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À propos de la Russie, de Poutine et des « poutinolâtres »

par Denis COLLIN, le 1er mars 2022

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Cet arti­cle a été écrit en 2015 et a été publié sur l’ancien site de "La Sociale". L’annexe date de 1987 et ana­lyse les contra­dic­tions de l’URSS. Il m’a semblé utile d’exhu­mer ces archi­ves qui pré­ten­dent aider à penser. En ces temps où l’on est à nou­veau sommé de choi­sir son camp - expres­sion bien mal­heu­reuse quand on y pense - et où on est soit un suppôt de Poutine soit un membre du camp du bien aux côtés des semeurs de pagaille uni­ver­sels que sont les Etats-Unis, du Qatar et de l’Arabie Saoudite, du sultan d’Ankara et de quel­ques autres per­son­na­ges aussi sym­pa­thi­ques, il faut refu­ser les injonc­tions des faux phi­lo­so­phes à la Enthoven, des "jour­na­lis­tes" (sic) et autres "fai­seurs d’opi­nion" sti­pen­diés.

*** L’arti­cle de 2015 ***

L’énigme russe semble lais­ser désem­pa­rés les com­men­ta­teurs qui, spon­ta­né­ment, retrou­vent les vieux réflexes : il y a le camp du bien, les « démo­cra­ties » occi­den­ta­les et le camp du mal, l’hor­ri­ble auto­crate russe, Poutine. À moins que les valeurs ne soient inver­sées : il y a le camp impé­ria­liste qui agresse le camp anti-impé­ria­liste dont Poutine serait un des môles de résis­tance. J’ai quel­ques bons amis qui sont tombés dans cette tam­bouille-là sans même se rendre compte qu’ils res­taient pri­son­niers de la pensée domi­nante en se conten­tant sim­ple­ment de chan­ger les signes plus et moins. Sans parler du fait que, défen­dre le diable, ça fait tou­jours quel­ques fris­sons garan­tis dans les salons.

Sans grand espoir d’être entendu, essayons de donc de sortir des réflexes condi­tion­nés et du « cam­pisme » (« choi­sis ton camp, cama­rade ! »). Cela sup­pose que l’on pro­cède non pas à des ana­ly­ses géo­po­li­ti­ques super­fi­ciel­les, mais qu’on s’inté­resse aux fon­de­ments, c’est-à-dire aux rap­ports sociaux et aux conflits réels. Ainsi l’appré­cia­tion que l’on peut porter sur Poutine ne peut être indé­pen­dante de l’ana­lyse des inté­rêts de classe qu’il pro­meut et du type de capi­ta­lisme qu’il défend.

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Commençons par le plus simple. Contrairement à ce qu’annon­çaient les pro­phè­tes de la fin de l’his­toire, l’effon­dre­ment des régi­mes bureau­cra­ti­ques de l’URSS et des pays de l’Est n’a nul­le­ment signé l’avè­ne­ment d’un monde paci­fié, d’un « nouvel ordre mon­dial » ouvert à la démo­cra­tie et au libre com­merce. La démo­cra­tie ne va pas bien – c’est le moins que l’on puisse dire – dans les pays qui se pré­ten­dent démo­cra­ti­ques et ailleurs elle est tou­jours com­bat­tue avec achar­ne­ment. Et le libre marché, comme tou­jours, a sti­mulé les anta­go­nis­mes entre puis­san­ces capi­ta­lis­tes, avec d’autant plus de vigueur que de nou­vel­les puis­san­ces capi­ta­lis­tes ont émergé, concur­ren­çant les vieilles métro­po­les de l’impé­ria­lisme du siècle passé. La Chine deve­nue deuxième puis­sance économique mon­diale en termes de PIB n’est plus du tout ni la Chine maoïste, ni cette Chine pillée et domi­née de la pre­mière moitié du XXe siècle. Elle joue dans « la cour des grands » et y joue son propre jeu. Il en va de même de l’Inde et, dans une mesure un peu moin­dre, du Brésil et des autres pays émergents. La Russie, débar­ras­sée du carcan du « Gosplan » et de la bureau­cra­tie issue du régime sta­li­nien, s’est elle aussi enga­gée dans la voie capi­ta­liste. Une frac­tion impor­tante de l’ancienne bureau­cra­tie sovié­ti­que a fait main basse sur l’économie natio­na­li­sée et la « nomenk­la­tura » s’est muée en oli­gar­chie finan­cière, sans parler du rôle des mafias qui étaient déjà fort puis­san­tes du temps de l’ancienne Union Soviétique et qui ont trouvé de nou­veaux champs très pro­fi­ta­bles pour leurs acti­vi­tés. Matraquée, dis­lo­quée, téta­ni­sée par des décen­nies de ter­reur sta­li­nienne, privée de toute orga­ni­sa­tion indé­pen­dante, la classe ouvrière sovié­ti­que est restée le plus sou­vent pas­sive. Elle n’avait aucune raison de sou­te­nir les maî­tres de la Russie mais peut-être encore moins de rai­sons de sou­te­nir l’ancien sys­tème.

Dans cette situa­tion, les nou­veaux capi­ta­lis­tes russes, tou­jours for­te­ment ados­sés à la puis­sance de l’État, n’avaient aucune inten­tion de jouer le rôle de « bour­geoi­sie com­pra­dor » que leur des­ti­naient les États-Unis et les puis­san­ces occi­den­ta­les. Les vieux anta­go­nis­mes néces­sai­re­ment devaient renaî­tre. Il est incontes­ta­ble­ment que la Russie est donc rede­ve­nue – après l’inter­mède Eltsine – un adver­saire des États-Unis. C’est pour­quoi l’objec­tif des États-Unis et de leurs alliés est bien de cor­se­ter la Russie, de l’encer­cler et de l’amener à se sou­met­tre. Incontestablement, les puis­san­ces impé­ria­lis­tes occi­den­ta­les ont manœu­vré dans les divers mou­ve­ments qui ont conduit les anciens pays satel­li­tes de l’URSS à deve­nir des enne­mis de Moscou. C’est le cas dans les pays baltes, deve­nus mem­bres de l’OTAN et où per­sonne ne s’offus­que que les néo­na­zis défi­lent tran­quille­ment. C’est aussi le cas en Ukraine, où, de la « révo­lu­tion orange » à « Maïdan », agents, conseillers, espions de tous poils, ont excité les haines et pro­vo­qué des affron­te­ments qui devaient abou­tir à cette situa­tion de guerre tantôt ouverte, tantôt larvée, entre l’Ukraine – pour­tant his­to­ri­que­ment la « mère » de la vieille Russie – et le régime de Moscou. Il ne fait guerre de doute non plus que, dans tout le Caucase, en Géorgie comme en Tchétchénie, on retrouve la main de Washington qui, par divers biais, a encou­ragé les ter­ro­ris­tes isla­mis­tes, comme cela avait déjà été le cas avec Ben Laden et les tali­bans qui avaient com­mencé leur car­rière comme sup­plé­tifs des États-Unis dans la guerre contre l’URSS...

On com­prend dans ces condi­tions le réflexe natio­na­liste russe, la volonté de se défen­dre, de ne pas lais­ser cette vieille nation avalée au rang de champ de manœu­vre des Occidentaux. Et de ce point de vue, et indé­pen­dam­ment de toute appré­cia­tion sur Poutine et son régime, on se doit de dénon­cer les manœu­vres guer­riè­res. L’impé­ria­lisme, même l’impé­ria­lisme déchu comme la France, aime la guerre : c’est bon pour les affai­res et on ne devrait jamais sous-esti­mer ce vieux fond qui a déjà mis l’Europe et le monde entier à feu et à sang par deux fois au cours du siècle passé. Nous, citoyens fran­çais, n’avons aucune raison de nous croire dans le camp du bien démo­cra­ti­que contre le camp du mal auto­cra­ti­que, dans le camp de la civi­li­sa­tion contre les « bar­ba­res slaves » ... comme le disaient les Allemands en 1914 et 1940. En outre, nous ne devons jamais oublier les liens anciens et pro­fonds qui exis­tent entre les Français et les Russes, liens cultu­rels et poli­ti­ques qui se sont noués au cours des siè­cles passés. La Russie fait partie de l’his­toire euro­péenne et de l’his­toire de France. Et bien que les jour­na­lis­tes igna­res qui sont char­gés de fabri­quer l’opi­nion n’en aient cure, c’est la longue durée qui doit tou­jours être prise en compte. Bien que MM. Hollande et Fabius s’ima­gi­nent volon­tiers en chefs de guerre, nous devons nous oppo­ser fer­me­ment à cette poli­ti­que, sou­vent plus ultra que celle des États-Unis qui ne vise qu’à jeter de l’huile sur le feu.

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Mais ce n’est pas parce qu’on refuse toute poli­ti­que guer­rière contre la Russie, ce n’est parce que l’indé­pen­dance et la sou­ve­rai­neté de la nation russe doi­vent être défen­dues au même titre que l’indé­pen­dance et de la sou­ve­rai­neté de toute nation, que l’on doit ferme les yeux sur la réa­lité du régime poli­ti­que et social de l’actuelle Russie.

Il faut ici faire un peu d’his­toire récente. L’effon­dre­ment de l’URSS en 1991 n’est pas tant dû aux manœu­vres et à la pres­sion externe de l’impé­ria­lisme US qu’aux contra­dic­tions inter­nes du sys­tème sovié­ti­que, à bout de souf­fle. La ten­ta­tive de Gorbatchev dans les années 80 expri­mait la cons­cience, de la part d’une frac­tion de la bureau­cra­tie diri­geante, de l’impasse dans laquelle se trou­vait l’URSS, impasse économique – faible pro­duc­ti­vité du tra­vail, pénu­ries fré­quen­tes, gas­pilla­ges – mais aussi impasse poli­ti­que – le car­bu­rant idéo­lo­gi­que était épuisé depuis long­temps et plus per­sonne ne croyait au dis­cours offi­ciel – et impasse démo­gra­phi­que qu’Emmanuel Todd avait bien mise en évidence dès 1975 dans son livre La chute finale. Gorbatchev était prêt à réin­sé­rer l’URSS dans le jeu du capi­ta­lisme mon­dial, à ne pas s’accro­cher aux pays de l’Est, à condi­tion que soit ména­gée une tran­si­tion démo­cra­ti­que hono­ra­ble. Mais il n’a trouvé aucun par­te­naire à l’Ouest. Les États-Unis misaient sur l’effon­dre­ment pour s’empa­rer des dépouilles de l’ours. Cette partie n’était pas nou­velle. Déjà Béria, juste après la mort de Staline, vou­lait ini­tier une réin­té­gra­tion de l’URSS dans le monde capi­ta­liste, échangeant une aide occi­den­tale contre l’aban­don de la RDA. Mais à l’époque c’est la bureau­cra­tie qui avait refusé cette pers­pec­tive et Béria fut exé­cuté [1]. Quoiqu’il en soit, en 1991, Eltsine et ses com­pè­res por­tent le coup de grâce à l’Union Soviétique, dis­soute dit-on lors d’un repas bien arrosé. Les conseillers occi­den­taux essen­tiels amé­ri­cains débar­quent et met­tent le pays à sac au nom de la thé­ra­pie de choc. En 1996, alors que Boris Elstine est vir­tuel­le­ment battu à la pré­si­den­tielle par le chef du parti com­mu­niste de Russie, Ziouganov, une opé­ra­tion de tru­cage à grande échelle est orga­ni­sée et la fraude (une spé­cia­lité des « démo­cra­tes » amé­ri­cains) sauve la mise de cet homme devenu une épave [2]. Dans l’ombre de Elstine, l’homme de tous les coups four­rés, l’offi­cier du KGB, Vladimir Poutine. Poursuivant la thé­ra­pie de choc voulue par le FMI, Poutine qui devient le pre­mier minis­tre en 1999. Il est si proche de Eltsine – qu’il pro­tège par toutes sortes de coups tordus des volon­tés d’enquête judi­ciaire sur les mal­ver­sa­tions du clan pré­si­den­tiel – que c’est lui qui est dési­gné comme le suc­ces­seur après la démis­sion de Eltsine en fin 1999. Commence alors la pou­ti­ni­sa­tion du régime : reprise en main de l’appa­reil d’État en s’appuyant sur les ser­vi­ces secrets (le FSB, nou­veau nom du KGB) et l’armée. S’il lutte contre les mafias [3] et la fraude fis­cale, et s’il s’en prend à cer­tains des oli­gar­ques sou­te­nus par les puis­san­ces occi­den­ta­les, comme Mikhaïl Khodorkovski et Boris Berezovski, il s’appuye sur une autre frac­tion de l’oli­gar­chie et ver­tè­bre l’État russe sur cette alliance entre le capi­ta­lisme oli­gar­chi­que, l’armée et les ser­vi­ces secrets. Il pour­suit en même la libé­ra­li­sa­tion de l’économie russe dans tous les domai­nes. La remise en ordre et les recet­tes de la rente pétro­lière et gazière per­met­tent une nette amé­lio­ra­tion du niveau de vie moyen des Russes. Si, en gros, la Russie conti­nue de garder des struc­tu­res for­mel­les démo­cra­ti­ques, l’emprise de Poutine sur les médias et sur l’ensem­ble de la vie publi­que rend la vie très dif­fi­cile à l’oppo­si­tion ou plutôt aux oppo­si­tions très éclatées entre des pro-occi­den­taux, des ultra­na­tio­na­lis­tes russes et quel­ques lam­beaux de ce qui reste du com­mu­nisme sovié­ti­que.

Ce qu’est le pou­voir de Poutine est assez clair. Il s’agit d’un pou­voir au ser­vice du capi­tal natio­nal russe, un pou­voir auto­ri­taire – mais nul­le­ment « fas­ciste » comme le disent trop vite les niais qui ne connais­sent, comme caté­go­ries poli­ti­ques, que le fas­cisme et la démo­cra­tie. La force et la popu­la­rité de Poutine repo­sent sur l’incontes­ta­ble redres­se­ment la Russie et son effort pour res­tau­rer le statut inter­na­tio­nal de ce pays qui s’est senti pro­fon­dé­ment humi­lié après l’effon­dre­ment du sys­tème sta­li­nien de l’URSS. La rente lui a permis de main­te­nir une rela­tive paix sociale ... et de servir copieu­se­ment ainsi que ses amis : on dit cou­ram­ment que Poutine, obscur offi­cier du KGB d’ori­gine très modeste est l’un des hommes les plus riches de Russie. Le rap­pro­che­ment spec­ta­cu­laire avec l’Église ortho­doxe lui donne un appui non négli­gea­ble tout comme l’encou­ra­ge­ment pro­di­gué aux cou­rants pan­sla­vis­tes. Héritier du tsa­risme et du sta­li­nisme, Poutine veut incar­ner la Russie éternelle ! [4] Dans ce qu’elle a sou­vent de pire, hélas. Jean-Jacques Marie dans son livre L’Antisémitisme en Russie de Catherine II à Poutine (éditions Tallandier) montre bien cette conti­nuité en sous-esti­mant peut-être d’ailleurs l’anti­sé­mi­tisme et l’anti­ju­daïsme sta­li­niens.

C’est cette conti­nuité poli­ti­que qui expli­que les liens exis­tants entre le régime de Poutine et de nom­breux mou­ve­ments d’extrême droite, plus ou moins fas­ci­sants, en Europe. Ainsi le FN de Mme Le Pen car­bure-t-il à « l’or de Moscou » comme jadis le PCF... Cela ne signi­fie pas Poutine lui-même soit fas­ciste ou fas­ci­sant. Mais ses métho­des d’homme à poigne sédui­sent ces milieux et en retour ceux-ci lui ser­vent de relais d’influence. Face à la crise économique qui frappe la Russie, aggra­vée par les (modes­tes) sanc­tions occi­den­ta­les à la suite de la crise ukrai­nienne et la baisse des cours des hydro­car­bu­res, il doit ren­for­cer son côté natio­na­liste de chau­vin grand-russe en espé­rant y puiser un sou­tien popu­laire que les dif­fi­cultés de la vie quo­ti­dienne pour la grande masse ris­que­raient de lui reti­rer. Il y a donc bien une dimen­sion impé­ria­liste dans la poli­ti­que de Poutine, même si cet impé­ria­lisme, à la dif­fé­rence des vieux impé­ria­lis­mes occi­den­taux, se limite à conso­li­der un cein­ture de pro­tec­tion autour de la Russie. De toute façon, la Russie n’a pas les moyens de faire plus – et de ce point de vue elle n’a pas du tout la force de frappe finan­cière et indus­trielle de la Chine dont l’influence s’est consi­dé­ra­ble­ment étendue sans avoir eu besoin de mon­trer sa force mili­taire.

