrai­nien.

Les anciens diri­geants de l’Ukraine sovié­ti­que (les diri­geants du PCUS et les direc­teurs d’entre­prise) res­tent aux manet­tes du pou­voir ; comme les oli­gar­ques russes ils orga­ni­sent un pillage gran­diose du pays et reven­dent aux pays occi­den­taux au prix du marché mon­dial le gaz vendu par la Russie à bas prix. Ils pro­vo­quent un désas­tre social en 1992, l’infla­tion est de 2500 % en 1993, elle est de 100 % par mois. En 1995, les 3/4 de la popu­la­tion vivent offi­ciel­le­ment en des­sous du seuil de pau­vreté.

Dès lors l’Ukraine est l’un des cham­pions du monde du pillage et de la cor­rup­tion ; elle obtient en 2009 de Transparency International la médaille de pays le plus cor­rompu du monde. La poli­ti­que et le busi­ness sont mélan­gés ; des hommes d’affai­res se pré­sen­tent aux élections pour défen­dre leur propre busi­ness ou fabri­quent des partis fan­tô­mes à cette fin. Exemple en 2002, l’oli­gar­que Victor Pintchouk épouse la fille de Koutchma, Hélène. En 2009 sa for­tune se monte à 2,2 mil­liards de dol­lars.

Un autre exem­ple est éclairant dans la mesure même où il n’est que le plus com­plet de toute une gale­rie… Pavel Lazarenko, pre­mier minis­tre de mai 1996 à juillet 1997, conju­gue ses acti­vi­tés de pre­mier minis­tre avec le busi­ness dans l’énergie (gaz) en étroite col­la­bo­ra­tion avec la future étoile filante Ioulia Timochenko et les com­mu­ni­ca­tions. Il trans­fère les cen­tai­nes de mil­lions de dol­lars qu’il vole sur des ban­ques amé­ri­cai­nes, suis­ses et des Caraïbes. Koutchma, lui-même très cor­rompu, s’en débar­rasse en juillet 1997. Lazarenko s’enfuit en Suisse avec un pas­se­port pana­méen. Arrêté un bref moment, en 1999, il s’enfuit aux Etats-Unis où il est condamné et empri­sonné pour blan­chi­ment d’argent. Les Lazarenko se comp­tent par dizai­nes…

En 2004 à la veille de la fin de son mandat Koutchma vend en hâte toute une série d’entre­pri­ses à des pro­ches à des prix très concur­ren­tiels. Ainsi il vend la plus grande usine métal­lur­gi­que du pays, Krivorojstal à son gendre Pintchouk et à Rinat Akhmetov pour 800 mil­lions de dol­lars soit le sixième de sa valeur réelle. En octo­bre 2005, Mittal Steel rachè­tera l’entre­prise aux deux com­pè­res pour 4,8 mil­liards de dol­lars.

La cor­rup­tion du per­son­nel poli­ti­que ukrai­nien est abys­sale. Ianoukovitch le pré­si­dent ren­versé en 2014 a dans sa jeu­nesse été condamné deux fois, une fois pour vol, une seconde fois pour hou­li­ga­nisme. Il pré­ten­dra plus tard avoir obtenu des diplô­mes ache­tés selon une cou­tume très répan­due en Union sovié­ti­que où les tarifs étaient connus de tous. Il est célè­bre pour son inculture autant que pour son avi­dité. Les rares fois où il doit rem­plir un docu­ment par écrit il mul­ti­plie les fautes d’ortho­gra­phes. Ainsi il se pré­tend pro­fes­seur mais écrit le mot avec deux f et un seul s. Propriétaire d’une luxueuse villa bâtie sur un ter­rain de 130 hec­ta­res dans la ban­lieue de Kiev, il est à la tête d’un clan mafieux dont son fils, Olexeï est l’un des maillons. Le clan Ianoukovitch a ponc­tionné l’Ukraine de 7 à 10 mil­liards par an. La for­tune de son fils est esti­mée à 550 mil­lions de dol­lars. Président de la cor­po­ra­tion Management Assets Compagny (MAKO) sise à Donetsk, pos­sède plu­sieurs hol­dings en Ukraine, en Suisse et aux Pays Bas, vend le char­bon par l’inter­mé­diaire d’une société à Genève. Ses entre­pri­ses depuis 2010 gagnent sys­té­ma­ti­que­ment les appels d’offre par les pou­voirs ukrai­niens. Il a pris sous sa coupe les ser­vi­ces de l’admi­nis­tra­tion fis­cale, des doua­nes et des ser­vi­ces de sécu­rité.

