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Changement de période historique

par Denis COLLIN, le 16 avril 2021

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Quelques son­da­ges récents ont sou­li­gné une nou­velle fois le déclin irré­mé­dia­ble de la gauche en France. Il semble bien, sauf retour­ne­ment impro­ba­ble à quel­ques mois de la pro­chaine pré­si­den­tielle que l’essen­tiel se jouera entre le « centre droit » (Macron, LREM), la droite clas­si­que (LR) et le RN de Marine Le Pen. La gauche semble vouée à faire de la figu­ra­tion au pre­mier tour pour se par­ta­ger un bon quart des électeurs. Cette situa­tion n’est pas propre à la France. La puis­sante social-démo­cra­tie alle­mande est en voie de lente dis­pa­ri­tion. En Israël, le parti tra­vailliste qui long­temps fut le pilier de ce pays joue main­te­nant les uti­li­tés. Au Royaume-Uni, les conser­va­teurs réno­vés par Boris Johnson ont fait s’écrouler le « red wall » tra­vailliste. Nos voi­sins ita­liens, dont nous sommes sou­vent si pro­ches, ne connais­sent plus, en matière de gauche, que le « cen­tro­si­nis­tra », le centre gauche qui, poli­ti­que­ment, n’est pas bien dif­fé­rent de LREM. La liste est longue ! Mais nous pou­vons, sans être exhaus­tifs, com­men­cer à réflé­chir sur ce qui appa­raît bien comme un chan­ge­ment d’époque his­to­ri­que.

Ce qui est épuisé, c’est tout un ensem­ble de caté­go­ries poli­ti­ques rui­nées par l’évolution du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste au cours des der­niè­res décen­nies. Pour carac­té­ri­ser cette évolution, il est sans doute per­ti­nent de repren­dre l’expres­sion du phi­lo­so­phe ita­lien Diego Fusaro, « Capitalisme absolu ». Ce capi­ta­lisme est absolu pour plu­sieurs rai­sons. D’une part, il a rompu tous les liens avec les formes socia­les qui l’avaient pré­cédé. Les appar­te­nan­ces fami­lia­les, natio­na­les, reli­gieu­ses, n’ont plus aucune place : les indi­vi­dus sont des indi­vi­dus inter­chan­gea­bles, mobi­les, noma­des, qui doi­vent pou­voir cir­cu­ler à volonté dans le marché mon­dial du tra­vail. La famille et la patrie, pour tout dire, les capi­ta­lis­tes trou­vent cela par­fai­te­ment rin­gard. Accumuler du capi­tal et accu­mu­ler du patri­moine, cela n’a rien à voir. L’impé­ra­tif du capi­tal est de cir­cu­ler en per­ma­nence, alors que le patri­moine, l’usine fondée par le grand-père, la maison de famille, tout cela est du capi­tal mort, empâté dans la matière, alors que la flui­dité est la vertu pre­mière du capi­tal. On l’a trop oublié : Marx, dans Le Manifeste du parti com­mu­niste, défi­nit la bour­geoi­sie comme la grande classe révo­lu­tion­naire et le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste ne peut sur­vi­vre qu’en révo­lu­tion­nant en per­ma­nence les forces pro­duc­ti­ves et les rap­ports de pro­duc­tion.

Le capi­ta­lisme actuel peut être dit absolu en un deuxième sens : il règne sans par­tage. Le capi­ta­lisme de la période anté­rieure sou­le­vait deux types d’oppo­si­tions qui pou­vaient se com­bi­ner : l’oppo­si­tion de la classe ouvrière — le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste pro­duit son propre fos­soyeur — et celle d’une partie de classe domi­nante, notam­ment chez les intel­lec­tuels, por­teurs de ce que Hegel nom­mait « cons­cience mal­heu­reuse », c’est-à-dire la prise de cons­cience de l’oppo­si­tion entre les idéaux pro­cla­més par les révo­lu­tions bour­geoi­ses du XVIIIe et XIXe siècle et la réa­lité concrète du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. La culture bour­geoise, la « grande culture » comme dirait Adorno, est, de fait, deve­nue incom­pa­ti­ble avec le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste au stade actuel. La véri­ta­ble opé­ra­tion de des­truc­tion de la culture menée par une frac­tion de la « classe capi­ta­liste trans­na­tio­nale » prend ainsi son sens. Les pré­ten­dus « éveillés » (woke), les acti­vis­tes trans­gen­ris­tes et autres « déco­lo­niaux » sont l’aile mar­chante du capi­tal, son extrême gauche et rien d’autre.

Pendant ce temps, la classe ouvrière a été métho­di­que­ment pul­vé­ri­sée par la mon­dia­li­sa­tion et la réor­ga­ni­sa­tion du capi­tal. Significativement, l’indus­trie auto­mo­bile fran­çaise est en voie de dis­pa­ri­tion — on annonce dans cer­tains milieux économiques que, d’ici à la fin de la décen­nie, plus aucune voi­ture ne sera cons­truite en France. Autour de la « numé­ri­sa­tion » de l’économie — le « great reset » dont parle le forum de Davos — se joue une réor­ga­ni­sa­tion struc­tu­relle du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste avec le nou­veau pilier qui n’est plus l’entre­prise, mais la pla­te­forme (Amazon et ses émules) qui joue à la fois le rôle de marché et d’orga­ni­sa­teur de la pro­duc­tion sans avoir à en sup­por­ter les coûts et les ris­ques. Ce qui conduit à la trans­for­ma­tion du pro­lé­ta­riat tra­di­tion­nel en un « pré­ca­riat », mêlant sala­riés aux sta­tuts pré­cai­res et pseudo tra­vailleurs indé­pen­dants — en réa­lité des tra­vailleurs à façon comme l’étaient les canuts lyon­nais dans les années 1830.