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Ces quel­ques consi­dé­ra­tions mon­trent com­bien le « cam­pisme » qu’il s’agisse du « camp des démo­cra­ties » ou du « camp anti-impé­ria­liste » est absurde. Le régime russe est par­fai­te­ment com­pa­ti­ble avec l’ordre (?) capi­ta­liste mon­dial, même si, comme chaque pays, il défend ses inté­rêts pro­pres et n’est pas prêt à se sacri­fier pour les beaux yeux de maî­tres de Washington. En Syrie, en sou­te­nant Bachar El Assad, Poutine a d’abord défendu les inté­rêts stra­té­gi­ques russes (notam­ment les accords de coo­pé­ra­tion mili­taire avec ce régime). Mais ni plus ni moins que les autres gran­des puis­san­ces qui défen­dent là aussi leurs inté­rêts stra­té­gi­ques. On voit d’ailleurs en ce moment com­bien les rap­ports de force modi­fient les allian­ces des uns et autres, se sou­ciant comme d’une guigne des grands prin­ci­pes – l’accord amé­ri­cano-ira­nien, s’il est conso­lidé dans le mois qui vien­nent risque de chan­ger pro­fon­dé­ment la donne au Proche et Moyen-Orient.

Au lieu de se plon­ger en ama­teur dans les déli­ces de la géo­po­li­ti­que et de la stra­té­gie en cham­bre, bon nombre « d’anti-impé­ria­lis­tes » bor­gnes feraient mieux de cher­cher une bous­sole pour savoir quelle direc­tion doit être prise. Et la seule bous­sole pos­si­ble, c’est le droit des peu­ples et l’inté­rêt des tra­vailleurs. Si fra­gile qu’elle soit, il est clair qu’il y a une nation ukrai­nienne qui aspire depuis long­temps à son indé­pen­dance et ici l’ingé­rence russe prend net­te­ment un carac­tère impé­ria­liste. Certes les diri­geants ukrai­niens actuels ne sont pas des per­son­na­ges très hono­ra­bles ; certes les pan­ta­lon­na­des occi­den­ta­les pour fal­si­fier l’his­toire et faire des Ukrainiens les seuls à avoir vrai­ment com­battu le nazisme sont vrai­ment abjec­tes. Certes il y a eu l’armée de Vlassov alliée aux nazis et il y a encore de nos­tal­gi­ques de cette période en Ukraine. Mais peut-on oublier que c’est l’oppres­sion sta­li­nienne [5] qui a conduit en partie les Ukrainiens à faire bonne accueil aux nazis, avant de se res­sai­sir : c’est en Ukraine que sont les pre­miers grou­pes de par­ti­sans lut­tant contre l’armée d’Hitler et les Ukrainiens, avec les autres peu­ples de l’URSS, ont payé leur part de sang à la libé­ra­tion de l’Europe du régime alle­mand mons­trueux. Ainsi, c’est seu­le­ment le peuple ukrai­nien qui, libre­ment, pourra régler ses comp­tes avec ses pro­pres oli­gar­ques, sans ingé­rence de qui que ce soit.

De même, au Moyen-Orient, le droit des Kurdes à dis­po­ser de leur propre nation est une sûre bous­sole, contre les manœu­vres russes ... mais aussi tur­ques – la Turquie étant pour­tant un des piliers de l’OTAN dans cette région [6]. Plus géné­ra­le­ment, c’est la poli­ti­que d’empire qu’il faut com­bat­tre, qu’il s’agisse de la poli­ti­que d’empire de Poutine ou de la poli­ti­que d’empire de cette pitoya­ble cari­ca­ture de feu le « Saint-Empire Romain Germanique » qu’est l’Union euro­péenne, ou qu’il s’agisse de la poli­ti­que d’empire des États-Unis. « Un peuple qui en opprime un autre ne sau­rait être libre » disait Marx qui visait ainsi l’oppres­sion anglaise en Irlande et l’oppres­sion russe sur la Pologne. C’est seu­le­ment s’il refuse les aven­tu­res impé­ria­les du tsar Poutine que le peuple russe pourra sau­ve­gar­der sa liberté et repren­dre sa marche vers la paix, la pros­pé­rité et la jus­tice sociale, se libé­rant de la tutelle des oli­gar­ques et d’un appa­reil d’État bureau­cra­ti­que qu’il ne connaît que trop, l’ayant connu depuis des siè­cles sous ses ava­tars suc­ces­sifs. Du même coup, nous, nous devons refu­ser aussi bien les va-t-en-guerre et la pro­pa­gande anti­russe que la pou­ti­no­lâ­trie qui tient lieu de cons­cience poli­ti­que à cer­tains sec­teurs débous­so­lés de l’opi­nion publi­que qui ne se remet­tent pas d’avoir vu le mur de Berlin s’écrouler sur leur tête.

Denis COLLIN – 3 avril 2015

Annexe

J’avais écrit en 1987 le texte qui suit consa­cré à la situa­tion de l’Union Soviétique. Je n’y ai rien changé ... et au fond je n’en aurais pas grand-chose à chan­ger. Au lec­teur de se faire son avis.

Introduction

L’Union Soviétique com­mé­mo­rera cette année le Soixante Dixième anni­ver­saire de la révo­lu­tion d’Octobre, acte fon­da­teur de l’URSS. Cette com­mé­mo­ra­tion se situera dans un contexte poli­ti­que par­ti­cu­lier qui mérite qu’on tente de faire un bilan d’ensem­ble de la situa­tion de ce pays.

L’évolution de l’Union Soviétique depuis l’avè­ne­ment de Gorbatchev est un sujet d’inter­ro­ga­tion majeur en Occident. Quelque chose bouge. Mais quoi ? Les uns, les Malhuret et les Montand, mais aussi cer­tains res­pon­sa­bles socia­lis­tes (Quilès), ne voient dans les sou­ri­res de Gorbatchev et les mots d’ordres de « trans­pa­rence » qu’un nou­veau dégui­se­ment du démon bol­che­vik tota­li­taire. Roland Leroy, le rédac­teur en chef de l’Humanité, ne cache pas - en privé - que « les cama­ra­des sovié­ti­ques sont en train de recom­men­cer les mêmes conne­ries qu’en 1956 ». Pour d’autres, Gorbatchev repré­sente enfin l’auto­ré­forme tant atten­due du sys­tème tota­li­taire sta­li­nien.

Malheureusement, comme la situa­tion poli­ti­que en Union Soviétique a des consé­quen­ces immé­dia­tes sur les rela­tions stra­té­gi­ques inter­na­tio­na­les, chacun a ten­dance à sou­met­tre son ana­lyse à des besoins uti­li­tai­res immé­diats : jus­ti­fier la poli­ti­que suivie par les uns ou par les autres sur le pro­blème des euro­mis­si­les ou du désar­me­ment. Et, les uns comme les autres ne cher­chent pas à com­pren­dre sérieu­se­ment la dyna­mi­que réelle dans laquelle est enga­gée aujourd’hui l’URSS, com­ment la lutte des clas­ses s’exprime dans ce pays, com­ment les mou­ve­ments dans la « super­struc­ture » poli­ti­que s’intè­grent dans un mou­ve­ment d’ensem­ble de toute la société. Lénine avait l’habi­tude de défi­nir ainsi une situa­tion révo­lu­tion­naire : il faut 1° qu’ « en haut » , on ne puisse plus gou­ver­ner comme avant ; 2° qu’en bas on ne veuille plus être gou­verné comme avant ; 3° qu’il existe une sérieuse dété­rio­ra­tion de la situa­tion économique . Lénine ajou­tait que pour que cette situa­tion se trans­forme en révo­lu­tion effec­tive, il que se déve­lop­pent dans les masses la cons­cience et la volonté de ren­ver­ser le sys­tème. Les lignes qui sui­vent, sans être une ana­lyse exhaus­tive, mon­tre­ront qu’à l’aune des cri­tè­res léni­nis­tes, l’URSS est bien entrée aujourd’hui dans une situa­tion révo­lu­tion­naire, sans que l’on puisse pré­voir si elle se trans­for­mera à cours terme en une révo­lu­tion effec­tive sur le modèle de la Hongrie de 1956 ou de la Pologne de 1980.

2 De Khrouchtchev à Gorbatchev

2.1 Le despotisme asiatique en crise

Pour com­pren­dre la situa­tion actuelle, déga­ger ce qu’elle a de vrai­ment nou­veau, il est néces­saire de remon­ter pres­que 35 années en arrière. Car si les obser­va­teurs occi­den­taux ont mis l’accent - pour les besoins de la cause - sur la sta­bi­lité du sys­tème sovié­ti­que, il faut tout de suite rele­ver que cette sta­bi­lité n’a tou­jours été que le résul­tat d’un équilibre ins­ta­ble, de l’enser­re­ment dans le corset de fer du Guépéou de toutes les contra­dic­tions poli­ti­ques et socia­les. Étudiant les procès de Moscou, Trotsky écrivait qu’à leur manière ils expri­maient l’incom­pa­ti­bi­lité abso­lue entre la société sovié­ti­que et la dic­ta­ture sta­li­nienne. Propos quel­que peu opti­mis­tes mais qui ont un fond de vrai : les camps, la toute puis­sance de la police, le mono­li­thisme absolu ne sont pas pour le régime des per­ver­sions gra­tui­tes, mais bien la condi­tion essen­tielle de sa survie, car il ne peut béné­fi­cier de quel­que consen­sus que ce soit. Alors que les cham­pions pari­siens de « l’anti­to­ta­li­ta­risme » dénon­cent la toute puis­sance de l’idéo­lo­gie, il faut remar­quer que l’URSS est une des États qui fonc­tionne le moins à l’idéo­lo­gie et le plus à la coer­ci­tion pour repren­dre une dis­tinc­tion de Gramsci. La cons­cience de la sépa­ra­tion de la société entre la classe diri­geante et le peuple est mas­sive ; entre « eux » et « nous » chacun connaît l’anta­go­nisme irré­mé­dia­ble et tire les consé­quen­ces pra­ti­ques (en par­ti­cu­lier l’usage du double lan­gage, de la ruse, etc.)

Mais comme disait Clemenceau, on peut tout faire avec les baïon­net­tes sauf s’asseoir dessus... Dès 1953, les hié­rar­ques de Moscou ont pris cons­cience que le déchaî­ne­ment de la police poli­ti­que devient incontrô­la­ble. Après le procès des « bouses blan­ches », des nou­vel­les purges sont en pré­pa­ra­tion qui vont tou­cher encore plus bru­ta­le­ment les som­mets du Parti et de l’État. Fort oppor­tu­né­ment, Staline meurt... Les fastes du deuil natio­nal à peine ter­mi­nés va com­men­cer la « dés­ta­li­ni­sa­tion ».

Sous la direc­tion de Nikita Khrouchtchev, la bureau­cra­tie cher­cher des­ser­rer l’étau, à rega­gner l’appui d’une partie de la popu­la­tion, à ras­su­rer les bureau­cra­tes à tous les niveaux. La chute du sinis­tre Beria en 1953 est la pre­mière étape d’une évolution qui conduira au « rap­port secret » (« attri­bué au cama­rade Khrouchtchev », comme on dit au PCF) du XXe congrès et au rap­port du XXIIe congrès. Pour ceux qui avaient misé à cette époque sur l’auto-réforme du régime, les maî­tres du Kremlin se char­gè­rent eux-mêmes d’appor­ter les démen­tis néces­sai­res : en août 1953, c’est la répres­sion sans pitié de l’insur­rec­tion des ouvriers de la partie orien­tale de l’Allemagne. En 1956, c’est l’entrée des chars russes dans Budapest et l’exé­cu­tion des lea­ders de la révo­lu­tion hon­groise.

Ainsi la bureau­cra­tie du Kremlin, sous la conduite de Khrouchtchev va oscil­ler en per­ma­nence entre la volonté de limi­ter les abus les plus criants du sys­tème répres­sif, la dénon­cia­tion du sta­li­nisme - rebap­tisé « période du culte de la per­son­na­lité » - et la répres­sion des mou­ve­ments popu­lai­res qui ébranlent les pays du glacis et com­men­cent à tou­cher l’URSS avec le déve­lop­pe­ment d’une nou­velle oppo­si­tion. Mais ces embar­dées à droite et à gauche ne peu­vent être dura­ble­ment tolé­rées, d’autant plus que les essais de réforme économique échouent. La publi­ca­tion du livre de Soljenitsyne, Une jour­née d’Ivan Denissovitch sym­bo­lise non seu­le­ment un « dégel » dans le domaine cultu­rel, mais aussi la mise en cause directe et publi­que du sys­tème répres­sif des camps de tra­vail qui conti­nue de fonc­tion­ner sous Khrouchtchev. Dès lors le sort de Khrouchtchev est scellé. Mais sa chute et son rem­pla­ce­ment par Brejnev ne met­tent pas fin au pro­ces­sus en cours.

Les mani­fes­ta­tions d’oppo­si­tion se mul­ti­plient malgré la répres­sion. En 1967 le procès de Daniel et de Siniavsky (qui semble avoir été dénoncé au KGB par la CIA...) révèle à l’Occident l’ampleur qu’a prise cette oppo­si­tion dont les publi­ca­tions clan­des­ti­nes, le « Samizdat », se mul­ti­plient. Aux côtés des écrivains, ce sont les frères Medvedev, c’est le géné­ral Grigorenko, c’est Andreï Sakharov qui s’enga­gent dans la lutte contre le régime. C’est aussi le mathé­ma­ti­cien Léonide Pliouchtch qui sera libéré au terme d’une longue cam­pa­gne inter­na­tio­nale. Alors de Brejnev cher­che à s’enga­ger dans la réha­bi­li­ta­tion offi­cielle de Staline, la lutte de l’oppo­si­tion, aussi faible qu’elle paraisse, va frei­ner ce pro­ces­sus. Avec la dénon­cia­tion du régime répres­sif, com­men­cent à appa­raî­tre les reven­di­ca­tions concer­nant les droits des natio­na­li­tés. Le géné­ral Grigorenko, qui s’était fait connaî­tre par un livre remar­qua­ble dénon­çant le rôle catas­tro­phi­que de Staline comme stra­tège pen­dant la Seconde Guerre mon­diale, entre­prend une cam­pa­gne pour la défense des Tatars de Crimée dépor­tés par le régime, les­quels ont repris leur action en cet été 1987, allant jusqu’à mani­fes­ter sous les fenê­tres du Kremlin.

Face au déve­lop­pe­ment de l’oppo­si­tion, face aux crises révo­lu­tion­nai­res en Tchécoslovaquie et en Pologne, la caste diri­geante ne voit son salut que dans la repres­sion et l’immo­bi­lisme. Des coups seront mar­qués contre l’oppo­si­tion : en 1972, les accu­sés du procès Iakir-Krassine « avouent » leurs crimes ima­gi­nai­res dans la sinis­tre tra­di­tion des procès sta­li­niens. Si Léonide Pliouchtch est libéré et expulsé en France, des cen­tai­nes d’autres oppo­sants pren­nent la route pour le Goulag.