Son pre­mier minis­tre Mykola Azarov, pro­prié­taire d’un jet privé, par­tira se réfu­gier à Vienne, où réside son fils Olexandre, actif dans la cons­truc­tion d’hôtels de luxe, à la tête de LADA Holding Anstalt, basée en Autriche, maillon d ’un réseau com­plexe de socié­tés diri­gées par d’autres caci­ques du régime et pré­si­dée par un prête-nom amé­ri­cain, Vitali Zakhartchenko minis­tre de l’Intérieur en 2011, à la tête des ser­vi­ces fis­caux en 2012, déten­teur avec sa femme Liudmila de plu­sieurs socié­tés com­mer­cia­les notam­ment aux Pays-Bas, pro­prié­taire d’une société d’assu­ran­ces Start Polis. Scandale en 2013 : les ser­vi­ces de police char­gés des pas­se­ports exi­geaient des deman­deurs une assu­rance auprès de Start Polis.

La haine, sus­ci­tée dans le pays contre les béné­fi­ciai­res de ce véri­ta­ble racket et un par­le­ment tou­jours aussi – et presqu’uni­que­ment – peuplé d’escrocs, dresse en 2004 la popu­la­tion habi­le­ment détour­née vers la pré­ten­due révo­lu­tion orange ; cette haine est telle que Ioulia Timochenko nommée pre­mier minis­tre par le nou­veau pré­si­dent Victor Iouchtchenko annonce pour se rendre popu­laire une révi­sion des pri­va­ti­sa­tions anté­rieu­res. Elle sème la pani­que chez les oli­gar­ques et les ban­quiers étrangers qui gèrent les dépôts soi­gneu­se­ment délo­ca­li­sés des oli­gar­ques pillards. Timochenko recule et ne révi­sera qu’à la marge quel­ques menues pri­va­ti­sa­tions. Son gou­ver­ne­ment est bien­tôt touché par des scan­da­les du même type que les pri­va­ti­sa­tions à la Koutchma. Ainsi son minis­tre de la jus­tice Roman Zvaritch qui, malgré son nom, est un ancien citoyen amé­ri­cain vote contre une loi concoc­tée entre Timochenko et Poutine, inter­di­sant la revente en Europe par l’Ukraine au tarif mon­dial du gaz russe qu’elle achète à un tarif pré­fé­ren­tiel, revente illé­gale qui est l’une des prin­ci­pa­les sour­ces de trafic des oli­gar­ques ukrai­niens et dont son épouse est une orga­ni­sa­trice.

Une autre pra­ti­que mafieuse juteuse consiste avec des cer­ti­fi­cats tru­qués obte­nus auprès de fonc­tion­nai­res gras­se­ment rétri­bués à décla­rer ven­dues à l’étranger des mar­chan­di­ses écoulées en Ukraine pour obte­nir le rem­bour­se­ment de la TVA qui échappe ainsi pres­que tota­le­ment aux cais­ses de l’Etat.

Des partis-bandits

La vie poli­ti­que ukrai­nienne est ryth­mée par la valse de partis tous liés à un clan du busi­ness où tout s’achète. Des dépu­tés mon­nayent leur chan­ge­ment de groupe par­le­men­taire : le tarif varie de 5 mil­lions à 7 mil­lions de dol­lars… dans un pays où la majo­rité des retrai­tés per­çoi­vent moins de 200 euros par mois. C’est en tout cas le tarif que paie Ianoukovitch en 2006 quand il est pre­mier minis­tre de Iouchtchenko…contre lequel il s’était pré­senté aux pré­si­den­tiel­les qu’il avait per­dues après avoir affirmé qu’il les avait gagnées grâce à un trafic des votes éhonté qui avait dressé contre lui des dizai­nes de mil­liers d’Ukrainiens.