Ces trans­for­ma­tions n’ont pas été com­bat­tues, mais accom­pa­gnées et même pré­cé­dées par les partis de la gauche. Champion des reven­di­ca­tions « socié­ta­les », les partis de gauche ont tourné réso­lu­ment le dos non seu­le­ment aux reven­di­ca­tions des ouvriers et employés, mais aussi à leurs préoc­cu­pa­tions et à leur men­ta­lité. Ils recru­tent électeurs et mili­tants dans les clas­ses moyen­nes supé­rieu­res ins­trui­tes, habi­tant les cen­tres-villes des gran­des métro­po­les. Ces partis sont des éléments, bien­tôt inu­ti­les d’ailleurs, de la classe capi­ta­liste trans­na­tio­nale.

Dans ces condi­tions, sur le plan social, la gauche et la droite se valent, dans l’opi­nion de ceux que Christophe Guilluy appelle « les gens ordi­nai­res ». C’est parce qu’ils sont ration­nels et qu’ils com­pren­nent assez bien ce qui est en ques­tion sur le théâ­tre poli­ti­que que les mem­bres des clas­ses popu­lai­res pré­fè­rent aujourd’hui voter pour Marine Le Pen plutôt que pour Mélenchon. Évidemment, les don­neurs de leçons dénon­ce­ront l’abru­tis­se­ment des masses par les médias et les réseaux sociaux, ou leur « alié­na­tion ». On connait le mépris des gens qui se croient ins­truits pour « ceux d’en bas ». Mais en réa­lité, le « pro­gres­sisme » appa­raît comme la prin­ci­pale menace pour les clas­ses pau­vres, pour ce pré­ca­riat qui subit le « pro­grès » dans ses pires aspects. Être conser­va­teur, au moins, c’est se pro­non­cer pour conser­ver ce que l’on a, les acquis sociaux des décen­nies de luttes ouvriè­res, mais aussi un cer­tain genre de vie auquel les « gens ordi­nai­res » sont atta­chés. Quand l’inter­na­tio­na­lisme a été liquidé au profit du mon­dia­lisme, le retour à la nation appa­raît comme un ultime refuge.

De cette situa­tion, il ne sera pas facile de sortir. En effet, toute marche arrière est inter­dite : on ne peut pas reve­nir à la situa­tion des « trente glo­rieu­ses » et au « par­tage » (pro­duit d’un rap­port de forces) entre capi­tal et tra­vail : la com­bi­nai­son des des­truc­tions mas­si­ves, de l’hégé­mo­nie des États-Unis et de la puis­sance sovié­ti­que ne revien­dra pas. Pas plus que ne revien­dra l’énergie abon­dante et bon marché qu’était le pétrole. On ne peut comp­ter sur la crois­sance infi­nie pour per­met­tre à toutes les aspi­ra­tions de coexis­ter et on sait bien qu’il n’est guère pos­si­ble que les pau­vres s’appau­vris­sent indé­fi­ni­ment et que les riches conti­nuent de s’enri­chir. Tout indi­que qu’à moyen terme nous connai­trons une crise économique et sociale de grande ampleur et per­sonne ne peut exclure une catas­tro­phe de type troi­sième guerre mon­diale dont les consé­quen­ces seraient autre­ment effroya­bles que celles de la deuxième. Comme il n’y a pas de grand com­plot dont il suf­fi­rait de démas­quer les com­plo­teurs, mais ce que ce qui est en cause, c’est le grand auto­mate qu’est le capi­tal, c’est à une révo­lu­tion radi­cale qu’il faut nous pré­pa­rer, pas seu­le­ment une révo­lu­tion sociale, mais aussi une révo­lu­tion morale. Au « tou­jours plus », au délire de toute-puis­sance de l’homme qui croit se faire tout seul, il faut sub­sti­tuer le sens des limi­tes, de la juste mesure et retrou­ver la com­mu­nauté poli­ti­que comme lieu où peut se penser véri­ta­ble­ment le bon­heur. On se sou­vient peut-être qu’un des grou­pes post-soixante-hui­tards avait pour devise : « nous vou­lons tout, tout de suite, vivre sans entra­ves et jouir sans temps mort. » Cette devise n’avait abso­lu­ment rien de révo­lu­tion­naire, contrai­re­ment à ce que croyaient ses auteurs, elle était exac­te­ment la devise du capi­ta­lisme absolu et c’est à cela que nous devons tour­ner le dos, défi­ni­ti­ve­ment après quel­ques siè­cles de crois­sance de la richesse et de la puis­sance.

Denis COLLIN – 13 avril 2021