Mais le knout est un sti­mu­lant économique de pro­duc­ti­vité dou­teuse. L’ancien empire des tsars en avait fait l’expé­rience. L’empire des bureau­cra­tes véri­fie à nou­veau cette loi. Comme jus­ti­fi­ca­tion de son pou­voir, la caste diri­geante doit en per­ma­nence mon­trer les pro­grès pro­di­gieux de « l’économie pla­ni­fiée ». Malheureusement, la pla­ni­fi­ca­tion sovié­ti­que, expul­sant les pro­duc­teurs pour les rem­pla­cer par les com­mis­sai­res appa­raît à l’opposé de ce que serait une véri­ta­ble pla­ni­fi­ca­tion socia­liste. Pendant les pre­miè­res décen­nies, des résul­tats (sou­vent déme­su­ré­ment gon­flés par les sta­tis­ti­ques offi­ciel­les) purent être atteints, au prix d’un gas­pillage et de souf­fran­ces inouïes : « l’accu­mu­la­tion socia­liste pri­mi­tive » tout comme son homo­lo­gue capi­ta­liste s’est faite dans la boue et le sang. Mais très vite le sys­tème s’est essouf­flé. Le marasme agri­cole endé­mi­que est un révé­la­teur de l’état d’ensem­ble de la société. En outre, le régime ayant impi­toya­ble­ment ato­misé toutes les formes d’orga­ni­sa­tion des sala­riés, ayant brisé tout syn­di­cat indé­pen­dant, les tra­vailleurs sont contraints de reve­nir aux formes les plus archaï­ques de la lutte des clas­ses : sabo­tage, cou­lage, absen­téisme etc...

Cette économie pous­sive, mena­cée par une anar­chie crois­sante, est sou­mise à la tyran­nie des mili­tai­res et de leurs indus­tries qui absor­bent une part consi­dé­ra­ble du pro­duit natio­nal brut. S’il ne faut pas croire sur parole les inten­tions paci­fis­tes de diri­geants sovié­ti­ques - leur atti­tude en Afghanistan ou ailleurs démon­tre­rait plutôt le contraire - il n’en reste pas moins vrai que la néces­sité d’allé­ger le poids du mili­ta­risme s’impose de plus en plus pour conju­rer le spec­tre d’un « prin­temps de Prague » à Moscou ...

La crise de la société sovié­ti­que se déve­loppe à tous les niveaux et sur tous les ter­rains. Les rava­ges de l’alcoo­lisme ne sont pas un épiphénomène mais bien une expres­sion tra­gi­que de cette crise, tout comme la géné­ra­li­sa­tion de la cor­rup­tion, des tra­fics d’influence, la mul­ti­pli­ca­tion des pri­vi­lè­ges, l’accrois­se­ment consi­dé­ra­ble des dif­fé­ren­ces socia­les.

2.2 Une dialectique complexe

Ce régime qu’on a pu com­pa­rer au « des­po­tisme asia­ti­que » étudié jadis par Marx est pro­fon­dé­ment dés­ta­bi­lisé. Les ten­ta­ti­ves de réforme économique sous Khrouchtchev, comme sous Brejnev (voir les pro­jets de Liebermann et Trapeznikov en 1965) ont avorté. La volonté de redon­ner de la sou­plesse à la machine économique en sti­mu­lant l’ini­tia­tive indi­vi­duelle s’est cons­tam­ment heur­tée au mono­pole bureau­cra­ti­que du pou­voir.

Pourtant ce mono­pole est soumis à de vives ten­sions. La caste bureau­cra­ti­que n’est pas homo­gène. Les ten­dan­ces les plus diver­ses la tra­ver­sent. Les aspi­ra­tions, les pri­vi­lè­ges, les idées varient beau­coup entre les petits chefs locaux du parti et les res­pon­sa­bles des gran­des entre­pri­ses, entre ceux qui sont tour­nés vers les rela­tions avec l’étranger (mana­gers, res­pon­sa­bles d’ins­ti­tu­tions finan­ciè­res ou com­mer­cia­les) et ceux qui vivent uni­que­ment de leur posi­tion dans une hié­rar­chie immua­ble et ins­ta­ble à la fois, la fameuse « Nomenklatura ». Tout cela se tra­duit sans aucun doute par des diver­gen­ces d’orien­ta­tion poli­ti­que fon­da­men­ta­les. Déjà dans les années 30, lors de sa défec­tion et son pas­sage au régime de Mussolini, le diplo­mate sovié­ti­que Boutenko expli­quait qu’à Moscou nom­breux étaient les diri­geants qui évoluaient vers des posi­tions ouver­te­ment fas­cis­tes. La signa­ture du pacte ger­mano- sovié­ti­que n’était pas seu­le­ment moti­vée par des rai­sons de tac­ti­que, mais aussi par la fas­ci­na­tion qu’exer­çaient Hitler et son régime sur toute une frac­tion des diri­geants du Kremlin, à com­men­cer par Staline ! Le magni­fi­que livre de Vassili Grossmann, « Vie et destin » éclaire par­ti­cu­liè­re­ment cette fas­ci­na­tion (sou­vent réci­pro­que) des deux régi­mes tota­li­tai­res. Trotski, quant à lui, qua­li­fiait Staline et Hitler d’étoiles jumel­les.

Il ne fait pas de doute que cette même ten­dance au rap­pro­che­ment et à la fusion avec les som­mets du capi­ta­lisme mon­dial s’exprime aussi de nos jours. Dans cer­tains sec­teurs, l’Union sovié­ti­que est plei­ne­ment inté­grée au méca­nisme du capi­tal finan­cier mul­ti­na­tio­nal ; c’est la BCEN (banque com­mer­ciale pour l’Europe du Nord) plus connue sous le nom d’Euro-Bank qui a joué un rôle déci­sif dans la mise en place du marché des euro­dol­lars et la déré­gle­men­ta­tion du sys­tème moné­taire inter­na­tio­nal. Les Soviétiques jouent également un rôle clé dans le com­merce des céréa­les et des pro­duits ali­men­tai­res, à la fois parce qu’ils sont les plus gros ache­teurs, mais aussi comme trans­por­teurs et indi­rec­te­ment comme com­mer­çants à tra­vers le trust Doumeng ou par le biais d’autres « empe­reurs de la faim » comme le groupe ita­lien Ferruzi qui doit une bonne partie de sa for­tune aux fruc­tueux échanges avec Moscou...

 À l’autre pôle de la société de nou­vel­les aspi­ra­tions appa­rais­sent. L’adhé­sion idéo­lo­gi­que au régime est au plus bas. Et si la direc­tion ren­contre par­fois un cer­tain consen­sus, c’est non sur le ter­rain du soi-disant socia­lisme mais sur celui du patrio­tisme et de la « lutte pour la paix » - car si on peut émettre des doutes légi­ti­mes sur les bonnes inten­tions des hié­rar­ques dans ce der­nier domaine, on ne doit pas oublier le lourd tribut que les peu­ples d’Union Soviétique payè­rent lors de la der­nière guerre mon­diale.

Si les ouvriers occu­pent quel­ques posi­tions de force - notam­ment à cause de la struc­ture par­ti­cu­lière du marché de l’emploi qui leur permet de quit­ter à tout moment leur emploi pour s’embau­cher ailleurs à de meilleu­res condi­tions, la situa­tion réelle de la classe ouvrière en Union Soviétique est bien loin d’attein­dre le niveau des pays indus­triels avan­cés - sur­tout euro­péens. La santé est peut-être gra­tuite en théo­rie, mais en pra­ti­que, si on veut être soigné réel­le­ment, il vaut mieux dis­po­ser des quel­ques pots-de-vin... L’accès à l’ensei­gne­ment supé­rieur obéit aux mêmes lois de la repro­duc­tion que dans les pays capi­ta­lis­tes et il n’y a plus que les jour­na­lis­tes de l’Humanité pour oppo­ser les « liber­tés réel­les » des tra­vailleurs sovié­ti­ques aux « liber­tés for­mel­les » des tra­vailleurs des pays capi­ta­lis­tes. Tout comme chez nous, les droits ins­crits sur le papier finis­sent tou­jours par s’effa­cer devant la logi­que impi­toya­ble des rap­ports de force et ce d’autant plus que la classe ouvrière ne dis­pose pas de moyen de lutte et de repré­sen­ta­tion col­lec­tive sous forme de syn­di­cats ouvriers ou de partis. Les pre­miè­res ten­ta­ti­ves de fon­da­tion de syn­di­cats libres ren­contrent sans aucun doute une aspi­ra­tion pro­fonde des tra­vailleurs.

Dans la jeu­nesse également le statu quo devient de plus en plus en pesant et le confor­misme ambiant est de plus en plus mal toléré. Le succès du rock et plus géné­ra­le­ment de toutes les modes « déca­den­tes » venues d’Occident est là pour en témoi­gner. Comme l’impor­tance du mou­ve­ment écologiste qui s’est mani­festé avec vigueur dans les batailles pour sauver le lac Baïkal.

En bref, les ébranlements actuels de la société sovié­ti­que ne sont ni le fruit de l’action d’un « des­pote éclairé », ni uni­que­ment le sous-pro­duit de la « volonté des masses » mais résul­tent d’une dia­lec­ti­que entre la base et le sommet. Quand une révo­lu­tion se pré­pare toutes les clas­ses de la société y cons­pi­rent. C’est dans les salons de l’aris­to­cra­tie que sont pro­pa­gées les théo­ries des phi­lo­so­phes des Lumières, c’est la monar­chie qui a ruiné la puis­sance de l’aris­to­cra­tie, ce sont les bour­geois éclairés qui ont lancé le mou­ve­ment et c’est fina­le­ment l’irrup­tion popu­laire qui l’a trans­formé en révo­lu­tion. Il semble bien qu’un pro­ces­sus sem­bla­ble soit en train de com­men­cer en URSS.

Les réfor­ma­teurs veu­lent d’abord dyna­mi­ser l’économie en insuf­flant une part d’ini­tia­tive indi­vi­duelle dans le sys­tème de la pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée, mais pour mener à bien cette tâche ils doi­vent porter des coups au mono­pole bureau­cra­ti­que et ce fai­sant, ils contri­buent à aider - à leur corps défen­dant - à l’irrup­tion du mou­ve­ment popu­laire.

3 Contradictions du système économique soviétique

3.1 La collectivisation stalinienne contre le socialisme

Si l’économie n’expli­que pas à elle seule la marche concrète des événements, elle cons­ti­tue cepen­dant l’arrière-plan per­ma­nent de la scÈne poli­ti­que. Comprendre ce qui se passe aujourd’hui, c’est d’abord com­pren­dre ce qu’est le sys­tème économique sovié­ti­que et pour­quoi il est en crise.

D’abord une remar­que pré­li­mi­naire : le sys­tème économique sovié­ti­que n’est pas né de la révo­lu­tion d’Octobre et si Lénine a eu quel­ques torts devant l’his­toire, il serait injuste de le rendre res­pon­sa­ble d’une orga­ni­sa­tion économique qu’il a tou­jours com­bat­tue. La théo­rie du « com­mu­nisme de guerre » fut l’oeuvre de la ten­dance gau­chiste du parti bol­che­vi­que - repré­sen­tée par Boukharine - et, en fai­sant de néces­sité vertu, essayait seu­le­ment de rendre accep­ta­ble à la cons­cience marxiste les dures lois de l’état de siège. Mais Lénine et Trotski com­pren­dront très vite qu’il est impos­si­ble de pro­cla­mer le com­mu­nisme dans un pays arriéré, avec seu­le­ment 3 mil­lions d’ouvriers pour 100 mil­lions de pay­sans. Et c’est la N.E.P., la nou­velle économie poli­ti­que qui prône la coexis­tence d’une économie privée, fonc­tion­nant selon les lois du mar­chés et d’une économie étatisée, « socia­liste » ; Lénine pré­ci­sait même que l’avenir du socia­lisme se joue­rait dans la capa­cité des trusts étatiques à battre le capi­ta­lisme privé sur le ter­rain de concur­rence...

Le sys­tème économique sovié­ti­que actuel était donc ini­ma­gi­na­ble jusque vers les années 1927-1928. C’est Staline qui dirige la mise en place de ce sys­tème à la char­nière des années 30, avec les pre­miers plans quin­quen­naux d’indus­tria­li­sa­tion forcée et la col­lec­ti­vi­sa­tion de la pay­san­ne­rie. On sait que les peu­ples de l’Union Soviétique payè­rent ce tour­nant d’un prix hor­ri­ble­ment élevé. Peu nom­breux furent ceux qui révé­lè­rent les atro­ci­tés com­mi­ses par le régime sta­li­nien contre les pay­sans, et encore aujourd’hui c’est un aspect peu connu de l’his­toire contem­po­raine : par mil­lions, les pay­sans furent arrê­tés, dépor­tés vers les camps de tra­vail, exter­mi­nés par la faim dans ce qui appa­raît aujourd’hui comme la pre­mière opé­ra­tion « Nacht und Nebel ». La révo­lu­tion bol­che­vi­que avait vaincu en don­nant la terre au paysan ; la contre-révo­lu­tion sta­li­nienne la lui reti­rait. Dans le même temps les ouvriers étaient soumis à une nou­velle dis­ci­pline du tra­vail qui les met­taient entiè­re­ment sous le coupe de la bureau­cra­tie étatique, sans aucun moyen de défense. Le parti lui-même était « épuré » de fond en comble. Après l’élimination de la « gauche » trots­kyste vient celle de la « droite » bou­kha­ri­nienne - ces étiquettes n’ont dans l’affaire aucune signi­fi­ca­tion car Staline n’était pas ni à gauche ni à droite de Trotski mais repré­sen­tait une autre classe sociale, un autre régime poli­ti­que.

Le trau­ma­tisme causé par le mise en place du régime économique nou­veau fondé sur la toute puis­sance de la bureau­cra­tie cen­tral est énorme. La société sovié­ti­que est au bord de l’explo­sion et c’est pour­quoi, dès 1934, au len­de­main du pre­mier vrai congrès sta­li­nien, bap­tisé « le congrès des vain­queurs », l’assas­si­nat - sur ordre de Staline - de Kirov va ouvrir l’ère des procès de Moscou.

A la fin des années 1930 l’URSS connaît donc un régime social et poli­ti­que radi­ca­le­ment dif­fé­rent du régime établi par la révo­lu­tion de 1917. Même s’il existe des éléments de conti­nuité - mais on en trouve également entre la France monar­chi­que d’avant 1789 et la France répu­bli­caine - l’idéo­lo­gie, les prin­ci­pes, les espé­ran­ces com­mu­nes jusqu’après 1920 à tout le mou­ve­ment socia­liste inter- natio­nal sont liqui­dés sur tout le ter­ri­toire de l’Union sovié­ti­que. Une caste nou­velle - en partie héri­tière de la bureau­cra­tie tsa­riste, en partie expres­sion des ten­dan­ces d uca­pi­ta­lisme mono­po­liste du xxe siècle - dirige un sys­tème économique par­ti­cu­lier également éloigné du capi­ta­lisme et du socia­lisme tel qu’il était conçu par les « pères fon­da­teurs », Lénine y com­pris. Ce régime est fondé sur l’imbri­ca­tion totale de l’appa­reil étatique répres­sif et de l’appa­reil économique, sur la pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée par la bureau­cra­tie et la trans­for­ma­tion de la pay­san­ne­rie en une nou­velle classe serve. Quand les trou­pes nazies enva­his­sent l’URSS en 1942, la révo­lu­tion d’Octobre est morte depuis plu­sieurs années. Elle a été détruite par les dépor­ta­tions aussi bien que par la col­lec­ti­vi­sa­tion forcée qui forme désor­mais la base économique du pou­voir poli­ti­que de la bureau­cra­tie.

3.2 Le Gosplan contre la planification

La clé de voûte du nou­veau sys­tème économique est la pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée et la véri­ta­ble « dic­ta­ture sur les besoins » qui en découle. L’ana­lyse détaillée de la pla­ni­fi­ca­tion est indis­pen­sa­ble car c’est au nom de la pré­ten­due « logi­que de la pla­ni­fi­ca­tion » que les trots­kys­tes et la plu­part des com­mu­nis­tes non sta­li­niens conti­nue­ront de voir dans le régime social de l’URSS un régime pro­gres­siste en dépit des hor­reurs du pou­voir poli­ti­que. Agnès Heller, Ferenc Feher et Georgy Markus, les trois repré­sen­tants les plus connus de « l’école de Budapest », ont bien montré ( cf. Les temps moder­nes – Juillet/Août 1985) com­ment cette pré­ten­due « logi­que de la pla­ni­fi­ca­tion », « pro­gres­siste » en soi, était de même nature que la « main invi­si­ble du marché « de Adam Smith. En réa­lité la pla­ni­fi­ca­tion n’est pas autre chose que l’orga­ni­sa­tion du pou­voir économique et poli­ti­que de la caste bureau­cra­ti­que qui dirige l’Union Soviétique.