Rien n’a changé après Maïdan dans ce kaléi­do­scope de partis vir­tuels mais gan­gre­nés par la cor­rup­tion où tout se vend et s’achète. Ainsi par exem­ple, aux élections muni­ci­pa­les du 25 mai 2014 à Odessa, les deux concur­rents qui s’affron­tent sont aussi gan­gre­nés l’un que l’autre : Edouard Gourvits (parti Oudar 32 % des voix) depuis les années 1990, plu­sieurs fois accusé de conni­vence avec les rebel­les tchét­chè­nes, les ultra natio­na­lis­tes ukrai­niens, de liens avec des bandes mafieu­ses, de cor­rup­tion. La répu­ta­tion de Guennadi Troukhanov (vain­queur du scru­tin, avec 43,5% des voix, ancien député du parti des régions) n’est pas meilleure. On l’accuse d’avoir appar­tenu au monde cri­mi­nel dans les années 1990 et d’être resté proche de cer­tains pontes de la mafia.

Porochenko, pro­prié­taire de la chaîne 5 è canal, a com­mencé dans les affai­res en impor­tant des fèves de cacao puis a racheté des usines de cho­co­lat pour former Roshen. Elu député en 1998, il pour­rait être l’image par­faite de la girouette si les partis poli­ti­ques ukrai­niens étaient de vrais partis. Il rejoint d’abord le parti social-démo­crate (qui n’a de social-démo­crate que le nom) du pré­si­dent mafieux Koutchma, puis en 2000, il crée Solidarité qui intè­gre le Parti des régions de Ianoukovitch la même année. Dès 2001 il entre dans Notre Ukraine, le bloc de Iouchtchenko, qui sera le par­rain de ses filles. Président du conseil de la banque natio­nale, il devient minis­tre des affai­res étrangères en octo­bre 2009 jusqu’au prin­temps 2010. Il entre au gou­ver­ne­ment du Parti des régions, deve­nant quel­ques mois le minis­tre du déve­lop­pe­ment économique de Ianoukovitch.

L’intervention des Etats-Unis

Dès la moitié des années 90 les diri­geants des Etats-Unis ont saisi l’impor­tance géo­po­li­ti­que de l’Ukraine, même s’ils appuient sur le pré­si­dent russe d’alors, Boris Eltsine, qui, flan­qué de conseillers amé­ri­cains pri­va­tise à tout va. Dans Foreign affairs, en 1994, Zbigniew Brzezinski, l’ancien conseiller de Jimmy Carter, écrit : « Sans Ukraine la Russie cesse d’être un empire. » A la fin des années 90, l’Ukraine est le troi­sième pays du monde à béné­fi­cier de l’aide finan­cière amé­ri­caine der­rière Israël et l’Egypte. Cette lune de miel s’inter­rompt un moment au début de 2003 lors­que Bush apprend que Koutchma a vendu à l’Irak pour cent mil­lions de dol­lars d’armes et a promis de lui vendre le sys­tème de radar Koltchouga (cotte de mailles) per­met­tant de repé­rer les bom­bar­diers amé­ri­cains dits indé­tec­ta­bles.

Zbigniew Brzezinski, pour qui l’Ukraine est un enjeu stra­té­gi­que, défi­nit en 1997 un pro­gramme de déman­tè­le­ment de la Russie en trois états-crou­pion la Russie d’Europe, de la République de Sibérie et de la République d’Extrême-Orient. Ce déman­tè­le­ment pro­lon­ge­rait la dis­lo­ca­tion de l’Union et devrait s’accom­pa­gner d’un rat­ta­che­ment de l’Ukraine à l’OTAN et d’une subor­di­na­tion totale des ancien­nes répu­bli­ques sovié­ti­ques péri­phé­ri­ques aux Etats-Unis et à leurs mul­ti­na­tio­na­les. Brzezinski affir­mait ainsi « la Russie devra se rési­gner à l’iné­vi­ta­ble, c’est-à-dire la pour­suite de l’élargissement de l’OTAN (…) jusque dans l’espace ex-sovié­ti­que. » Il prône « un sys­tème poli­ti­que décen­tra­lisé et une économie libre de marché » per­met­tant de « libé­rer le poten­tiel créa­tif du peuple russe et les énormes réser­ves de res­sour­ces natu­rel­les de la Russie » ainsi ouver­tes aux mul­ti­na­tio­na­les amé­ri­cai­nes (Foreign Affairs,9/10/1997).