Du point de vue de l’effi­ca­cité économique, le temps n’est plus où les com­mu­ni­qués de vic­toire sta­li­niens pré­ten­daient appor­ter la preuve défi­ni­tive de la supé­rio­rité du sys­tème sovié­ti­que sur le capi­ta­lisme. Alec Nove - qui n’est pas par­ti­cu­liè­re­ment hos­tile à l’URSS - a démonté les méca­nis­mes selon les­quels fonc­tionne ce sys­tème, com­ment et selon quel cri­tère les res­sour­ces sont allouées entre les divers sec­teurs de la pro­duc­tion dans son livre « L’économie sovié­ti­que » (Edition Economica - Paris 1981).

Nove essaie de se déga­ger des caté­go­ries for­mel­les qui, en Occident et à droite comme à gauche, sont uti­li­sées pour ana­ly­ser le sys­tème économique sovié­ti­que. Si la pro­priété d’État est bien évidemment un cri­tère impor­tant, elle n’est pas suf­fi­sante, car l’essen­tiel est que « le sys­tème sovié­ti­que repose sur des ordres admi­nis­tra­tifs et non sur des com­man­des com­mer­cia­les » (Nove op. cit. page 9). S’il existe une économie sou­ter­raine - que Gorbatchev cher­che aujourd’hui à uti­li­ser en l’offi­cia­li­sant - l’ensem­ble de l’économie reste néan­moins com­man­dée et enca­drée et « la régle­men­ta­tion cen­trale conti­nue à s’étendre à des détails tels que l’uti­li­sa­tion du fil de fer pour le foin pressé » (op. cit. page 32). Ce sys­tème pro­duit que un gâchis énorme que le même la presse sovié­ti­que - à tra­vers le cour­rier des lec­teurs ou le jour­nal sati­ri­que « Krokodil » - dénonce depuis long­temps (la « trans­pa­rence » exis­tait sur ce plan bien avant Gorbatchev, mais les jour­na­lis­tes occi­den­taux étaient bien rares à s’inté­res­ser à l’URSS réelle et on pas­sait des des­crip­tions apo­lo­gé­ti­ques au récit genre « Tintin au pays des Soviets ».

On se demande par­fois par quel mira­cle l’URSS ne sombre pas dans un chaos indes­crip­ti­ble. Mais en réa­lité comme le dit encore Nove (page 33) : « le chaos est évité du fait que chaque année la plu­part des entre­pri­ses pro­dui­sent plus ou moins les mêmes choses que l’année pré­cé­dente ». Ainsi le pla­ni­fi­ca­tion qui se vou­lait un sys­tème volon­ta­riste de déve­lop­pe­ment et de pré­vi­sion du futur - opposé en cela à l’anar­chie capi­ta­liste - devient la base de la rou­tine et son fonc­tion­ne­ment cons­ti­tue un frein consi­dé­ra­ble à l’inno­va­tion aussi bien qu’aux cal­culs à long terme. Elle abou­tit à l’inverse de ses objec­tifs pro­cla­més. Cette absence de pla­ni­fi­ca­tion réelle à long terme est par­ti­cu­liè­re­ment nette dans cer­tains domai­nes comme l’agri­culture ou la pol­lu­tion indus­trielle qui atteint des pro­por­tions alar­man­tes. Tout comme la course à la maxi­mi­sa­tion du profit dans le capi­ta­lisme, la réus­site du plan bureau­cra­ti­que s’avère désas­treuse pour établir une juste pro­por­tion entre les diver­ses bran­ches de la pro­duc­tion et exclut les géné­ra­tions futu­res de ses cal­culs.

A cette situa­tion, il y a des causes diver­ses. L’avi­dité de la caste bureau­cra­ti­que, la men­ta­lité qu’elle véhi­cule jouent. Mais c’est la nature même de la pla­ni­fi­ca­tion étatique qu’il faut mettre en cause. L’idéo­lo­gie spon­ta­née des bureau­cra­tes (et ce n’est pas vala­ble que pour l’URSS) c’est que « les cadres déci­dent de tout » ; leur com­pé­tence ou leurs cal­culs doi­vent pou­voir mettre toute la marche réelle de la société en équations sou­mi­ses au décret admi­nis­tra­tif. Malheureusement cette idéo­lo­gie se heurte à une réa­lité plus com­plexe : « Des mathé­ma­ti­ciens de Kiev ont cal­culé que, pour établir un plan d’appro­vi­sion­ne­ments maté­riels et tech­ni­ques précis et com­plè­te­ment inté­gré pour la seule République d’Ukraine et pour une année, il y fau­drait le tra­vail de toute la popu­la­tion du globe pen­dant des mil­lions d’années » (Nove op. cit. page 43). Évidemment, plus l’économie s’inter­na­tio­na­lise, plus les besoins s’accrois­sent (et c’est là la condi­tion sine qua non de la civi­li­sa­tion) et plus le nombre de ces cal­culs aug­mente ! Autrement dit, il ne sert à rien de mettre les pro­blème de la pla­ni­fi­ca­tion sovié­ti­que sur le dos de l’arrié­ra­tion héri­tée de la Russie tsa­riste. La pla­ni­fi­ca­tion sovié­ti­que était en effet d’autant plus effi­cace que le pays était pauvre ; elle se révéla comme un moyen de réa­li­ser dans un pays retar­da­taire l’accu­mu­la­tion pri­mi­tive qui avait été réa­li­sée un ou deux siè­cles avant dans les pays avan­cés avec le com­merce loin­tain, le pillage des colo­nies et la surex­ploi­ta­tion des tra­vailleurs. Mais plus l’économie sovié­ti­que se déve­loppe, plus les habi­tants devien­nent des hommes « riches en besoin » pour repren­dre une expres­sion de Marx, et plus la pla­ni­fi­ca­tion sovié­ti­que s’asphyxie d’elle-même. Ainsi l’URSS a-t-elle pu « rat­tra­per et dépas­ser » l’Occident pour le char­bon et l’acier, mais on estime son retard à plus de 10 ans dans le domaine de l’électronique. Or ce qui est déci­sif aujourd’hui, ce n’est pas l’acier mais l’électronique...

C’est pré­ci­sé­ment pour ces rai­sons que toutes les ten­ta­ti­ves de réforme de Krouchtchev à Gorbatchev en pas­sant les divers essais de Brejnev (réfor­mes Liebermann- Trapeznikov en 1965 , intro­duc­tion du sys­tème des bri­ga­des dans les années 70) ont cher­ché à répon­dre à cette ques­tion : com­ment main­te­nir la pla­ni­fi­ca­tion cen­trale dans le domaine « macro-économique » tout en décen­tra­li­sant les déci­sions « micro-économiques ». Or cette nou­velle forme d’économie « mixte », conce­va­ble théo­ri­que­ment (voir les écrits du tchè­que Ota Sik ou la poli­ti­que économique d’un pays comme la Hongrie) se heurte à la réa­lité. Comme l’expli­que encore Nove « en termes pra­ti­ques, il n’est pas pos­si­ble de délé­guer les micro- déci­sions et main­te­nir un contrôle seu­le­ment sur les gran­des rubri­ques » (op.cit. page 62). De cette impos­si­bi­lité pra­ti­que a découlé l’échec de toutes les ten­ta­ti­ves de réforme jusqu’à nos jours.

La pla­ni­fi­ca­tion étatique se heurte également à un autre phé­no­mène : depuis Adam Smith, on croyait que les forces pro­duc­ti­ves crois­saient avec les économies d’échelle et la pro­duc­tion de masse. Or cette loi qui sem­blait se véri­fier est aujourd’hui battue en brèche ; l’URSS - comme de nom­breux trusts capi­ta­lis­tes - four­nit des exem­ples de « désé­co­no­mies » d’échelle et de pro­grès tech­ni­ques « contre-pro­duc­tifs ». Si on fait le bilan réel des entrées et sor­ties d’une exploi­ta­tion agri­cole, par exem­ple, le bilan n’est pas tou­jours en faveur de la grosse exploi­ta­tion et ce non seu­le­ment en URSS (on connaît bien l’énorme dif­fé­rence de pro­duc­ti­vité entre les lopins indi­vi­duels et la ferme col­lec­tive) mais aussi aux États-Unis ou en France, où la pro­duc­ti­vité réelle du tra­vail agri­cole n’est jamais cal­cu­lée, dis­si­mu­lée par les mon­ta­gnes de sub­ven­tions. Sur ces ques­tions il convient de lire ou de relire le livre déjà ancien de Schumacher « Small is beau­ti­ful ».

Enfin le mode de calcul de la pla­ni­fi­ca­tion conduit à des aber­ra­tions. Staline avait envoyé au diable la rente fon­cière et la loi de la valeur. Mais la loi de la valeur s’impose comme le seul moyen de comp­ta­bi­li­sa­tion du temps de tra­vail socia­le­ment dépensé dans telle ou telle acti­vité. Le plan sovié­ti­que exprime ses objec­tifs en quan­ti­tés phy­si­ques de pro­duc­tion - quand il est exprimé en rouble, c’est un simple arti­fice de pré­sen­ta­tion, le chif­fre n’était que la pro­duit de la quan­tité pro­duite par un profit fixé auto­ri­tai­re­ment. D’où des effets per­vers main­te­nant bien connus : « Une entre­prise d’électricité avait été répri­man­dée parce qu’elle n’avait pas rempli le plan. Ceci était du tou­te­fois à un hiver inha­bi­tuel­le­ment doux de sorte que la demande de chauf­fage avait été beau­coup moin­dre ».(Nove op. cit. page 105) Toute la logi­que du sys­tème conduit donc les direc­teurs des entre­pri­ses à sous-esti­mer leurs capa­ci­tés de pro­duc­tion et à sures­ti­mer leurs besoins en intrants et leurs co–ts. C’est ce qui expli­que la recher­che éperdue depuis de nom­breu­ses années de nou­veaux indi­ca­teurs économiques, plus fia­bles, ainsi que d’un sys­tème d’inté­res­se­ment des direc­teurs aux résul­tats de l’entre­prise, car « l’essence du pro­blème c’est que le centre s’efforce de mettre sur pied un sys­tème de sti­mu­lants des­ti­nés à pro­mou­voir une effi­ca­cité plus grande mais parce qu’il ne connaît pas et ne peut pas connaî­tre les cir­cons­tan­ces spé­ci­fi­ques, ses ins­truc­tions peu­vent fré­quem­ment entrer en contra­dic­tion avec ce que les gens de ter­rain savent être la chose sensée à faire. »(Nove op. cit. page 115)

Toutes ces contra­dic­tions se concen­trent dans l’absence géné­rale (ou à peu près) de confor­mité entre le plan d’appro­vi­sion­ne­ment et le plan de pro­duc­tion. Car bien évidemment si la pro­duc­tion se moque de la consom­ma­tion, c’est vrai non seu­le­ment pour l’ache­teur de chaus­su­res, mais aussi pour l’ache­teur de machi­nes- outils ou de matiè­res pre­miè­res. Il fau­drait que les direc­teurs puis­sent établir leur propre pro­gramme de pro­duc­tion à la lumière des deman­des des consom­ma­teurs mais cela signi­fie­rait d’une façon ou d’une autre le retour au marché et la des­truc­tion de la pla­ni­fi­ca­tion étatique. Mais comme la pla­ni­fi­ca­tion est à la fois la jus­ti­fi­ca­tion et le fon­de­ment économique du pou­voir poli­ti­que de la caste bureau­cra­ti­que, le retour au marché signi­fie­rait le ren­ver­se­ment du régime poli­ti­que ins­ti­tué en URSS depuis le pre­mier plan quin­quen­nal de 1928-1929 et la col­lec­ti­vi­sa­tion forcée de l’agri­culture. Cercle vicieux dans lequel Gorbatchev s’est mis à tour­ner lui aussi.

3.3 Une question centrale : l’agriculture

Cette ana­lyse des fon­de­ments de l’économie sovié­ti­que et de ses contra­dic­tions doit nous conduire à exclure toute pos­si­bi­lité d’auto-réforme du sys­tème. Les sta­li­niens hon­teux et de nom­breux mili­tants de gauche ont estimé ou esti­ment encore que le seul pro­blème de l’URSS est celui de la démo­cra­tie poli­ti­que mais que les fon­de­ments sociaux sont sains. Il n’en est rien et au risque de répé­ter ce que d’autres ont déjà dit depuis long­temps (Kautsky, Souvarine, Charles Bettelheim etc...) il faut rap­pe­ler que le formes juri­di­ques, aussi impor­tan­tes soit-elles, ne suf­fi­sent pas pour défi­nir le contenu social réel des rap­ports de pro­duc­tion. Ainsi dans l’agri­culture, le Kolkhoze est théo­ri­que­ment défini comme une coo­pé­ra­tive s’ins­pi­rant des idées de Lénine (voir De la coo­pé­ra­tion) et pré­pa­rant la tran­si­tion paci­fi­que des pay­sans vers le socia­lisme. Mais la façon dont l’économie kol­kho­zienne est enfer­mée dans le carcan de la pla­ni­fi­ca­tion et sou­mise au régime des livrai­sons obli­ga­toi­res en dévoile la véri­ta­ble nature. Après Karl Kautsky (Le bol­che­visme dans l’impasse - 1929 - réé­di­tion PUF), Nove écrit : « Au cours de la période sta­li­nienne le paysan gagnait un revenu minime au titre du tra­vail col­lec­tif ; la plu­part des famil­les ne pou­vaient sub­sis­ter que grâce aux pro­duits tirés des lopins indi­vi­duels ou de l’élevage privé. Le tra­vail effec­tué pour l’entité col­lec­tive devient l’équivalent du tra­vail effec­tué pour le sei­gneur d’un manoir médié­val et fut par­fois dési­gné (non offi­ciel­le­ment !) par le vieux mot russe qui dési­gne le tra­vail du serf : « bar­schina » (Nove op. cit. page 132). On peut penser que tout est changé parce que le nou­veau sei­gneur est l’État soi-disant socia­liste. Mais l’ancien Orient (la Chine impé­riale par exem­ple) nous montre maints cas de trans­fert des pré­ro­ga­ti­ves sei­gneu­ria­les vers l’État et sa bureau­cra­tie sans que les his­to­riens marxis­tes aient vu là quoi que ce soit de « socia­liste ». Et si la situa­tion des pay­sans d’Union sovié­ti­que s’est amé­lio­rée depuis les noires années 30 - en partie avec la trans­for­ma­tion pure et simple des kol­kho­zes en fermes d’État - le kol­kho­zien reste pra­ti­que­ment le niveau le plus bas de l’échelle sociale et il vit dans un sys­tème d’exploi­ta­tion bien rôdé avec double jour­née de tra­vail (pour la ferme col­lec­tive et pour le lopin indi­vi­duel ensuite) et exploi­ta­tion sys­té­ma­ti­que du tra­vail des femmes âgées et des enfants, bref le « pro­grès social » à la sauce féo­dalo-capi­ta­liste dans toute sa splen­deur !

L’agri­culture col­lec­ti­vi­sée ne semble avoir aucun dyna­misme propre ; l’État la main­tient à bouts de bras par la coer­ci­tion et l’orga­ni­sa­tion de « cam­pa­gnes » sur tous les sujets, tout en sup­pléant à ses caren­ces par l’impor­ta­tion mas­sive de pro­duits agro-ali­men­tai­res (céréa­les et pro­duits lactés sur­tout) que les pays capi­ta­lis­tes lui sol­dent à tour de bras à des prix situés bien en des­sous des co–ts de pro­duc­tion et des prix du marché ... Il faut faire des cam­pa­gnes pour inci­ter les kol­kho­zes à rendre des comp­tes car il semble bien qu’un kol­khoze est plus pros­père s’il ne rem­plit pas les objec­tifs du plan, mais il faut aussi faire des cam­pa­gnes pour les semailles, la répa­ra­tion des machi­nes, la récolte, la mise en silo des céréa­les etc... Tous les ans le comité cen­tral du Parti et le conseil des minis­tres pren­nent des mesu­res « d’excep­tion » pour assu­rer la récolte : un sys­tème dans lequel il faut faire de la pro­pa­gande pour inci­ter le paysan à mois­son­ner son blé n’a pas beau­coup d’avenir !

Si l’URSS est le deuxième pro­duc­teur mon­dial de blé, immé­dia­te­ment der­rière la Chine - mais aussi le pre­mier impor­ta­teur avec 21 % du total mon­dial !- , elle n’est qu’au troi­sième rang pour l’ensem­ble des céréa­les (chif­fres 1985). Les chif­fres et le gra­phi­que ci-des­sous mon­trent clai­re­ment que l’agri­culture sovié­ti­que par sa struc­ture se trouve à mi-chemin des pays du « tiers-monde » et des pays capi­ta­lis­tes avan­cés.

Les chif­fres offi­ciels ne don­nent d’ailleurs qu’une image très défor­mée de la réa­lité. Le volume du PIB agri­cole est consi­dé­ra­ble (4 fois le volume des USA pour popu­la­tion du même ordre de gran­deur (280 mil­lions contre 250 mil­lions) et pour­tant l’appro­vi­sion­ne­ment ali­men­taire de l’URSS reste un pro­blème per­ma­nent pour les diri­geants : les pro­duits agri­co­les cons­ti­tuent 40 % des impor­ta­tions de l’Union Soviétique , mais seu­le­ment 5 % des expor­ta­tions. Comme dit le cama­rade Abramovitch d’une his­toire drôle assez connue, « où sont donc passés ces mil­lions de tonnes de blé ? » En outre si l’URSS semble pro­duire du blé, du coton ou de la pomme de terre en abon­dance, le lait et la viande font défaut. Plus : la part des céréa­les et légu­mi­neu­ses four­ra­gè­res dans l’ensem­ble des zones ense­men­cées est plus faible de 1,7% qu’en 1913 ; autre­ment dit l’agri­culture sovié­ti­que est pres­que moins orien­tée vers la pro­duc­tion de viande qu’à l’époque tsa­riste.

Pour amé­lio­rer la pro­duc­ti­vité du tra­vail, Brejnev a tenté - et Gorbatchev reprend cette idée - de mettre en place des bri­ga­des auto­no­mes assu­rant le tra­vail du labou­rage à la mois­son et payés en fonc­tion des résul­tats ; les réfor­ma­teurs firent valoir en par­ti­cu­lier les économies de frais de sur­veillance qu’entraî­naient cette nou­velle orga­ni­sa­tion. Ce n’était pas un argu­ment très popu­laire chez cette mul­ti­tude de fonc­tion­nai­res locaux qui sen­taient leur emploi menacé et cela expli­que en bonne partie les échecs des bri­ga­des auto­no­mes dont beau­coup de mem­bres furent traî­nés devant les tri­bu­naux pour conduite anti­so­cia­liste ou cor­rup­tion.

3.4 La dynamique économique

La situa­tion de l’agri­culture sovié­ti­que et les rap­ports sociaux qu’elle révèle sont carac­té­ris­ti­ques de l’ensem­ble de l’économie sovié­ti­que. La crise agri­cole endé­mi­que exprime à elle seule le retard consi­dé­ra­ble de l’URSS sur les États-Unis ou sur les pays euro­péens et forme un contraste sai­sis­sant avec la puis­sance mili­taire (sures­ti­mée à l’Ouest, mais réelle). On a sou­vent invo­qué l’héri­tage du tsa­risme ; incontes­ta­ble­ment l’empire des tsars et les struc­tu­res féo­da­les qu’il défen­dait por­tent une part des res­pon­sa­bi­li­tés de la situa­tion actuelle de l’Union Soviétique. Mais on ne doit pas sures­ti­mer cette aspect des choses. La « table rase » dont seraient partis les plans quin­quen­naux est un mythe lar­ge­ment répandu par les sta­li­niens. Dans son « Staline » (publié en 1937 !), Boris Souvarine rap­pelle que dans l’empire tsa­riste coexis­taient des sec­teurs arrié­rés et les sec­teurs les plus avan­cés et les plus concen­trés du capi­ta­lisme de l’époque. La plus grosse entre­prise mon­diale de l’époque était l’usine Poutilov de Pétrograd, bas­tion de la révo­lu­tion. Dans toute une série de domai­nes indus­triels, la Russie entrait en concur­rence directe avec les USA ou la Grande-Bretagne.

Il serait absurde de nier que l’URSS ait connu depuis le pre­mier plan quin­quen­nal une crois­sance très rapide - encore que les chif­fres four­nis par la bureau­cra­tie n’aient sou­vent aucun rap­port avec la réa­lité. La com­pa­rai­son avec quel­ques grands pays capi­ta­lis­tes (cf. tableau infra) est éclairante. On estime qu’en 1913 le PNB de la Russie était en gros égal au 1/5 du PNB amé­ri­cain. Dans les années 80 ce rap­port s’établit en gros à ½,5 ; ce qui signi­fie que la crois­sance de l’Union Soviétique a été glo­ba­le­ment 2 fois plus rapide que la crois­sance amé­ri­caine. Mais on doit immé­dia­te­ment rela­ti­visé ce bon résul­tat en fai­sant remar­quer que si on prend comme base 100 le PNB de 1913 on se retrouve en 1975 à 1500 pour l’URSS et 2100 pour le Japon ! La supé­rio­rité des métho­des de la pla­ni­fi­ca­tion étatique est donc loin d’être prou­vée ; en matière de crois­sance l’URSS se situe dans une lignée qui la rap­pro­che de beau­coup de pays capi­ta­lis­tes à déve­lop­pe­ment retar­da­taire et la situe der­rière le Japon (qui avait déjà infligé une sévère défaite à l’empire tsa­riste en 1905).

Si les com­pa­rai­sons chif­frées ont leur uti­lité, il faut en signa­ler les limi­tes. Le PIB et le PNB esti­mant la valeur mar­chande sont des indi­ca­teurs par­fois très dis­cu­ta­ble - c’est le moins qu’on puisse dire ! - pour cal­cu­ler la richesse réelle d’un pays. Quant à la sta­tis­ti­que sovié­ti­que, elle non seu­le­ment faus­sée par le men­songe bureau­cra­ti­que mais encore elle laisse de côté un cer­tain nombre de pro­blè­mes comme celui de la qua­lité des pro­duits ou celui des stocks : on fait ren­trer dans le pro­duit natio­nal des mil­lions de mar­chan­di­ses en stock qui ne seront jamais ven­dues car elles sont inu­ti­li­sa­bles. Tout cela conduit à ce que, si on croyait les chefs du Kremlin, aurait atteint celui des USA depuis 1955 ! Nove résume bien la ques­tion en fai­sant remar­quer que « les dis­pa­ri­tés entre les niveaux de vie à l’Est et à l’Ouest sem­blent être plus fortes que les dis­pa­ri­tés dans les agré­gats glo­baux tels que le revenu natio­nal ou la pro­duc­tion indus­trielle, ce qui donne à penser que le sys­tème sovié­ti­que est mieux adapté à une four­ni­ture exten­sive des intrants qu’à une uti­li­sa­tion des res­sour­ces sus­cep­ti­ble de créer un avan­tage favo­ra­ble. »(op. cit. page 196)

On est donc très loin de bilans glo­rieux des années 50/60 qui per­met­taient d’essayer de faire excu­ser la réa­lité du régime poli­ti­que par les réus­si­tes économiques qui devaient donner au peuple des « liber­tés réel­les » à oppo­ser aux « liber­tés for­mel­les » de la « démo­cra­tie bour­geoise ». Sur le strict plan de la dyna­mi­que économique, le sys­tème sovié­ti­que prouve son infé­rio­rité vis à vis du capi­ta­lisme ; il se révèle capa­ble de fonc­tion­ner pres­que cor­rec­te­ment dans cer­tains sec­teurs, mais pré­sente des contra­dic­tions fon­da­men­ta­les qui le para­ly­sent pro­gres­si­ve­ment.

Il faut faire une place par­ti­cu­lière au sec­teur de l’économie d’arme­ment ; il s’agit typi­que­ment d’un sec­teur qui - dans tous les pays - ne dépend pas des com­man­des com­mer­cia­les mais des ordres admi­nis­tra­tifs, mais dans lequel les don­neurs d’ordre sont également les « consom­ma­teurs » ; il est donc par­ti­cu­liè­re­ment bien adapté au sys­tème sovié­ti­que, ce qui expli­que que ses per­for­man­ces soient supé­rieu­res à la moyenne. De cette cons­ta­ta­tion l’économiste tchè­que Ota Sik conclut que l’économie sovié­ti­que peut être qua­li­fiée d’ »économie de guerre sui gene­ris ». Si cette for­mule donne au fond une bonne des­crip­tion du fonc­tion­ne­ment de l’appa­reil pro­duc­tif sovié­ti­que, il faut là aussi se garder des exa­gé­ra­tions ; afin de jus­ti­fier la relance des bud­gets d’arme­ment, on a beau­coup dis­serté et « désin­formé » sur la puis­sance mili­taire sup­po­sée des sovié­ti­ques, en rap­pe­lant que l’URSS consa­crait 10% de son PIB à l’arme­ment, soit une part double de celle des USA ; mais on oubliait d’ajou­ter que ces pro­por­tions ne se rap­por­taient à la même gran­deur puis­que le PIB amé­ri­cain est envi­ron 2,5 fois le PIB russe ; donc en volume, on peut penser que les deux « super-grands » consa­crent à leur économie de guerre des sommes à peu près iden­ti­ques. Cependant, ces valeurs abso­lues ne disent rien en elles-mêmes car l’Union Soviétique est lour­de­ment grevée par son retard tech­no­lo­gi­que (notam­ment en infor­ma­ti­que ou en électronique) et par la struc­ture de son armée à base de chars - qui firent « mer­veille » lors de la Seconde Guerre mon­diale mais dont beau­coup de spé­cia­lis­tes de ques­tions mili­tai­res met­tent en cause l’effi­ca­cité dans le cadre actuel. Au demeu­rant, les arme­ments sovié­ti­ques ont montré toute leur vul­né­ra­bi­lité en gran­deur nature sur le ter­rain du Proche- -Orient, lors des diver­ses phases du conflit israélo-arabe.

3.5 Les raisons de l’échec

Les rai­sons de cet échec doi­vent être com­pri­ses. La pla­ni­fi­ca­tion sovié­ti­que a été mise à place comme le moyen de tenter d’assu­rer la sta­bi­lité du régime poli­ti­que de dic­ta­ture bureau­cra­ti­que que cons­truit Staline sur les décom­bres de la révo­lu­tion d’Octobre et les cada­vres de ses héros. Elle doit jus­ti­fier la toute puis­sance de l’appa­reil et mon­trer la pos­si­bi­lité de la « cons­truc­tion du socia­lisme dans un seul pays ». Mais le socia­lisme dans un seul pays, ce « socia­lisme natio­nal » dont les pre­miè­res théo­ri­sa­tions se déve­lop­pè­rent dans l’aile droite de la social-démo­cra­tie alle­mande autour de gens comme Volmar, n’est qu’une utopie réac­tion­naire visant à servir de cou­ver­ture idéo­lo­gi­que à un sys­tème tota­le­ment opposé aux idées de Marx. Selon Marx le socia­lisme n’est pos­si­ble que sur la base du plus haut déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves, de la science, de la tech­ni­que et de la cons­cience des tra­vailleurs et doit avoir d’emblée une dimen­sion inter­na­tio­nale. A cette aune, on le voit, il ne pou­vait pas y avoir quoi que ce soit de socia­liste dans l’URSS isolée et arrié­rée. Si la bureau­cra­tie s’est accro­chée au « socia­lisme dans un seul pays » et à la pla­ni­fi­ca­tion étatique, c’est parce qu’elle y trou­vait les bases de son pou­voir poli­ti­que mais également de ses consi­dé­ra­bles pri­vi­lè­ges maté­riels. Staline et ses suc­ces­seurs n’ont rien à faire du socia­lisme inter­na­tio­nal et, seuls des gens bornés peu­vent encore accu­ser l’URSS de fomen­ter la révo­lu­tion mon­diale.

Pourtant, dans le même temps, le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves en URSS comme ailleurs néces­site l’inté­gra­tion dans la divi­sion mon­diale du tra­vail et l’URSS cher­che à s’inté­grer à sa manière dans cette divi­sion. Le COMECOM et les posi­tions domi­nan­tes qu’y occupe l’URSS ne suf­fi­sent pas à répon­dre au pro­blème sou­levé. L’URSS s’est créé, depuis les ori­gi­nes de mul­ti­ples moyens d’inter­ve­nir sur le marché mon­dial (c’est la BCEN, banque sovié­ti­que, qui a « inventé » le marché des euro­dol­lars...). Mais il fau­drait aller plus loin. La Hongrie est aujourd’hui membre du F.M.I., la Pologne a demandé son adhé­sion afin de pou­voir « béné­fi­cier » du sou­tien des capi­ta­lis­tes inter­na­tio­naux ; du coup elle doit appli­quer encore plus sévè­re­ment ses plans d’aus­té­rité et pour cela ne peut pas se per­met­tre de relâ­cher la pres­sion contre « Solidarnosc » : notons en pas­sant que l’inté­gra­tion économique accrue dans le sys­tème capi­ta­liste se tra­duit par un ren­for­cer de la répres­sion et du tota­li­ta­risme, ce qui devrait faire réflé­chir les thu­ri­fé­rai­res du libé­ra­lisme... Les pays du COMECOM vou­draient que l’URSS s’engage également dans cette voie ou au moins com­mence par rendre le rouble conver­ti­ble, car ils sont aujourd’hui contraints de recy­cler les excé­dents de leur com­merce exté­rieur avec l’URSS dans des achats à cette même URSS faute de pou­voir faire autre chose de leurs rou­bles. Mais l’URSS se refuse à avan­cer dans cette direc­tion à la fois parce qu’elle trouve un réel avan­tage immé­diat à cette situa­tion, mais aussi parce que c’est l’ensem­ble du sys­tème qui est en cause. Nove écrit : « la conver­ti­bi­lité signi­fie­rait qu’on ferait du rouble dit « trans­fé­ra­ble » une réa­lité alors qu’il n’est guère plus pour le moment qu’une unité de compte. Mais cela exi­ge­rait à son tour de faire un pas impor­tant en direc­tion d’une économie de marché dans le cadre des dis­po­si­tions qui régis­sent les rela­tions inter­nes aux pays du COMECON en géné­ral, à l’URSS en par­ti­cu­lier. » (op. cit. page 330) et Nove ajoute de façon très per­ti­nente : « Dans un sens très réel le rouble n’est pas conver­ti­ble à l’inté­rieur de l’URSS : le direc­teur d’une entre­prise située à Omsk ne peut pas trans­for­mer sa mon­naie en fac­teurs de pro­duc­tion néces­sai­res s’il ne dis­pose pas d’un bon d’affec­ta­tion déli­vré par le Gosplan ou le Gosnab « (op. cit. page 331)

Ainsi l’URSS, pro­duit mons­trueux de l’his­toire de ce ving­tième siècle ne peut pas échapper aux lois géné­ra­les qu’énonçait Marx voilà 150 ans ; le socia­lisme est néces­saire parce que les forces pro­duc­ti­ves entrent en contra­dic­tion avec le cadre étroit des rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­lis­tes et des fron­tiè­res natio­na­les. Le socia­lisme est pos­si­ble sur la base de la mon­dia­li­sa­tion de la pro­duc­tion. Or cette ten­dance est tel­le­ment incom­pa­ti­ble avec l’exis­tence du sys­tème bureau­cra­ti­que que les diri­geants du Kremlin ont tota­le­ment échoué à faire du COMECOM un ensem­ble inté­gré. On a vu (cf. supra) que les diri­geants des pays satel­li­tes cher­chent à s’inté­grer à leur propre compte dans l’économie capi­ta­liste mon­diale via le FMI et que, ce fai­sant, ils sont amenés à réper­cu­ter sur l’URSS les pres­sions de l’Occident. Mais cette pres­sion du marché mon­dial s’exprime encore de mille et une autres façons. Détail révé­la­teur : les pièces déta­chées four­nies par les Hongrois pour les auto­mo­bi­les sovié­ti­ques Zighuli (Lada) sont payées en véhi­cu­les ter­mi­nés à des taux déduits du cata­lo­gue de la firme ita­lienne FIAT... La loi de la valeur finit tou­jours par s’impo­ser même là où on l’atten­dait pas.