Les Etats-Unis s’enga­gent donc dans le sou­tien à la révo­lu­tion orange en 2004 qui surfe sur la pro­tes­ta­tion de la masse de la popu­la­tion contre la cor­rup­tion du sys­tème de Koutchma et sa ten­ta­tive de tru­quer les élections pré­si­den­tiel­les pour faire élire son can­di­dat, Victor Ianoukovitch. Leur can­di­dat au pou­voir Victor Iouchtchenko avait épousé en 1998 une citoyenne amé­ri­caine d’ori­gine ukrai­nienne, Catherine Tchoumatchenko, ex-fonc­tion­naire du Département d’Etat. Entouré de conseillers amé­ri­cains, Iouchtchenko engage comme conseiller spé­cial Boris Nemtsov, l’homme qui avait déclaré en 1997 : « Nous devons mettre en œuvre une série de mesu­res impo­pu­lai­res dou­lou­reu­ses (…) et en finir avec les innom­bra­bles avan­ta­ges sociaux ».

Lors des élections légis­la­ti­ves en Ukraine en 2005 Le Monde publie un arti­cle inti­tulé : « Les conseillers amé­ri­cains au cœur de la cam­pa­gne » Le répu­bli­cain affi­ché Paul Manafort, chef du cabi­net de lob­bying Black, Manafort, Stone and kelly, a été invité à Kiev au début de 2005 par l’oli­gar­que Rinat Akhmetov pour s’occu­per de la cam­pa­gne du Parti des régions de Ianoukovitch pour 150.000 à 200.000 dol­lars par mois. L’ancien res­pon­sa­ble de la com­mu­ni­ca­tion auprès de Bill Clinton Joe Lockhart tra­vaille auprès du bloc Ioulia Timochenko (BLouT) et Stan Anderson lob­byiste de Washington dirige un groupe de tra­vail pour Notre Ukraine, le parti de Iouchtchenko. Tous, selon Le Monde « refu­sent de s’expri­mer ».

Le Monde des 27-28 février 2005 décrit la noria d’ins­ti­tu­tions amé­ri­cai­nes pré­sen­tes au Kirghizistan lors de la « révo­lu­tion des citrons » qui ren­versa le pré­si­dent Askat Akaiev : « A la veille du scru­tin on trou­vait déployé à Bichkek tout l’arse­nal des fon­da­tions amé­ri­cai­nes qui ont sou­tenu les oppo­si­tions en Serbie, en Géorgie et en Ukraine, notam­ment le National Democratic Institute (…) tout ce que le Kirghizistan compte comme société civile est financé par des fon­da­tions ou par des aides direc­tes occi­den­ta­les, en pre­mier lieu le pro­gramme étatique amé­ri­cain USaid » : C’est une poli­ti­que géné­rale dans les Etats issus de la chute de l’URSS : ainsi les Etats-Unis pla­ce­ront à la tête de la poli­ti­que esto­nienne un de leurs anciens sujets … de pointe : Toomas Hendrik Ilves, né en 1953 à Stockholm où ses parents avaient émigré en 1944, avant de partir en 1956 pour les Etats-Unis ; en 1984 il est embau­ché à Radio free Europe, la radio anti­so­vié­ti­que ins­tal­lée à Munich, il devient direc­teur du ser­vice esto­nien de Free Europe jusqu’en 1993, date à laquelle il rentre en Estonie ; nommé ambas­sa­deur d’Estonie aux Etats—Unis, il renonce à sa natio­na­lité amé­ri­caine. Nommé en 1996 minis­tre des Affaires étrangères, il orga­nise la mise en place de la diplo­ma­tie esto­nienne, tout entière foca­li­sée sur l’adhé­sion à l’Union euro­péenne et à l’OTAN. Elu ensuite député euro­péen, il devient pré­si­dent de l’Estonie en 2006.

Les Etats-Unis pla­ce­ront aussi à la pré­si­dence de la Lituanie par deux fois (de février 1998 à février 2003 puis de juillet 2004 à juillet 2009) leur ancien fonc­tion­naire Valdas Adamkus. Né en Lituanie, Adamkus avait servi dans la Wehrmacht en 1944, l’avait suivie dans sa retraite en Allemagne, avait émigré aux Etats-Unis en 1949, y avait servi dans les ser­vi­ces de ren­sei­gne­ments de l’armée amé­ri­caine, avait adhéré au parti répu­bli­cain, et avait été nommé par Reagan en 1981 à un poste de l’admi­nis­tra­tion fédé­rale qu’il conser­vera jusqu’à sa retraite en 1997. Il part aus­si­tôt dans son ancien pays dont, bien que jusqu’alors inconnu, il devient pré­si­dent avec une rapi­dité ful­gu­rante… qui en dit long sur les vertus per­sua­si­ves des conseillers amé­ri­cains. Un peu plus tard Washington pla­cera à Pristina, à la tête du Kossovo pré­ten­du­ment indé­pen­dant, sa per­sonne de confiance, Atifete Jahjaga, une poli­cière tren­te­naire éduquée aux Etats-Unis.

Or l’Ukraine est deve­nue un enjeu entre la Russie et les Etats-Unis via l’Union euro­péenne (UE), Ianoukovitch s’était engagé à signer un accord d’asso­cia­tion avec l’UE qui lui pro­met­tait un prêt de 610 mil­lions de dol­lars en contre­par­tie de mesu­res économiques et socia­les dras­ti­ques que repren­dra le FMI (dou­ble­ment du prix du gaz, réduc­tion puis sup­pres­sion des dota­tions gou­ver­ne­men­ta­les aux mines du Donbass, etc.). Ianoukovitch craint une explo­sion sociale et lors­que Poutine lui pro­pose un prêt de 15 mil­liards de dol­lars sans ces contre­par­ties il saute sur l’occa­sion. Ses adver­sai­res, uti­li­sant son dis­cré­dit dans la popu­la­tion et ouver­te­ment sou­te­nus par l’UE et de l’Occident sau­tent sur l’occa­sion : ils orga­ni­sent l’occu­pa­tion de la place de l’Indépendance où des hommes poli­ti­ques amé­ri­cains et euro­péens vien­nent haran­guer la foule, enca­drée en par­ti­cu­lier par les néo-nazis de Svoboda et de Pravy Sektor qui for­ment la force de frappe de la pré­ten­due « révo­lu­tion » , et assom­ment des mili­tants syn­di­ca­lis­tes ; le gou­ver­ne­ment Ianoukovitch sans aucun appui dans la popu­la­tion s’effon­dre en quel­ques jours. Les néo-nazis entrent dans le pre­mier gou­ver­ne­ment « révo­lu­tion­naire ». Trop voyants, sur­tout après le mas­sa­cre de pro-russes à Odessa, dans la maison des syn­di­cats incen­diée par leurs soins, ils seront écartés du gou­ver­ne­ment formé par Porochenko après l’élection pré­si­den­tielle du 25 mai 2014.

Nombre d’hommes poli­ti­ques amé­ri­cains, dont John Mac Cain, se sont mani­fes­tés sur le Maidan en décem­bre jan­vier 2013/février 2014 ; selon la secré­taire d’Etat adjointe des Etats-Unis, Victoria Nuland les Américains ont dépensé 5 mil­liards de dol­lars pour « démo­cra­ti­ser » l’Ukraine c’est-à-dire ache­ter les hommes de main néces­sai­res pour l’arri­mer à l’Union euro­péenne. Foreign Affairs affirme : « Les Etats-Unis et leurs alliés euro­péens por­tent l’essen­tiel de la res­pon­sa­bi­lité de la crise. La clé du pro­blème c’est l’élargissement de l’OTAN, élément majeur d’une stra­té­gie plus vaste qui vise à reti­rer l’Ukraine de l’orbite russe », (9-10-2014).