Gorbatchev fait beau­coup de bruit dans le domaine économique ; mais, pour l’ins­tant les consé­quen­ces réel­les sont très limi­tées. Le plan sera moins détaillé (on ne des­cen­dra plus hié­rar­chi­que­ment jusqu’au niveau de l’entre­pri­ses) et on cher­che à déve­lop­per l’auto­no­mie comp­ta­ble des entre­pri­ses - mais cela exis­tait déjà avant - c’est-à-dire à obli­ger les entre­pri­ses à cal­cu­ler plus sévè­re­ment leurs co–ts et leurs béné­fi­ces ; mais cette « auto­no­mie » doit conti­nuer à s’exer­cer dans le cadre du plan, en fonc­tion de l’allo­ca­tion cen­tra­li­sée de cré­dits. Si une entre­prise dégage suf­fi­sam­ment de béné­fi­ces, elle pourra auto­fi­nan­cer des petits inves­tis­se­ments, mais tout cela res­tera mar­gi­nal. Les choses peu­vent encore évoluer, mais pour l’essen­tiel on en reste aux vieilles recet­tes : injec­tion mas­sive de res­sour­ces dans l’indus­trie méca­ni­que, plan de renou­vel­le­ment du parc de machi­nes et plan d’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion de biens de consom­ma­tion. Du déjà vu... sous Khrouchtchev.

3.6 Production agricole comparée

Production agri­cole com­pa­rée - Sources : État du monde 1986 Éditions La Découverte Année 1985

PaysPIB% du PIB dans l’agricultureProduction globale agricole%Population active agricoleProduction agricole /1M h.Écart prod/agri prod/globale
U.R.S.S.(1)  100,00  19,90  218,90  19,60  8,15  1,02
États-Unis  492,09  2,50  87,30  3,10  24,38  ,81
Canada  300,00  3,20  9,60  5,20  14,65  ,62
France  573,39  3,90  22,36  7,80  12,30  ,50
Royaume Uni  512,23  1,90  9,73  2,60  13,81  ,73
Chine  304,50  44,90  136,72  73,70  ,36  ,61
Argentine  63,34  12,70  8,04  12  6,38  1,06
Inde  204,10  40,40  82,46  69  ,44  ,59

 

4 En bas, on ne veut plus être gouverné comme avant

4.1 Le système se lézarde

Le marasme économique se trans­forme en véri­ta­ble crise sociale d’ensem­ble. L’atten­tion donnée aux pro­blè­mes de l’alcoo­lisme par Gorbatchev n’est pas un hasard. C’est un fait de société qui prend des pro­por­tions alar­man­tes et témoi­gne des ris­ques de décom­po­si­tion du tissu social. L’Académie des Sciences sovié­ti­que consi­dère d’ailleurs que l’alcoo­lisme est plus dan­ge­reux que toutes les mena­ces exté­rieu­res.

Cette crise qui ronge la société se mani­feste également un phé­no­mène quasi unique au monde : la hausse de la mor­ta­lité qui a fait des « pro­grès » consi­dé­ra­bles depuis 1960 (voir tableau infra.)

Les contra­dic­tions qui carac­té­ri­sent l’économie sovié­ti­que « dés­ta­bi­li­sent » le régime poli­ti­que, et ce d’autant plus sûre­ment que les « corps inter­mé­diai­res », comme disent les poli­to­lo­gues occi­den­taux, font défaut en URSS et dans les pays d’Europe de l’Est. Les Soviets ne peu­vent pas passer pour un Parlement et le sys­tème du Parti unique tend à concen­trer tous les pro­blè­mes et tout les coups sur les som­mets de l’édifice étatique. La ten­ta­tive de « restruc­tu­ra­tion » de Gorbatchev vise avant tout à des­ser­rer cet étau et à pro­té­ger l’État sovié­ti­que, quitte à sacri­fier une partie d’appa­reil bureau­cra­ti­que.

Mais Gorbatchev joue avec le feu. Il n’est pas sûr que cet apprenti sor­cier puisse encore long­temps contrô­ler les forces qu’il cher­che à déchaî­ner. La lutte contre la cor­rup­tion et la « trans­pa­rence » sont indis­pen­sa­bles pour relan­cer l’économie, sti­mu­ler la pro­duc­ti­vité et faire passer des réfor­mes libé­ra­les qui n’auront pas que des avan­ta­ges pour les larges masses (en par­ti­cu­lier en termes de prix) ; mais en même temps la « trans­pa­rence » étale au grand jour la pour­ri­ture de l’État ; les lan­gues se délient et de la mise en cause des abus du sys­tème on en vien­dra à la mise en cause du sys­tème poli­ti­que lui-même ; c’est bien pour cette raison que Gorbatchev ren­contre de nom­breu­ses oppo­si­tions au sein de l’appa­reil bureau­cra­ti­que. A bien des égards, la situa­tion sovié­ti­que ren­voie à la situa­tion à la veille de la révo­lu­tion fran­çaise de 1789 : les ten­ta­ti­ves de réforme et leur échec ont contri­bué à faire mûrir une situa­tion dans laquelle le sys­tème poli­ti­que, miné par les scan­da­les (l’affaire du col­lier de la reine ...) se dis­cré­dite chaque jour un peu plus ; c’est le type même de situa­tion où toutes les cou­ches et toutes les clas­ses - à com­men­cer par la classe domi­nante ! - sem­blent cons­pi­rer pour la révo­lu­tion. La nou­velle liberté de ton dans la presse, l’atten­tion crois­sante portée à ce qu’on appelle les « faits de société » (le rock ou la délin­quance ...), le renou­veau du cinéma sont autant de témoins non d’une évolution du régime mais d’une société en train de remuer dans ses pro­fon­deurs. Le corset de fer du régime poli­cier craque de toutes parts et on voit se mettre en place tous les méca­nis­mes qui en Hongrie ou en Tchécoslovaquie ont conduit à une véri­ta­ble révo­lu­tion.

4.2 L’URSS, une prison des peuples

Parmi les ques­tions cen­tra­les qui vont être mises en avant dans les mois qui vien­nent figure sans aucun doute la ques­tion natio­nale. L’Empire tsa­riste était une véri­ta­ble « prison des peu­ples », gar­dant sous la coupe du « chau­vi­nisme grand-russe » des dizai­nes de nations de l’Ukraine aux popu­la­tions musul­ma­nes d’Asie. Les bol­che­viks avaient fait du droit des nations à se sépa­rer de la Russie une ques­tion cen­trale de leur pro­gramme. Malheureusement le cours de la révo­lu­tion russe trans­forma ce pro­gramme en pure réfé­rence théo­ri­que. Dès 1921, l’armée Rouge enva­his­sait la Georgie (diri­gée par une gou­ver­ne­ment men­che­vik) et impo­sait là comme ailleurs les com­mis­sai­res poli­ti­ques du Parti bol­che­vik gou­ver­nant au nom de soviets de plus en plus fan­to­ma­ti­ques. Peu après, Staline, lui-même géor­gien, s’illus­trera dans la « nor­ma­li­sa­tion » bru­tale de cette nation et ten­tera de mettre sur pied une fédé­ra­tion cau­ca­sienne dont le peuple géor­gien, com­mu­nis­tes com­pris, ne veut. L’Union des Républiques Socialistes et Soviétiques, en dépit de son titre et de sa cons­ti­tu­tion repre­nait la défro­que de feu l’Empire. Lénine, gra­ve­ment malade, isolé, va tenter de mener contre la bureau­cra­tie mon­tante son der­nier combat sur la ques­tion des droits des natio­na­li­tés ; dénon­çant le « chau­vi­nisme de l’argou­sin grand russe » incarné par Staline, il tente, en vain, d’enrayer le méca­nisme de cen­tra­li­sa­tion bureau­cra­ti­que qui broie les per­son­na­li­tés de cha­cune des nations « unies volon­tai­re­ment » dans l’URSS. Le pre­mier, il com­pare l’État sovié­ti­que à l’appa­reil d’État tsa­riste « repeint en rouge ». « Je suis fort cou­pa­ble , je crois, devant les ouvriers de Russie, de n’être pas inter­venu avec assez d’énergie et de rudesse dans la fameuse ques­tion de l’auto­no­mie... » écrit Lénine qui passe à l’atta­que :

« Visiblement, toute cette entre­prise d’ « auto­no­mie » a été fon­ciè­re­ment erro­née et inop­por­tune. On pré­tend qu’il fal­lait uni­fier l’appa­reil. D’où émanaient ces affir­ma­tions ? N’est-ce pas ce même appa­reil de Russie que nous avons emprunté au tsa­risme en nous bor­nant à la badi­geon­ner légè­re­ment d’un vernis sovié­ti­que ? « (...) nous appe­lons nôtre un appa­reil qui, de fait, nous est encore fon­ciè­re­ment étranger et repré­sente un sal­mi­gon­dis de sur­vi­van­ces bour­geoi­ses et tsa­ris­tes.(...) « Dans ces condi­tions, il est tout à fait natu­rel que « la liberté de sortir de l’union » qui nous sert de jus­ti­fi­ca­tion appa­raisse comme une for­mule bureau­cra­ti­que inca­pa­ble de défen­dre les allo­gè­nes de Russie contre l’inva­sion du Russe authen­ti­que, du grand-russe, du chau­vin, de ce gredin et de cet oppres­seur qu’est au fond le bureau­crate russe typi­que. » Mais dans l’appa­reil diri­geant per­sonne ne le suit pas. L’ins­tal­la­tion et l’affer­mis­se­ment du sys­tème sta­li­nien seront désor­mais insé­pa­ra­ble de la « rus­si­fi­ca­tion » et de l’étouffement sys­té­ma­ti­que des reven­di­ca­tions natio­na­les. En Ukraine les purges des années 30 pren­dront un carac­tère plus massif et plus sau­vage qu’ailleurs. Pendant la Seconde Guerre mon­diale, Staline pro­fi­tera de la situa­tion pour accé­lé­rer son odieuse poli­ti­que. Ainsi Khrouchtchev, dans son célè­bre rap­port secret, rap­pelle les faits : « dès la fin de 1943, quand se pro­dui­sit une brèche sur tous les fronts de la grande guerre patrio­ti­que au béné­fice de l’Union sovié­ti­que, la déci­sion fut prise et exé­cu­tée de dépor­ter tous les Karatchaïs des terres sur les­quel­les ils vivaient. A la même époque, fin décem­bre 1943, le même sort advint à toute la popu­la­tion de la République auto­nome des Kalmouks. En mars 1944, tous les Tchétchènes et tous les Ingouches ont été dépor­tés et la répu­bli­que auto­nome tchét­chène- Ingouche liqui­dée. En avril 1944, tous les Balkars ont été dépor­tés dans des endroits très éloignés du ter­ri­toire de la République auto­nome kabardo-bal­kare et la répu­bli­que elle-même fut rebap­ti­sée répu­bli­que auto­nome kabarde. Les Ukrainiens n’évitèrent ce sort que parce qu’ils étaient très nom­breux et qu’il n’y avait pas d’endroit pour les dépor­ter. » Au tableau de Khrouchtchev, il fau­drait encore ajou­ter les Tatars de Crimée ou les Allemands de la Volga...

Parmi les natio­na­li­tés oppri­mées, l’Ukraine occupe une posi­tion par­ti­cu­lière. Déjà sous les tsars, l’Ukraine avait été la cible favo­rite de la rus­si­fi­ca­tion : inter­dic­tion d’ensei­gner la langue ukrai­nienne, inter­dic­tion de publier en ukrai­nien, rus­si­fi­ca­tion sys­té­ma­ti­que de tous les roua­ges de l’appa­reil d’État, trans­ferts de popu­la­tions etc... La révo­lu­tion d’Octobre avait voulu répa­rer le mal et pra­ti­quant une poli­ti­que d’ukrai­ni­sa­tion. Mais dès le début des années 30 Staline, décou­vrant en Ukraine les pre­miers relents du pré­tendu « natio­na­lisme bour­geois » reprend la poli­ti­que des tsars. Pendant l’hiver 32-33, ces riches cam­pa­gnes de terres à blé (le gre­nier de l’Europe) sont rava­gées par une famine épouvantable ; la répres­sion atteint les som­mets de l’hor­reur ; per­sonne n’échappe à Staline ; en 1937, il convo­que à Moscou le bureau poli­ti­que du PC ukrai­nien et en fait fusiller tous les mem­bres. Cette oppres­sion insou­te­na­ble expli­que pour­quoi en 1941, les Ukrainiens accueille­ront les nazis pres­que comme des libé­ra­teurs ; quel­ques semai­nes suf­fi­ront à leur mon­trer la réa­lité et c’est en Ukraine que naî­tront les pre­miers grou­pes de par­ti­sans qui jouè­rent un rôle impor­tant dans l’échec d’Hitler sur le front orien­tal. Mais ces mou­ve­ments de par­ti­sans res­te­ront rela­ti­ve­ment indé­pen­dants de Moscou. A la fin de la seconde guerre mon­diale, Staline tente de repren­dre les choses en main. En 1947, les émeutes de la faim de Kharkov sont répri­mées à la mitrailleuse, mais en 1953 de nom­breux conti­nuent d’opérer.

L’impor­tance de la lutte des natio­na­li­tés contre la « rus­si­fi­ca­tion » est attes­tée encore aujourd’hui par les sinis­tres sta­tis­ti­ques du « Goulag » : les natio­na­lis­tes cons­ti­tuent 80% des dépor­tés poli­ti­ques (et les Ukrainiens for­ment plus de la moitié du total). Sur le plan idéo­lo­gi­que les maî­tres du Kremlin ont emprunté cons­tam­ment au réper­toire du natio­na­lisme et du chau­vi­nisme russe sans la moin­dre ver­go­gne. L’exal­ta­tion de l’his­toire russe, des tra­di­tions russes, la reconnais­sance des tra­di­tions (y com­pris en 1943 la réha­bi­li­ta­tion en gran­des pompes de l’Église ortho­doxe et la trans­for­ma­tion de sa hié­rar­chie offi­cielle en annexe du NKVD) rem­pla­cent pro­gres­si­ve­ment l’inter­na­tio­na­lisme pro­lé­ta­rien qui devien­dra un pro­duit réservé exclu­si­ve­ment à l’expor­ta­tion... Ainsi le 24 mai 1950 les « Izvestia » publiaient sous le titre « La grande nation russe » un arti­cle o— l’on pou­vait lire : « Le peuple russe a créé un puis­sant État en sou­dant en un seul bloc toutes les terres russes, de la Baltique au Pacifique, de l’Océan Arctique à la mer Noire. Le peuple russe est ce puis­sant noyau autour duquel se sont ras­sem­blées et déve­lop­pés toutes les nations du pays. » Dès lors l’expan­sion­nisme des tsars va être célé­bré sys­té­ma­ti­que­ment (en par­ti­cu­lier au sein de l’armée). Du coup on mettra à l’index tous les ouvra­ges de Marx o— celui-ci fait de l’Empire des tsars l’ennemi numéro de la démo­cra­tie et de la classe ouvrière (voir en par­ti­cu­lier « L’his­toire diplo­ma­ti­que secrète du XVIIIème siècle » ou les nom­breux arti­cles sur la ques­tion polo­naise). La langue russe est également dotée de qua­li­tés spé­cia­les. En 1950, le pro­fes­seur Lomtiev en célé­brait ainsi les louan­ges : « La langue russe est l’ins­tru­ment de la civi­li­sa­tion la plus avan­cée, de la civi­li­sa­tion socia­liste, de la science la plus pro­gres­siste ; elle est la langue de la paix et du pro­grès » ou encore « La langue russe est l’une des formes les plus aigues d’armes idéo­lo­gi­ques et mieux les peu­ples non russes la connaî­tront et plus ils pour­ront avec succès déve­lop­per leur économie et leur culture et échanger leurs valeurs spi­ri­tuel­les ». Ces thèses sont tra­dui­tes pra­ti­que­ment par la dis­cri­mi­na­tion contre les toutes les lan­gues non russes (en Ukraine, 1/5 seu­le­ment des ouvra­ges tech­ni­ques sont publiés en langue autoch­tone) et par une série de mesu­res légis­la­ti­ves stric­tes : de nom­breux exa­mens sont passés en russe, en Ukraine l’ensei­gne­ment du russe est obli­ga­toire et celui de l’ukrai­nien faculta­tif !