Avant-der­nier acte de cette inter­ven­tion, Porochenko cons­ti­tue au début de mars un nou­veau gou­ver­ne­ment incluant une Américaine, un Géorgien et un Lituanien à des postes clés. Natalie Jaresko, une Américaine d’ori­gine ukrai­nienne ayant tra­vaillé pour le dépar­te­ment d’Etat amé­ri­cain et pour un fonds d’inves­tis­se­ment ukrai­nien financé par le Congrès des Etats-Unis, se retrouve minis­tre des Finances. Le Lituanien Aivaras Abromavicius, co-diri­geant d’un fonds d’inves­tis­se­ment sué­dois, devient minis­tre de l’Economie, et le Géorgien Alexander Kvitachvili, ex-minis­tre de la Santé en Géorgie, minis­tre de la Santé. Porochenko a indi­qué leur avoir octroyé la citoyen­neté ukrai­nienne le matin même de leur nomi­na­tion. Il avait pro­posé à Saakachvili l’ancien pré­si­dent de Géorgie ins­tallé par les Etats-Unis à ce poste en 2003, le poste de vice pre­mier minis­tre, mais ce der­nier devait pren­dre la natio­na­lité ukrai­nienne. Il a refusé, se réser­vant pour des mis­sions plus béné­fi­ques.

Ce gou­ver­ne­ment à poigne est chargé d’une mis­sion par le FMI : tri­ple­ment du prix du gaz, réduc­tion de 15 % de cer­tai­nes retrai­tes, etc., « mesu­res très mal accueillies » selon le 1er minis­tre Arseni Iatseniouk. Début mars le gou­ver­ne­ment Porochenko, annonce que la moitié des entre­pri­ses demeu­rées aux mains de l’Etat pour­raient être ven­dues cou­rant 2015-2016, soit de 1.200 à 1.500. La minis­tre des Finances, l’ancienne fonc­tion­naire du Département d’Etat amé­ri­cain, Natalia Iaresko a déclaré : « Nous pri­va­ti­se­rons tout ce qui peut l’être. Nous pen­sons com­men­cer dès cette année. » L’ins­ti­tut d’économie et de pros­pec­tive ukrai­nien sou­li­gne pour­tant dans son rap­port annuel « une dégra­da­tion des indi­ca­teurs finan­ciers dans les entre­pri­ses pri­va­ti­sées. Sous cou­vert de pri­va­ti­sa­tion, ces entre­pri­ses ont sim­ple­ment été pillées et les capi­taux se sont envo­lés », expli­que-t-il, redou­tant que « cer­tains oli­gar­ques n’entrent en guerre pour les entre­pri­ses res­tan­tes. » (Courrier-International 26/03—1er/04/2015).

La classe ouvrière ukrai­nienne est sou­mise à une surex­ploi­ta­tion féroce par la couche bour­geoise domi­nante issue de la bureau­cra­tie. En 2021, le salaire mini­mum en Ukraine est à peine au-dessus de 200 euros et dans cer­tai­nes régions se situe en des­sous, d’où une vague migra­toire mas­sive qui pousse les ouvriers et les ouvriè­res ukrai­nien­nes à émigrer mas­si­ve­ment de la Pologne à l’Espagne. Ainsi en 2020 un quart des trois mil­lions de permis de séjour attri­bués par l’Union euro­péenne ont été attri­bués à des Ukrainiens. Il faut ajou­ter à cela l’émigration clan­des­tine orga­ni­sée par des agen­ces spé­cia­li­sées dans la four­ni­ture de main d’œuvre à bas prix. Ainsi les Ukrainiennes sont-elles très appré­ciées (et très mal payées) en Allemagne comme bonnes à tout faire.

En 2019, le rejet massif de la couche mafieuse des pillards au pou­voir et de son repré­sen­tant Porochenko a abouti à l’élection de l’acteur Zelensky comme pré­si­dent de la République avec 73,2 % des voix. Mais il n’existe en Ukraine aucune force poli­ti­que indé­pen­dante sus­cep­ti­ble d’orga­ni­ser la défense des exploi­tés et cette éle


Voir en ligne : Publié le 16 mars 2022 sur le site des CMO (Cahiers du Mouvement Ouvrier)

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