On com­prend faci­le­ment dans ce contexte com­ment le regime sta­li­nien a remis à l’hon­neur une autre tra­di­tion de la Russie tsa­riste : celle de l’anti­sé­mi­tisme. Là encore, la rup­ture avec la révo­lu­tion d’Octobre est nette : les juifs avaient joué en Russie comme dans toute l’Europe orien­tale un rôle de pre­mier plan dans le mou­ve­ment ouvrier. Ils sont nom­breux parmi les diri­geants de la révo­lu­tion (Trotski, Zinoviev, Kamenev ...) et les juifs d’Union Soviétique s’enga­ge­ront mas­si­ve­ment dans la cons­truc­tion du nouvel État. Mais là encore les choses chan­ge­ront dès les années 30 et sur­tout à partir de la Seconde Guerre mon­diale. On peut légi­ti­me­ment penser que le fameux « com­plot de blou­ses blan­ches » ourdi par Staline visait à pré­pa­rer un véri­ta­ble géno­cide des juifs d’Union Soviétique. Staline est mort, mais dans les écrits comme dans la pra­ti­que admi­nis­tra­tive l’anti­sé­mi­tisme offi­ciel conti­nue sa car­rière, ali­men­tant pen­dant les années 70 un flot d’émigration impor­tant (voir tableau infra.)

Le régime sovié­ti­que est donc confronté à une ques­tion natio­nale « interne » qui ne peut que se déve­lop­per dans les années à venir, en par­ti­cu­lier sous le coup des modi­fi­ca­tions de la démo­gra­phie (les russes sont main­te­nant mino­ri­tai­res et le seront encore plus face à au dyna­misme démo­gra­phi­que de nom­breu­ses nations allo­gè­nes, musul­ma­nes en par­ti­cu­lier). Mais à cette ques­tion natio­nale « interne » s’ajoute une ques­tion natio­nale externe ; l’empire du Kremlin s’est étendu aux pays du « glacis » et depuis la révo­lu­tion hon­groise de 1956 on connaît l’impor­tance des sen­ti­ments natio­naux, anti­rus­ses, des peu­ples de ces pays. Pour repren­dre les termes de Hélène Carrère d’Encausse, l’empire est donc bien un « empire éclaté ». Tout des­ser­re­ment de l’étau poli­cier va voir s’engouf­frer les reven­di­ca­tions natio­na­les qui ouvri­ront la voie à la dis­lo­ca­tion de l’État sovié­ti­que. C’est d’ailleurs un des éléments qui limi­tent très for­te­ment les marges de manœu­vres « réfor­ma­tri­ces » de Gorbatchev ; même une décen­tra­li­sa­tion limi­tée à la « hon­groise » (le modèle Kadar se porte bien à Moscou) est un danger poten­tiel consi­dé­ra­ble. Ainsi, bien que l’agence Tass ait d’abord jus­ti­fié les reven­di­ca­tions des Tatars de Crimée mani­fes­tant devant le Kremlin en juillet 1987, les porte-parole du mou­ve­ment furent fina­le­ment expul­sés et les vieilles accu­sa­tions de « natio­na­lisme bour­geois » et de col­lu­sion avec les puis­san­ces occi­den­ta­les ont été repri­ses.

4.3 Les ouvriers contre la bureaucratie

La situa­tion sociale d’ensem­ble de l’Union Soviétique est mar­quée par une contra­dic­tion majeure : la classe ouvrière est offi­ciel­le­ment au pou­voir, mais elle est privée tout pou­voir réel est dis­pose de moins d’auto­no­mie et de marges d’action que dans la plu­part des pays capi­ta­lis­tes avan­cés. En même temps, l’indus­tria­li­sa­tion a créé et ren­forcé une classe ouvrière concen­trée, numé­ri­que­ment très impor­tante. Cette classe ouvrière cons­ti­tue pour le régime la menace la plus sérieuse. De l’insur­rec­tion des tra­vailleurs de Berlin-Est en 1953 jusqu’à la crise polo­naise et la cons­ti­tu­tion de Solidarnosc, le rôle poli­ti­que de la classe ouvrière comme fac­teur révo­lu­tion­naire déci­sif a été mis en évidence avec une net­teté que Marx n’aurait pas espé­rée. Assurément, la situa­tion de l’URSS n’est ana­lo­gue en tous points. En Europe de l’Est, la domi­na­tion du sta­li­nisme ne date « que » de 1945 et donc les tra­di­tions anté­rieu­res ont sur­vécu et elles imprè­gnent encore la men­ta­lité ouvrière, alors que la classe ouvrière d’Union sovié­ti­que a été formée entiè­re­ment à partir des années 30 - la classe ouvrière qui avait fait la révo­lu­tion de 1917 a qua­si­ment dis­paru dans la tour­mente de la guerre civile. C’est qui expli­que que le mou­ve­ment ouvrier semble en URSS en retard par rap­port à la Pologne, par exem­ple. Mais le mou­ve­ment est déjà engagé ; si mino­ri­tai­res soit-ils les mou­ve­ments pour la créa­tion de syn­di­cats libres exis­tent et témoi­gnent de ce qui se passe dans la classe ouvrière sovié­ti­que.

Certes le régime a tou­jours tenté d’inté­grer la classe ouvrière, à la fois par l’inté­gra­tion com­plète des syn­di­cats à l’appa­reil d’Etat et également par l’ascen­sion sociale. Pour un paysan des années 30, deve­nir ouvrier repré­sen­tait une pro­mo­tion et amé­lio­ra­tion des condi­tions de vie. Au sein même de la classe ouvrière, le mou­ve­ment sta­kha­no­viste a ouvert la voie à une dif­fé­ren­cia­tion des salai­res et à la cons­ti­tu­tion d’une élite de « héros du tra­vail » jouis­sant d’un statut pri­vi­lé­gié. Mais fon­da­men­ta­le­ment, les inté­rêts des ouvriers s’oppo­sent à ceux du pou­voir.

C’est pour­quoi les prin­ci­pa­les ins­ti­tu­tions qui orga­ni­sent la vie de la classe ouvrière sont en crise. Les syn­di­cats (à adhé­sion obli­ga­toire) sont dis­cré­di­tés, même si de temps à autre le pou­voir tente de réha­bi­li­ter les syn­di­cats offi­ciels dans leur fonc­tion de défense des inté­rêts des ouvriers. L’inté­gra­tion aux objec­tifs du régime se heurte aux limi­tes de l’économie : les ouvriers les mieux payés ne trou­vent pas de quoi dépen­ser leur salaire et sont donc contraints à l’épargne.

Plus : si la dénon­cia­tion de la cor­rup­tion par Gorbatchev trouve un écho favo­ra­ble dans la classe ouvrière, il reste que les ouvriers ris­quent de faire les pre­miers les frais d’une éventuelle réforme économique et que faute de s’atta­quer aux pro­blè­mes struc­tu­rels le régime cher­che à aug­men­ter la pro­duc­ti­vité en ren­for­çant la dis­ci­pline du tra­vail. Les pro­jets de réforme de Gorbatchev impli­quent également une sorte de vérité des prix sur toute une série de ser­vi­ces et de biens (de mau­vaise qua­lité sou­vent !) sub­ven­tion­nés par l’État et qui entrent comme une partie du salaire de l’ouvrier sovié­ti­que ; or une aug­men­ta­tion mas­sive des prix à la consom­ma­tion pour­rait agir comme le déto­na­teur de l’explo­sion ouvrière (un peu sur le modèle polo­nais).

4.4 Mortalité

Taux de mor­ta­lité ( pour 1000 pour les deux sexes)

République19601982
Russie 7,10 10,10
Ukraine 6,90 11,30
Biélorussie 6,60 9,60
Estonie 10,50 11,90
Georgie 6,50 8,40
Arménie 6,80 5,50

4.5 Émigration juive

19701027
1971 13022
1972 31903
1973 34933
1974 20695
1975 13451
1976 14325
1977 16831
1978 28993
1979 51547
1980 21471
1981 9860
1982 2700
1983 1320
1984 980

 5 Vers la révolution démocratique

5.1 Bilan de la « dissidence »

Les Occidentaux n’ont vu de l’oppo­si­tion en URSS que les « dis­si­dents » et ont gardé les yeux bra­qués sur Soljenitsyne. Il a semblé pré­fé­ra­ble de partir des mou­ve­ments de fond, des mou­ve­ments natio­naux, des ten­dan­ces qui condui­sent à l’émergence d’une oppo­si­tion ouvrière de masse. L’oppo­si­tion en URSS existe et se déve­loppe à partir de ces ten­dan­ces lour­des. Elle ne sau­rait cepen­dant s’y réduire ; elle a sa propre his­toire et ses pro­pres contra­dic­tions.

Si on étudie l’his­toire de l’URSS sur une longue période, on est frappé par un fait : il y a une véri­ta­ble cas­sure dans l’his­toire poli­ti­que de ce pays. Au len­de­main de la révo­lu­tion d’Octobre, divers mou­ve­ments d’oppo­si­tion ont conti­nué à se déve­lop­per, en par­ti­cu­lier l’oppo­si­tion des partis ouvriers non bol­che­viks ou anti-bol­che­viks. Même si dans les pre­miers temps les bol­che­viks col­la­bo­raient avec cer­tai­nes frac­tions anar­chis­tes ou socia­lis­tes révo­lu­tion­nai­res de gauche, très vite ces der­niè­res se retrou­ve­ront hors-la-loi. La grande majo­rité des forces ouvriè­res et démo­cra­ti­ques s’oppo­sera au nou­veau régime et sera féro­ce­ment répri­mée. Bientôt se sera également le tour des frac­tions du parti bol­che­vik lui-même. L’ »oppo­si­tion ouvrière » est la pre­mière vic­time ; à la mort de Lénine s’ouvre la lutte contre le « trots­kisme » qui se pré­sente comme l’oppo­si­tion de gauche ; dès 1928, c’est la « droite » du parti regrou­pée au Boukharine et Tomsky qui est à son tour vic­time de lois et de métho­des qu’elle avait contri­bué à ins­tau­rer... On ne retra­cera pas ici l’his­toire de cette ancienne oppo­si­tion, de ses débats, de ses com­bats héro‹ques. Elle est carac­té­ri­sée par l’extra­or­di­naire conti­nuité des hommes et des idées et ras­sem­ble en fait la tota­lité du mou­ve­ment ouvrier russe contre le nou­veau régime de Staline. La guerre que mène Staline contre cette oppo­si­tion est une guerre totale qui abou­tit à une véri­ta­ble exter­mi­na­tion, en URSS même par les dépor­ta­tions mas­si­ves et les fusilla­des, mais également à l’étranger : le fils de Léon Trotsky, Léon Sedov, un de ses secré­tai­res, et fina­le­ment Léon Trotsky lui-même seront assas­si­nés en exil par les agents sovié­ti­ques (parmi les­quels il faut noter le nommé Jacques Duclos, diri­geant du PCF aujourd’hui décédé, qui semble avoir eu rôle impor­tant dans la mise sur pied et l’orga­ni­sa­tion de ses assas­si­nats).

Cette guerre d’exter­mi­na­tion va pres­que tota­le­ment réus­sir et l’oppo­si­tion qui renaît après 1956 est quasi-tota­le­ment coupée de ces raci­nes his­to­ri­ques. Seul ou pres­que Soljenitsyne cher­chera à renouer un lien his­to­ri­que, mais pour lui ce sera bien vite la Russie tsa­riste éternelle, ce qui le conduit à reje­ter les reven­di­ca­tions démo­cra­ti­ques et à concen­trer ses atta­ques contre les « plu­ra­lis­tes »...

L’oppo­si­tion telle que nous la connais­sons s’est cris­tal­li­sée dans les années 60, après la chute de Krouchtchev. L’arres­ta­tion de Daniel et Siniavsky, la cam­pa­gne contre la réha­bi­li­ta­tion de Staline lors du XXIIIème congrès du PCUS, la péti­tion contre le procès Guinzbourg-Galanskov (2000 signa­tu­res réu­nies en 1968) sont autant d’étapes qui mar­quent l’expé­rience poli­ti­que de l’oppo­si­tion démo­cra­ti­que. Cette oppo­si­tion s’appuie sur les contra­dic­tions qui déchi­rent l’appa­reil diri­geant et elle se recrute sou­vent dans cer­tains cer­cles de la « Nomenklatura » : de Sakharov au géné­ral Grigorenko en pas­sant par les frères Medvedev, les exem­ples ne man­quent pas. Cette oppo­si­tion s’orga­nise. Un « groupe d’ini­tia­tive pour la défense des droits civi­ques » est formé, les publi­ca­tions illé­ga­les (le « samiz­dat ») se mul­ti­plient ; un bul­le­tin parait pres­que régu­liè­re­ment : « La chro­ni­que des événements actuels ».

Face à ces déve­lop­pe­ments, la répres­sion ordi­naire ne suffit bien­tôt plus. Le retour aux métho­des les plus sta­li­nien­nes s’engage. A l’automne 1973 se tient le procès de Piotr Iakir et Victor Krassine et cette fois la police poli­ti­que obtient les « aveux » des accu­sés. Pourtant, le procès est un échec pour le régime. Alors que le KGB appelle à une cam­pa­gne publi­que contre Iakir et Krassine, per­sonne ne répond. Même les intel­lec­tuels à l’échine souple comme Cholokhov - qui jusqu’alors répon­dait tou­jours pré­sent - refu­sent de « se mouiller ».

Si dans les années sui­van­tes l’oppo­si­tion va mar­quer le pas, ce n’est pas seu­le­ment en raison de l’effi­ca­cité accrue de la répres­sion. C’est aussi à cause des diver­gen­ces et des inter­ro­ga­tions qui tra­ver­sent les oppo­sants. Une partie de l’oppo­si­tion est orien­tée vers une ten­ta­tive de réforme interne du régime ; elle a des liens impor­tants au sein de l’appa­reil et essaie de limi­ter ses reven­di­ca­tions à ce qui est accep­ta­ble par le sys­tème. Une autre partie s’est repliée sur la reli­gion et tente de recons­truire la Russie éternelle. D’autres esti­ment qu’il faut s’en tenir aux reven­di­ca­tions démo­cra­ti­ques et cher­chent des appuis dans les gou­ver­ne­ments des pays capi­ta­lis­tes. Le pro­blème de la liai­son avec le mou­ve­ment popu­laire est esquivé, ou même fran­che­ment refusé : ainsi on verra la « chro­ni­que » refu­ser de publier des infor­ma­tions sur les grèves sous pré­texte qu’il s’agis­sait là de « poli­ti­que »... Ces dif­fé­ren­cia­tions se sont mani­fes­tées également chez les oppo­sants émigrés. On a vu ce qu’il en était de Soljenitsyne qui est aujourd’hui assez isolé. Des gens comme Boukovsky se situent assez régu­liè­re­ment comme des défen­seurs incondi­tion­nels de l’Occident. Léonide Pliouchtch, après un flirt avec le trots­kysme, s’est rap­pro­ché de cette ligne. Mais nom­breux sont aussi ceux qui ne peu­vent pas s’adap­ter à la vie dans les pays capi­ta­lis­tes et vont gros­sir les rangs des nos­tal­gi­ques de la vieille Russie. Au milieu de toutes ces ten­dan­ces, on ne peut man­quer d’être frappé par l’absence d’un quel­conque cou­rant socia­liste démo­cra­ti­que un tant soit peu orga­nisé. Certes le mot « socia­lisme » a été dis­cré­dité par le régime sta­li­nien, mais ce n’est pas la seule expli­ca­tion : l’accep­ta­tion « de facto » du par­tage de Yalta par la social-démo­cra­tie euro­péenne, le repli des partis socia­lis­tes sur l’Europe Occidentale comp­tent pour beau­coup dans cette situa­tion.

Dans un livre paru en 1977 (Le marxisme face aux pays de l’Est - Editions Savelli), Marc Rakovski résu­mait ainsi la situa­tion : « il n’est pas un seul cou­rant de la gauche occi­den­tale qui soit en mesure de dési­gner un cou­rant quel­conque de l’under­ground cultu­rel et poli­ti­que russe auquel il puisse s’iden­ti­fier sans réserve. Les slo­gans contre l’Ouest et contre la civi­li­sa­tion du cou­rant mes­sia­niste et natio­na­liste rap­pel­lent trop les mani­fes­ta­tions d’un conser­va­tisme euro­péen anté­di­lu­vien pour être accueillies favo­ra­ble­ment, même par les intel­lec­tuels atta­chés à la cri­ti­que roman­ti­que de la civi­li­sa­tion. L’oppo­si­tion qui se réclame de la doc­trine épurée du marxisme, ou des « normes léni­nien­nes », attend que les chan­ge­ments sociaux se pro­dui­sent à partir du sommet, ce qui la rend inac­cep­ta­ble pour les marxis­tes occi­den­taux. Les adep­tes d’une renais­sance éthique de l’homme com­bi­nent mys­ti­cisme et mépris pour l’homme de masse non régé­néré et s’oppo­sent par là aux tra­di­tions démo­cra­ti­ques de la gauche euro­péenne. Quant à l’éloge na‹f des bien­faits du libé­ra­lisme occi­den­tal, il est également péni­ble à tout intel­lec­tuel de gauche, quelle que soit son idéo­lo­gie. » La réa­lité est cepen­dant plus com­plexe que ces sché­mas poli­ti­ques. Le déve­lop­pe­ment du cou­rant écologiste en témoi­gne. Apparu au grand jour sur la ques­tion de la défense du lac Ba‹kal, ce cou­rant a très vite drainé une large frac­tion de la jeu­nesse, mais aussi de nom­breux intel­lec­tuels de l’oppo­si­tion ; les « pas­séis­tes » y ont vu l’occa­sion d’exal­ter l’ancienne Russie rurale contre la cor­rup­tion de la société indus­trielle ; cepen­dant indé­pen­dam­ment de l’idéo­lo­gie des ani­ma­teurs de ce cou­rant, le combat des écologistes prend de facto une dimen­sion pro­gres­siste et même révo­lu­tion­naire : c’est le combat pour une orga­ni­sa­tion indé­pen­dante de l’État, le combat contre la science sou­mise aux besoins de la caste diri­geante ; ce combat débou­che sur le pro­blème des rap­ports ville et cam­pa­gne et donc de l’ensem­ble de la poli­ti­que agri­cole - ainsi les écologistes ont été conduits à mettre en cause la col­lec­ti­vi­sa­tion pra­ti­quée par Staline et à dis­cu­ter de la via­bi­lité pos­si­ble d’une poli­ti­que d’ »économie mixte » telle que celle qu’avait impulsé Lénine au moment de la NEP ; enfin les écologistes ont été conduit jusqu’à deman­der l’orga­ni­sa­tion d’un réfé­ren­dum popu­laire sur les grands pro­jets. La catas­tro­phe de Tchernobyl a confirmé l’impor­tance poli­ti­que déci­sive jouée par les pro­blè­mes de l’envi­ron­ne­ment en URSS et a ren­forcé l’auto­rité morale des écologistes.

5.2 L’explosion est inévitable

Dans « le Guépard » de Lampedusa, Tancrede, le neveu du prince, expli­que son ral­lie­ment aux révo­lu­tion­nai­res de Garibaldi par cette phrase : « Il faut tout chan­ger pour que rien ne change ». Ce pour­rait être la devise de Gorbatchev. De lui Thierry de Montbrial dit assez jus­te­ment : « promu d’abord par Souslov, puis par Andropov avant de deve­nir le numéro sous Tchernenko, Gorbatchev fait figure de pro­duit de syn­thèse de l’appa­reil » (in RAMSES 85/86). Les espé­ran­ces mises en lui par une frac­tion de l’intel­li­gent­sia occi­den­tale sont cer­tai­ne­ment sans fon­de­ment. La libé­ra­tion d’un petit contin­gent de déte­nus poli­ti­ques - dont Sakharov - ne sau­rait faire oublier que le sys­tème répres­sif et car­cé­ral n’a pas subi jusqu’à pré­sent le moin­dre adou­cis­se­ment, que la vie dans les camps reste tou­jours aussi dure pour les mil­liers et les mil­liers de déte­nus qui res­tent et que jamais aussi peu de visas de sortie n’ont été accor­dés aux Juifs d’Union Soviétique. La libé­ra­li­sa­tion rela­tive sur le plan cultu­rel a ouvert une brèche dans laquelle les créa­teurs (en par­ti­cu­lier au cinéma) et les jour­na­lis­tes se sont engouf­frés, mais aussi impor­tant que cela soit, ce n’est pas une grande pre­mière : Krouchtchev s’était déjà permis des auda­ces bien plus gran­des (et notam­ment la publi­ca­tion en 1962, dans une revue offi­cielle, du beau livre de Soljenitsyne, Une jour­née divan Denissovitch). La dénon­cia­tion de la cor­rup­tion et la puni­tion des cou­pa­bles est, quant à elle, un rituel de l’appa­reil sta­li­nien. Pour le reste, Gorbatchev a beau­coup parlé, mais l’action concrète ne suit guère.

Bien évidemment, le secré­taire géné­ral se heurte à de mul­ti­ples résis­tan­ces au sein de l’appa­reil ; la bureau­cra­tie est une couche sociale impor­tante, qui contrôle l’ensem­ble de la machine étatique et économique et qui peut être évaluée à 10/15 mil­lions d’indi­vi­dus (famil­les com­pri­ses) ; cet immense tissu qui recou­vre toute la société civile sovié­ti­que déve­loppe des ten­dan­ces inté­gra­le­ment conser­va­tri­ces, d’autant plus conser­va­tri­ces d’ailleurs que tout le monde appré­cie l’ampleur de la crise et semble crier « N’y tou­chez pas, il est brisé ! » Mais si des ten­dan­ces de fond sont com­mu­nes à ces 10/15 mil­lions d’indi­vi­dus qui par­ta­gent une même situa­tion sociale, la bureau­cra­tie n’est pas homo­gène, loin de là. Elle est déchi­rée par de mul­ti­ples ten­dan­ces, à la fois en fonc­tion des diver­si­tés de posi­tions) et en fonc­tion des répon­ses à appor­ter à la crise géné­rale de la société sovié­ti­que. Invoquer les résis­tan­ces de l’appa­reil n’expli­que en fait pas grand chose. En réa­lité, Gorbatchev hésite sur la route des réfor­mes, car le sys­tème sta­li­nien n’est pas réfor­ma­ble... La moder­ni­sa­tion par en haut de l’économie, l’accent mis sur la moder­ni­sa­tion du ter­tiaire se heur­tent fon­da­men­ta­le­ment à l’absence d’auto­no­mie et d’ini­tia­tive indi­vi­duelle des agents économiques ; cer­tains tech­no­cra­tes voient dans l’infor­ma­ti­que le remède à tous les maux, mais le déve­lop­pe­ment massif de l’infor­ma­ti­que et de la micro-infor­ma­ti­que remet­trait en cause le mono­pole bureau­cra­ti­que sur l’infor­ma­tion. Bref, même des amé­na­ge­ments limi­tés dans le domaine de l’économie, en vue d’aug­men­ter la pro­duc­ti­vité, se heur­tent à la nature même du sys­tème. Dans le domaine poli­ti­que les choses sont encore bien plus sen­si­bles : toute auto­no­mie des natio­na­li­tés, toute orga­ni­sa­tion poli­ti­que ou syn­di­cale indé­pen­dante de l’État condui­sent à terme à la des­truc­tion du sys­tème. C’est qu’ont abon­dam­ment montré tant les expé­rien­ces des autres pays d’Europe de l’Est, de la Hongrie à la Pologne en pas­sant par la Tchécoslovaquie, que l’échec et la chute de Khrouchtchev ou l’échec des ten­ta­ti­ves de réforme économique de Brejnev (réfor­mes Liberman-Trapeznikov).

Cela ne signi­fie pas que l’URSS est figée et qu’il ne se passe rien sauf un peu de poudre pour « désin­for­mer » les Occidentaux. La société sovié­ti­que bouge en pro­fon­deur : au sommet, on veut réfor­mer pour éviter l’implo­sion ou l’explo­sion sociale. Gorbatchev à sa manière, en vou­lant éviter le bou­le­ver­se­ment, contri­bue à la pré­pa­rer. Les annon­ces de réfor­mes non sui­vies d’effet, la libé­ra­li­sa­tion sous contrôle et remise en cause sans cesse de la presse et de la culture mul­ti­plient les occa­sions de débat­tre et de cri­ti­quer le régime, poli­ti­sent la société sovié­ti­que, sèment le désor­dre dans l’appa­reil bureau­cra­ti­que, ébranlent les situa­tions acqui­ses, font tomber les mas­ques et les inter­dits. Louis XVI a connu cela : il appe­lait Turgot, ren­voyait Turgot, rap­pe­lait Necker, enta­mait une réforme, l’arrê­tait pour se lancer dans une contre-réforme, bref se condui­sait à son corps défen­dant comme un agi­ta­teur révo­lu­tion­naire de tout pre­mier plan. Par sa per­son­na­lité, Gorbatchev n’est ni Louis XVI ni Nicolas II, mais il se débat dans les mêmes contra­dic­tions. Tôt ou tard une crise majeure se pro­duira : soit parce que Gorbatchev est allé un peu trop loin dans l’étroit chemin qui est le sien et se retrouve un peu dans la situa­tion d’un Dubcek russe, soit parce qu’au contraire il fait trop machine arrière et pro­vo­que l’explo­sion popu­laire.

Mais en tout état de cause, aussi impor­tants que soient les déve­lop­pe­ments au sommet de la bureau­cra­tie, c’est l’ini­tia­tive et l’action popu­lai­res qui tran­che­ront. Le sys­tème sovié­ti­que s’est révélé beau­coup plus stable qu’on ne l’avait géné­ra­le­ment cru à ses débuts ; bon connais­seur et bon ana­lyste, Trotski pour­tant s’est hasardé à affir­mer que le sta­li­nisme ne sur­vi­vrait pas à la Seconde Guerre mon­diale (dans le cas contraire disait-il, il fau­drait remet­tre en cause le marxisme ...) Les enne­mis de l’URSS ont sou­vent également annoncé sa chute ; aujourd’hui les anti­com­mu­nis­tes pro­fes­sion­nels, les anti­to­ta­li­tai­res de salon s’achar­nent à pré­dire la sta­bi­lité et la force du sys­tème sta­li­nien, ce qui permet, acces­soi­re­ment, de jus­ti­fier la cour­ses aux arme­ments, la pro­gres­sion du mili­ta­risme et le sou­tien à toutes les dic­ta­tu­res pourvu qu’elles soient hos­ti­les à l’Union Soviétique.

En réa­lité l’URSS et les pays de l’Est ne for­ment pas un monde à part ; par bien des aspects le sys­tème sovié­ti­que ne fait que gros­sir les traits essen­tiels du « capi­ta­lisme du Troisième Age » (pour repren­dre l’expres­sion de Ernest Mandel). Les pays capi­ta­lis­tes de leur côté repren­nent de plus en plus volon­tiers les métho­des tota­li­tai­res expé­ri­men­tées de l’autre côté du rideau de fer : le sta­kha­no­visme, l’apo­lo­gie des héros du tra­vail, le culte de l’entre­prise et l’impré­gna­tion de l’idéo­lo­gie dans la pro­duc­tion ne sont pas des spé­cia­li­tés russes ; comme le caviar et la vodka, ça s’est beau­coup inter­na­tio­na­lisé. Le Japon et la Corée du Sud en font une usage immo­déré, comme, sous une autre forme les États-Unis ; tout natu­rel­le­ment cette mode est venue en France - avec cette par­ti­cu­la­rité qu’elle a pris tout essor avec la com­pli­cité d’un gou­ver­ne­ment socia­liste... Quand il écrivait « 1984 », Georges Orwell n’avait pas seu­le­ment l’URSS, mais l’ensem­ble des pays capi­ta­lis­tes ; l’artiste est par­fois un pro­phète : le fichage géné­ra­lisé, l’infor­ma­ti­sa­tion et la cen­tra­li­sa­tion de la police, les moyens de contrôle des cons­cien­ces ont fait en Occident des pro­grès déci­sifs ces der­niè­res années...

La crise en Union Soviétique a ses fac­teurs natio­naux, inter­nes, mais elle doit, pour être com­prise, être située dans le contexte d’une crise mon­diale qui est non une crise conjonc­tu­relle, mais un tour­nant his­to­ri­que essen­tiel. Ne fai­sons de mil­lé­na­risme à l’appro­che de l’an 2000. Ce tour­nant résulte de l’épuisement des capa­ci­tés d’un sys­tème enfermé dans des rap­ports de pro­duc­tion qui sépa­rent le pro­duc­teur des moyens de tra­vail, qui divi­sent l’économie mon­diale en nations et en trust concur­rents, qui soumet la créa­ti­vité humaine aux besoins d’une mino­rité pos­sé­dante et déve­loppe pour assu­rer sa domi­na­tion sa domi­na­tion tous les moyens de l’État (« le plus froid des mons­tres froids », comme dirait Nietzsche). En 1917, la révo­lu­tion d’Octobre se vou­lait le début d’un ren­ver­se­ment à l’échelle mon­diale de ces rap­ports de pro­duc­tion. Pour des rai­sons his­to­ri­ques et poli­ti­ques sur les­quel­les on a déjà beau­coup écrit, elle se trans­forma en son contraire et le sta­li­nisme apporta et conti­nue d’appor­ter un sou­tien inap­pré­cia­ble à per­pé­tua­tion du capi­ta­lisme à l’échelle mon­diale. Le pro­blème reste entier ; depuis 1917, les ten­dan­ces objec­ti­ves qui impo­saient le socia­lisme comme une solu­tion poli­ti­que aux pro­blè­mes géné­raux de la société se sont déve­lop­pées et ont mûri ; les condi­tions de la liqui­da­tion du régime sta­li­nien com­men­cent même à se réunir. Le seul fac­teur man­quant reste le fac­teur essen­tiel, l’apti­tude du mou­ve­ment ouvrier et socia­liste à pren­dre cons­cience de ma situa­tion et à donner sa propre solu­tion. Si des ten­dan­ces exis­tent qui peu­vent lais­ser bien augu­rer de l’avenir, elles n’en sont qu’à leurs débuts et on ne peut qu’être frappé par l’énorme retard de la cons­cience sur la situa­tion réelle. La cons­cience, comme l’oiseau de Minerve, ne s’envole qu’au cré­pus­cule, disait Hegel. L’accu­mu­la­tion des armes nucléai­res et des capa­ci­tés auto­des­truc­tri­ces de l’huma­nité fait planer le danger que ce ne soit trop tard.

Denis COLLIN - Août 1987


[1Sur ce point, on lira avec intérêt la contribution de Georgi Derluguian dans Le capitalisme a-t-il un avenir ? (éditions La Découverte).

[2Avec moins de 10 % des intentions de vote, Eltsine gagne l’élection ! Un miracle !

[3Les régimes autoritaires de ce genre n’aiment pas les mafias car ils n’aiment pas la concurrence. En Italie, c’est Mussolini qui a combattu le plus fermement la mafia et c’est d’ailleurs pourquoi la mafia sicilienne s’est alliée d’aussi bon cœur au débarquement américain, avant de servir de supplétif aux Américains et à la démocratie-chrétienne dans la lutte contre les communistes italiens.

[4On pourrait s’étonner de voir les nostalgiques de Staline – mais oui, ça existe ! – voler au secours de Poutine. Mais c’est tout seulement le tropisme de ces gens qui cherchent un maître.

[5On rappellera, par exemple, les millions de morts et la famine qu’a produite la collectivisation forcée de l’agriculture au début des années 30, une opération particulièrement cruelle dans ce grenier à blé qu’était l’Ukraine.

[6Les Américains ont apporté, pour des raisons tactiques, leur soutien logistique aux Kurdes syriens dans la défense de Kobané et dans la lutte contre l’État islamique. Les Turcs, au contraire, bien qu’ils méfient de l’OEI, se méfient encore plus des Kurdes, les Kurdes syriens combattants étant une branche du PKK, cible de tous les gouvernements turcs et classé par les États-Unis et leurs alliés sur la liste des groupes terroristes.